Saga Louis de Funès

3 - La confirmation (1966/1973) - 4ème partie

1. Jo – 1971

2.  La folie des grandeurs – 1971

3. Les aventures de Rabbi Jacob – 1973

 

  


1. JO 


Production : Léo FUCHS, distribué par la MGM
Scénario : Claude MAGNIER et Jacques VILFRID, d'après The Gazebo, pièce d'Alec et Myra COPPEL
Adaptation : Jacques VILFRID, Jean GIRAULT
Dialogues : Jacques VILFRID
Réalisation : Jean GIRAULT
Musique : Raymond LEFÈVRE

Un auteur de théâtre décide de se débarrasser du maître-chanteur dont il est victime. Il fait venir l'homme chez lui mais renonce à son projet de meurtre avant qu'un coup du sort ne le conduise à abattre accidentellement le malfaiteur. Après avoir enterré le corps dans son jardin, il apprend que le véritable maître-chanteur vient d'être retrouvé mort ailleurs ! Une catastrophe arrivant rarement seule, l'inconnu enseveli à la hâte ne tarde pas à refaire surface...

GENÈSE :

Jo est l'adaptation d'une pièce de théâtre inconnue en France et appelée The Gazebo, et qui fut également l'objet d'une première adaptation américaine réalisée par George Marshall en 1959 avec Glenn Ford et Debbie Reynolds - sous le titre français Un mort récalcitrant. Fait rarissime, le film porte le nom d'une "Arlésienne", soit un personnage dont on entend beaucoup parler mais qu'on ne verra jamais. Malgré son traitement de boulevard très français, le sujet se rapproche davantage d'un humour macabre typiquement british ; le scénario apparaît proche d'un des films les plus "décalés" d'Alfred Hitchcock, Mais qui a tué Harry ? où un cadavre est sans cesse enterré, déterré, déplacé... Jo n'est d'ailleurs pas l'unique production à jouer sur ce terrain (on peut aussi citer le I See England, I See France, I See Maddie's Netherworld de Clair de Lune).

Autre singularité, le personnage incarné par Louis de Funès tue quelqu'un. On avait déjà vu Louis abattre quelques gangsters dans Fantômas se déchaîne, mais c'était dans le cadre des fonctions du commissaire Juve. Comme il était difficilement envisageable de le montrer en train d'abattre un homme comme si de rien n’était, même s'il ne s'agissait que d'un ignoble maître-chanteur, l'astuce du scénario a été de concocter un Antoine Brisebard décidé à tuer M. Jo mais incapable de le faire lorsqu'il se retrouve face à lui. La crapule est alors victime d'un accident : le coup de feu part seul lorsque Brisebard, qui a renoncé à tirer, jette son revolver à terre par dépit.

L'anecdote est intéressante car les personnages interprétés par De Funès ne sont généralement guère recommandables, et on pouvait donc tout à fait envisager de voir Brisebard assassiner Jo. Mais le comique d'agressivité de Louis est au fond assez bon enfant, dans le registre du bouffon demeurant sympathique malgré une mentalité et des agissements exécrables. Ces caractéristiques se seraient mal accommodées d'un homicide commis de sang-froid. De surcroît, Louis de Funès joue dans Jo un personnage beaucoup moins désagréable que dans beaucoup d'autres films. Il reste dans la lignée du changement de son image opérée avec les films de Serge Korber. Ce n'est pas un hasard si, tout comme dans L'Homme-orchestre, il interprète à nouveau un artiste, en l'espèce un auteur de théâtre de boulevard.

RÉALISATEUR :

Louis de Funès ne prend aucun risque en travaillant avec Jean Girault, son complice sur la série des Gendarme.

Girault constitue son équipe habituelle avec Jacques Vilfrid comme coscénariste et adaptateur, Tony Aboyantz pour assistant, et Raymond Lefèvre à la musique.

DÉCORS :

La quasi-totalité de l'action se déroule chez les Brisebard, ce qui ne saurait surprendre avec un scénario adapté d'une pièce de théâtre. Les rares scènes d'extérieur ont été tournées dans la campagne en Île-de-France, et les scènes d'intérieur dans les studios Franstudio à Saint-Maurice.

