Moi y'en a vouloir des sous (1973)Chobizenesse (1975)

Saga Jean Yanne

Les Chinois à Paris (1974)


LES CHINOIS À PARIS

classe 4

Résumé :

Les Chinois envahissent l'Europe, et la France se retrouve occupée. Le Président de la République et son gouvernement se réfugient aux Etats-Unis, un gouvernement à la solde de l'occupant est nommé, et les Français s'organisent comme il peuvent. Régis Forneret, un petit entrepreneur opportuniste, entend bien profiter de l'armée d'occupation pour faire fortune.

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Critique :

C'est bien évidemment l'attitude des Français sous l'Occupation qui est visée. Les Chinois tiennent le rôle des Allemands, mais les situations sont les mêmes : élites incompétentes, politiciens couards qui prennent la fuite ou se rallient à l'occupant, queues, marché noir, panneaux indicateurs écrits en Chinois, lettres de dénonciation qui arrivent par sacs entiers, policiers français zélés et plus féroces que les Chinois, gouvernement fantoche de collaboration, avec à sa tête l'impayable Jacques François en guise de Maréchal Pétain.

Même l'antisémitisme est habilement évoqué : le « mauvais citoyen » présenté dans l'émission Le Pilori Télévisé a un patronyme juif, et le commentaire en voix off fait remarquer « son nez crochu et ses lèvres lippues », et appelle le téléspectateur à exprimer tout son mépris et à se défouler en crachant sur son téléviseur.

Cette séquence est particulièrement intéressante dans la mesure où elle marie admirablement l'attitude collaboratrice de la presse française sous l'Occupation avec les pratiques de dénonciations publiques des pays communistes.

Il faut reconnaître qu'un tel film fait un bien fou, par son rétablissement de certaines vérités que les pouvoirs, en particulier le pouvoir gaulliste qui s'apprêtait à être remplacé par le libéralisme giscardien, ont délibérément tenté de masquer en imposant le mythe d'une « France résistante ».

Alors, il ne faut certes pas aller trop loin dans l'autre sens, il y a eu en effet un certain nombre de Français engagés très tôt dans la Résistance, mais ils furent peu nombreux, et la réalité de cette époque fut surtout une France attentiste à la base, ce qui est d'ailleurs peu répréhensible et pas l'apanage de nos seuls compatriotes, et une France lâche, veule, dépassée et incompétente dans ses élites ou prétendues telles, et cette France est admirablement décrite tout au long du film.

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Jean Yanne a ajouté à la vérité historique quelques éléments originaux et iconoclastes, histoire de renforcer les aspects comiques. Les Français ayant une réputation de « fumistes », ils se retrouvent spécialisés dans la fabrication de... tuyaux de poêle ! Le haut commandement chinois choisit de s'installer... dans l'immeuble des Galeries Lafayette ! Quant à la « fornication », elle est interdite, toute l'énergie devant être consacrée au travail, pour le « bien du peuple ».

L'anticléricalisme habituel de Jean Yanne s'exprime sans retenue : les ecclésiastiques sont décrits comme des collaborateurs actifs et zélés, que ce soit au plus haut niveau ou à la base, représentée par Paul Préboist, le petit curé de campagne reconverti en commissaire du peuple, au point d'avoir obtenu la nationalité chinoise. Là encore, l'humoriste met le doigt là où ça fait mal, car cette attitude de la hiérarchie catholique rappelle en tous points les souvenirs de l'Occupation, lorsque les plus hautes autorités de l'Eglise qualifiaient la politique de Pétain de « divine surprise », car elle leur permettait de prendre la revanche sur des décennies de laïcité et d'anticléricalisme républicains.

Fil conducteur de l'histoire, Régis Forneret (Jean Yanne), tenancier de sex-shop à l'arrivée des Chinois, se reconvertit en vendeur de pousse-pousse, puis devient organisateur de spectacles pour les occupants, sa première production d'envergure s'appelant... Carmeng !