Les décors sont de Sydney Bettex, Moser Versailles a conçu et réalisé le jardin et la gloriette, Jacques Doubinski les éléments de cuisine.

GÉNÉRIQUE :

Contrairement à ses habitudes, Jean Girault ne propose pas de séquence pré-générique. La durée réduite du film (une heure vingt minutes) est sans doute la cause de ce choix.

La conception visuelle du générique est banale, avec de simples dessins, et c'est surtout la musique de Raymond Lefèvre qui retient l'attention. Nerveux et imaginatif, ce thème sera d'ailleurs repris pour le générique de fin d'un épisode de la série Kaamelott dédié à Louis de Funès (qui fut toujours un modèle pour Alexandre Astier, le créateur de la série).

Le générique de fin du film, lui, reprend le thème principal et des dessins sur le modèle du générique initial.

SCÉNARIO :

Beaucoup d'action malgré la durée réduite car le film ne comporte aucun temps mort. On retrouve donc les caractéristiques traditionnelles des De Funès adaptés de pièces de théâtre.

Antoine Brisebard est un auteur de théâtre à succès, spécialisé dans la comédie, et marié à la ravissante Sylvie, une actrice célèbre qui joue dans ses pièces. Bien installés dans leur tranquille pavillon à la campagne, nos tourtereaux ont tout pour vivre heureux.

Malheureusement, Brisebard est victime d'un maître-chanteur dont les exigences sont de plus en plus exorbitantes. Au bout du rouleau, Antoine décide de se débarrasser définitivement de son ennemi. Sous prétexte d'écrire une pièce policière, il demande à son ami avocat maître Colas quelques conseils sur le moyen de commettre le crime parfait, et répète la scène avec lui, provoquant l'effroi de Mathilde, la bonne des Brisebard, qui croit que son patron vient de tuer quelqu'un.

Maître Colas n'est pas convaincu par le scénario élaboré par son ami. Le fait que le public ne connaîtra pas le motif du chantage lui paraît incohérent et il émet l'hypothèse que le personnage de la pièce va finir sur l'échafaud. Évidemment, Antoine ne l'entend pas de cette oreille et note scrupuleusement les conseils prodigués par l'avocat en vue de l'exécution de son plan. En particulier, il comprend que le meilleur moyen de réussir le crime parfait est de faire disparaître définitivement le cadavre.

L'action se déroule le jour de la Saint-Antoine, et Sylvie lui offre pour cadeau... une gloriette (Gazebo en anglais, titre original de la pièce dont est adapté le film) acquise dans le Puy-de-Dôme pour 250 000 francs et destiné à trôner dans le jardin ! Furieux de cette dépense d'autant plus inutile qu'il a l'intention de vendre la maison, il manque de s'étrangler lorsque le maçon M. Tonelotti lui apprend que les fondations vont doubler le prix initial.

Mais Antoine change d'avis lorsque Tonelotti lui affirme que les fondations resteront solides pour deux cents ans. Que voilà une belle opportunité de faire disparaître pour toujours un cadavre encombrant ! Il appelle M. Jo et lui demande de venir chercher l'argent le soir même. En effet, les fondations du kiosque ont été creusées dans la journée et le ciment doit être coulé le lendemain matin. Sylvie sera au théâtre pour interpréter une de ses pièces et il a donné sa soirée à la bonne : tout est pour le mieux.

Tout ne se déroule pas comme prévu car M. Tonelotti, venu inspecter le travail de ses ouvriers, découvre le trou creusé par Antoine en vue d'y placer le cadavre, le rebouche, et emporte la pelle avec lui, ce qui oblige Brisebard à recommencer son ouvrage avec une mini pelle pour enfants.

Lorsque Jo arrive, il lève les mains en l'air face au revolver de Brisebard, mais ce dernier, pris de sueurs froides, totalement tétanisé, s'avère incapable de tirer, et préfère continuer à payer. Il jette son arme à terre, mais un coup part et Jo s'effondre : Antoine vient de tuer le maître-chanteur sans le vouloir !

C'est à ce moment que Mathilde survient et éclate de rire, croyant qu'il s'agit à nouveau d'une répétition avec maître Colas. Antoine s'assure qu'elle part au cinéma pour de bon puis entreprend d'envelopper le corps de la victime dans... le rideau de la douche ! A peine a-t-il achevé sa tâche que surviennent les Grunder, acheteurs potentiels de la maison, qu'ils viennent visiter en compagnie de l'intermédiaire, une certaine madame Cramusel. Riche industriel britannique, M. Grunder veut s'installer à la campagne pour soigner en toute discrétion son épouse alcoolique.

Brisebard a évidemment d'autres chats à fouetter et demande à ses visiteurs de repasser une autre fois au grand dam de Mme Cramusel. Il peut alors enterrer le cadavre comme prévu dans les fondations du kiosque.

Trois jours plus tard, les Brisebard donnent une réception pour fêter l'inauguration de la gloriette. Entre deux coupes de champagne, Antoine reçoit la visite de l'inspecteur Ducros, un policier qui l'interroge au sujet de M. Jo. Apprenant que les autorités ont découvert son nom dans le carnet secret de M. Jo, Brisebard est contraint d'avouer à l'inspecteur les motifs du chantage : sa femme Sylvie n'est autre que la fille d'un dangereux gangster, meurtrier de cinq personnes. Si le fait était révélé, la carrière de Sylvie serait irrémédiablement compromise.

Antoine est stupéfait lorsque Ducros lui apprend que Jo a été retrouvé mort... à son domicile de Bagnolet ! Il se demande qui il a bien pu tuer, et dès le départ de l'inspecteur, téléphone à tous ses amis de peur d'avoir occis l'un d'entre eux, peut-être venu le voir à l'improviste le soir du drame. Le malheureux Brisebard regrette amèrement de ne pas avoir regardé le visage de sa victime...

Un autre problème est survenu avec l'effondrement du plancher de la gloriette, victime de l'attraction du jour, des Espagnols danseurs de Flamenco et peu avares en claquettes. La nuit venue, un orage éclate et la foudre achève de mettre à nu le cadavre. Brisebard se précipite dans la remise pour préparer du ciment lorsqu'il reçoit la visite de deux malfaiteurs qui l'accusent d'avoir assassiné leur ami Riri et d'avoir gardé les 42 millions qu'il transportait dans sa mallette. Ils s'apprêtent à torturer Antoine pour le faire parler lorsqu'ils découvrent les restes de Riri sous la gloriette et s'emparent de l'argent tout en s'excusant auprès du maître des lieux pour avoir « douté de son honnêteté » (!) et en le remerciant « d'avoir fait le travail à leur place » (!)

Brisebard camoufle le cadavre comme il peut en confectionnant une statue. Le lendemain matin, Sylvie est stupéfaite de découvrir cette statue et conçoit quelques doutes au sujet de la santé mentale de son époux.

L'inspecteur Ducros revient en compagnie de deux adjoints. Il explique le fin mot de l'affaire : Riri était un mauvais garçon que Jo employait pour procéder aux encaissements à sa place. Il soupçonne les Brisebard d'avoir assassiné Riri en croyant tuer Jo et commence à fouiller la maison. Mme Brisebard finit par découvrir la vérité et décide de lutter avec son mari qui lui a donné une belle preuve d'amour en la protégeant ainsi.

La statue se brise en mille morceaux, et il s'agit alors de trouver une nouvelle cachette pour le macchabée. Une pendule, puis une malle, sont successivement utilisées au nez et à la barbe des policiers qui cherchent partout sauf au bon endroit.

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Finalement, les deux visiteurs nocturnes de Brisebard sont retrouvés morts en des endroits divers, et la police en déduit que ce sont eux qui avaient assassiné Jo avant qu'il ne se rende chez les Brisebard. L'inspecteur Ducros présente ses excuses au couple et lève l'ancre. Antoine aimerait bien en faire autant pour se débarrasser du cadavre lors d'une croisière, mais le diamètre des hublots s'avère insuffisant.