Ainsi, Forneret rafle d'importantes subventions et devient plusieurs fois milliardaire. Ce personnage est lui aussi inspiré de faits réels, et représente la collaboration économique dans toute son horreur, même si le cynisme jovial du jeu de Jean Yanne permet d'édulcorer ses aspects les moins ragoûtants.

Entouré de ses comédiens fétiches, Yanne dresse quelques portraits sans concession de Français divers sous un régime d'occupation. Michel Serrault est le converti sincère à l'idéologie marxiste, et sa compagne Stéphanie (Nicole Calfan) tombe amoureuse du chef de l'armée chinoise. En toute logique, elle sera tondue à la Libération.

Daniel Prévost incarne la Résistance, avant d'être arrêté et envoyé en camp de « rééducation », d'où il ressort trois mois plus tard marxiste convaincu. On voit très bien ce que l'exceptionnel Daniel Prévost peut faire d'un tel rôle...

Il faut souligner que, pour conserver au film un côté bon enfant, les Chinois ne sont pas présentés comme très méchants, mais plutôt naïfs, en tous cas loin de la brutalité et de l'inhumanité des nazis.

Tout en gagnant de l'argent avec les Chinois, Forneret fait de la Résistance à sa manière. Pour desserrer le carcan de fer qui enserre les Français, il suggère aux Chinois que la France devienne dans le monde socialiste l'exemple à ne pas suivre. L'alcool se met à couler à flots, les spectacles de cabaret se  multiplient, la fornication est rétablie et prolifère.

En continuité avec son activité passée de tenancier de sex-shop, Régis augmente sa fortune grâce aux recettes élevées de ses lieux de plaisirs. Face à cette « décadence » déplorable, Daniel Prévost et Michel Serrault entrent à nouveau en rébellion. Ils représentent alors les ultras de la collaboration, en quelque sorte des condensés de Marcel Déat et de Jacques Doriot à la sauce marxiste-léniniste.

La menace de ces extrémistes pousse Forneret à recommander aux Chinois de se mettre à boire, à s'empiffrer, s'amuser et forniquer pour donner le « bon exemple » aux Français. Mais les Chinois ne supportent pas ce régime, auquel ils ne sont pas habitués, et décident d'évacuer la France.

L'épuration se met en place, le Président de la République peut revenir, reprendre sa place et prononcer tranquillement ses discours pompeux. Quant à Régis Forneret, il essaie sans conviction de lui vendre ses produits, mais choisit finalement de continuer son commerce avec les Chinois, qu'il va retrouver dans les capitales européennes encore occupées.

Cette partie du film est certes assez drôle, mais néanmoins en retrait par rapport à ce qui précède. Il me semble qu'il y avait mieux à faire avec la Résistance, même si ce bémol ne gâche pas les qualités d'ensemble de ce film très divertissant.

Anecdotes :

  • Cette super production a exigé un budget plus important que sur les deux films précédents, ce qui a contraint Jean Yanne à faire appel au financement de l'industriel de l'armement Marcel Dassault. Ce souvenir lui fut-il si douloureux pour qu'il ait caricaturé dès son film suivant et de façon féroce des marchands d'armes qui investissent dans des spectacles ?

  • Les organisations maoïstes ont très mal accueilli le film, et même tenté de saboter sa diffusion. Cette attitude est un mystère dans la mesure où il est évident que Jean Yanne a montré les Chinois sous un jour plutôt favorable et concentré l'essentiel de ses flèches assassines à l'attitude des Français.

  • Le film a été très mal accueilli par la presse qui a dénoncé sa prétendue vulgarité. Evidemment, il ne devait pas être agréable pour les prétendues élites de se voir asséner brutalement les quatre vérités de leur attitude sous l'Occupation...

  • Près de vingt ans plus tard, Jean Yanne tiendra le rôle de Pierre Laval dans le Pétain de Jean Marbeuf., d'après l'ouvrage de l'historien Marc Ferro, et face à Jacques Dufilho dans le rôle du Maréchal Pétain.

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