Toujours imaginatif, Antoine trouve la solution : il place les restes de M. Jo dans une voiture qu'il précipite dans un ravin... juste à côté de l'endroit choisi par l'inspecteur Ducros pour déjeuner en plein air pendant son jour de repos ! Ducros découvre Brisebard lorsque ce dernier cherche à se rendre compte du résultat, et se lance à sa poursuite.

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DISTRIBUTION :

C'est un Louis de Funès en pleine forme que l'on retrouve en auteur de pièces de théâtre à succès. Le très nerveux Antoine Brisebard est vraiment un personnage idéal pour le jeu de notre comique préféré. Louis peut développer ses gags à sa manière inimitable pendant toute la durée du film puisqu'il est présent sans interruption du début à la fin.

Claude Gensac est désormais l'épouse de Louis de Funès à l'écran. On se s'étonnera donc pas de la voir à l'œuvre dans le rôle de Sylvie Granuda, épouse Brisebard, comédienne de théâtre et actrice fétiche de son mari, qui écrit ses pièces spécialement pour elle.

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L'inspecteur Ducros, l'as de la police qui arrête tous les coupables, bénéficie de l'interprétation comme toujours exceptionnelle de Bernard Blier. De Funès et lui sont cette fois-ci bel et bien face-à-face, tout comme dans Le grand restaurant, après avoir également participé tous deux aux Bons vivants quelques années plus tôt, mais dans des sketches différents.

Preuve que Louis de Funès était le maître absolu du tournage, la plupart des acteurs font partie de ses fidèles. À commencer par Michel Galabru, l'adjudant Gerber des Gendarme, que l'on découvre en artisan-maçon peu doué : les fondations de la gloriette qui devaient durer deux ans n'ont pas tenu trois jours...

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Guy Tréjean, un ancien de Pouic-Pouic, tient le rôle de maître Colas, l'avocat et ami d'Antoine, et Christiane Muller le même rôle de domestique qu'elle avait dans Les Grandes Vacances. C'est justement dans ce film que Louis avait déjà croisé Ferdy Mayne, acteur germano-britannique qui décèdera en 1998 de la maladie de Parkinson ; il joue ici un industriel marié à une femme joyeusement alcoolique, interprétée par une autre vieille connaissance de Louis : Yvonne Clech, qui avait été son épouse dans Faîtes sauter la banque.

Florence Blot est l'inénarrable Mme Cramusel qui fait visiter la maison aux Grinder. On ne sait pas s'il s'agit d'une amie des Grunder, d'une voisine serviable, ou si elle travaille pour une agence immobilière, toujours est-il qu'elle tient visiblement à ce que la transaction aboutisse...

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Du côté des truands, c'est un trio hautement Funésien qui est aux commandes avec les duettistes Dominique Zardi (Leduc) et Henri Attal (Grand Louis), ainsi que Jean Droze, que l'on ne peut identifier dans le noir puis sous le rideau de la douche, mais a tenu le rôle de Riri.

Et les forces de l'ordre ? Hormis Bernard Blier, c'est Jacques Marin qui donne vie à Andrieu et Carlo Nell à Plumerel. Paul Préboist, pour qui il y avait toujours une place dans les films de Louis, c'est le brigadier qui ramène la malle des Brisebard. Son frère Jacques Préboist fait office d'autre gendarme. Quant à la jolie Micheline Luccioni, elle est épatante en amie de Sylvie ; la pauvre Françoise, en pleurs suite au départ de son mari du domicile conjugal, a vite fait de se consoler avec Maître Colas après avoir bu quelques bons verres de vin rouge...

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TEMPS FORTS :

Pour ceux qui préfèrent les films à grand spectacle tournés en décors naturels, Jo ne sera pas leur De Funès préféré. En revanche, si l'on s'en tient au burlesque et à la performance pure, ce film est incontestablement un must de son acteur principal qui sublime un festival ininterrompu de gags et de situations comiques délirantes.

Commençons fort avec la meilleure scène du film, cette conversation entre Antoine et Sylvie :

- Sais-tu où est passé le rideau de la douche ? (celui dont Antoine s'est servi pour envelopper le cadavre) C'est toi qui l'a enlevé ?
- Non... Ah ! Oui ! Je l'ai donné.
À qui ?
- Eh bien ! Je l'ai donné... je l'ai donné à un pauvre.
À un pauvre ?
- Oui... Il est passé... Il cherchait des vêtements chauds.
- Alors tu lui as donné le rideau de la douche ?
- Oui ! Comme il pleuvait, je me suis dit...
- Tu t'es dit ?
- Je me suis dit... que ça pourrait lui servir d'imperméable. Il se l'est mis sur la tête et il est parti comme ça, en claudiquant...

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Beaucoup d'autres moments forts peuvent être résumés par leurs dialogues :

Brisebard et M. Tonelotti, alors qu'Antoine attendait M. Jo pour le tuer et le faire disparaître sous les fondations de la gloriette :

- Je me suis habillé pour aller voir vos merveilleuses fondations !
- Ah ! C'est curieux, on a eu la même idée... Mais figurez-vous que je viens de découvrir quelque chose de pas très catholique.
- Quoi donc ?
- Figurez-vous qu'on a creusé un trou dans mon trou !
- Dans quel trou ?
- Dans mon propre trou. Et pas n'importe quel trou. C'est bien simple, on pourrait y faire tenir un bonhomme debout.
- Mais qui a bien pu faire ça ?
- Je ne sais pas.
- Peut-être un de vos ouvriers, pour se détendre ?
- Pour se détendre ? En tous cas, j'ai passé un quart d'heure pour le reboucher.
- Reboucher quoi ?
- Le trou.
- Quel trou ?
- Le trou qu'il y avait dans mon trou !
- Mais pourquoi vous avez fait ça ?… Donnez-moi la pelle !
- Non ! C'est ma pelle, je la garde !

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Prise de contact entre Brisebard et l'inspecteur Ducros :

- Connaissez-vous Monsieur Jo ?
- Qui ?
- MONSIEUR JO !
- Monsieur Jo... Non... Je ne vois pas... Attendez, je cherche...
- Eh bien ! Cherchez mieux !

(La tête de De Funès lorsqu'il fait semblant de chercher !)

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Après sa confession à l'inspecteur, Antoine s'inquiète de savoir si les noms des victimes de M. Jo seront publiés dans les journaux :

- Non. Sauf un !
- Lequel ?
- Celui de l'assassin.
- Parce qu'il a été assassiné ?
- Oui !
- Mais vous n'en êtes pas sûr ?
- On l'a retrouvé mort, étendu sur la carpette !
- Quoi ? Où ça ?
- Chez lui, à Bagnolet !
- Mais c'est pas ici ?
- Non. Allez, au revoir, et ne vous inquiétez pas ! Je m'y connais en assassins : vous n'avez pas le physique !
- Mais qui est-ce que j'ai bien pu fourrer sous le kiosque ?

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Toute la séquence qui suit est hilarante, avec Brisebard qui s'inquiète dès qu'il entend parler d'une personne disparue :

Antoine, Sylvie, et son amie Françoise :

- Qu'est-ce qui se passe ?
- Son mari a quitté le domicile conjugal.
- Quand ça ?
- Mardi soir.
- Mardi soir ? Mais il faut le retrouver !
- Mais je l'ai retrouvé. Je l'ai fait surprendre en flagrant délit d'adultère.
- Quand ?
- Hier soir !
- Ah ! Ben alors, ça va très bien ! Et Bigeard, qu'est-ce qu'il devenu, Bigeard ?
- Voyons, Antoine, il est mort il y a deux ans !
- Alors, c’est très bien !
- Décidément, ton mari a un sens de l'humour assez particulier, moi j’aime mieux m'en aller...

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Au téléphone :

« Allô ! Tata ? C'est Toitoine ! Comment va tonton ? Il est au lit avec quarante de fièvre ? Alors, tant mieux ! »

Apprenant qu'un ouvrier plombier devait passer chez lui mardi soir, Antoine croit qu'il s'agit de sa victime :

« Qu'est-ce qui pouvait l'arriver de pire ? Un brave ouvrier plombier qui venait faire des heures supplémentaires pour nourrir sa famille... Allô ? Madame Bouiller ? L'ouvrier plombier qui devait venir mardi soir, il avait des enfants ? Six ? Mon Dieu, c'est horrible ! Comment ? Il n'a pas pu venir ? Vous en êtes sûre ? Il est à côté de vous ? Alors, embrassez-le pour moi, Madame Bouiller ! Très fort ! Et vous aussi, je vous embrasse, Madame Bouiller ! Comment ? Non, je vais très bien ! »

Alors qu'il s'est décidé à vendre la maison aux Grunder, Brisebard apprend avec stupéfaction que ses acquéreurs veulent faire sauter le kiosque à la dynamite et à la place creuser une piscine ! Sylvie ne comprend pas son revirement mais la foudre va se charger de régler le problème en rendant caduque la cachette sous la gloriette.

La nouvelle cachette est donc une statue. Sylvie est stupéfaite en la découvrant, d'autant plus que son mari prétend qu'il s'agit du portrait de sa grand-mère quand elle avait seize ans ! Elle songe sérieusement à faire examiner Antoine par un médecin.

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Le lendemain, Antoine et maître Colas :

- Que penses-tu de l'histoire de Monsieur Jo ?
- Je pense que c'est d'une banalité, un fait divers comme on en lit tous les jours dans les journaux !
- Je ne crois pas, sinon l'inspecteur Ducros ne serait pas sur le coup.
- L'inspecteur Ducros, mais c'est pas un ténor. C'est pas un ténor !

 

(Ducros vient d'entrer dans la pièce dans le dos de Brisebard. Maître Colas l'a vu et essaie de tendre la perche à son ami)

 

- Ducros ? Il arrête tous les coupables !
- Ducros, c'est une musculature. Tout est là (il montre ses bras), et là (il montre sa tête), il n'y a rien !
- Ducros ? C'est un type remarquable !
- Moi, je le connais mieux que toi. Nous sommes allés à l'école ensemble, et on se tutoie avec Ducros. Moi je lui dis « tu » !

 

(Ducros, ironique, embraye en donnant une tape dans le dos de Brisebard)

 

- Salut, Antoine, comment vas-tu ?
- Monsieur l'inspecteur ! Comment allez-vous ?
- Ben, alors ? On se tutoie plus ?
- Comment vas-vois ?... Comment vas-toi ? Euh !... Comment vas-tu ?

 

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Lorsque Sylvie comprend ce qui s'est passé, elle s'évanouit. Ducros questionne :

- Qu'est-ce qu'elle a ?
- Je vais être papa !
- C'est pour quand ?
- C'est pour quand quoi ?
- Le bébé !
- Je ne sais pas, moi : six mois, huit mois, douze mois... On n'est pas pressés !

La scène du représentant qui entre de force chez les Brisebard, qui plus est au mauvais moment, met le feu et crie « Au feu » parce qu'il est incapable de se servir de son extincteur de démonstration est également très amusante. Après que tout le monde se soit précipité pour éteindre l'incendie avec de l'eau, il envoie par mégarde la neige carbonique sur le visage de l'inspecteur Ducros !

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Les Brisebard finissent par placer le cadavre dans une malle qu'ils chargent dans la camionnette de Tonelotti, mais celui-ci choisit ce moment pour démarrer sans crier gare. Complètement ivre, il conduit en zigzags et la malle tombe sur le bitume. A leur retour chez eux, Antoine et Sylvie trouvent les gendarmes :

- Ah, M. Brisebard ! Cette malle est bien à vous ?
- Non !
- Mais si ! Regardez, il y a votre nom écrit sur l'étiquette...
- Ah ! Oui...
- Elle était tom... Elle avait chu sur la route, alors nous nous sommes permis de vous la rapporter...

 

POINTS FAIBLES :

Pas vraiment de points faibles dans ce film au rythme constant. Peut-être les scènes où Antoine et Sylvie cherchent à dissimuler le macchabée sont-elles un rien trop longues. On peut aussi être surpris par les propos de Sylvie qui affirme trouver le kiosque « affreux ». Mais alors pourquoi en a-t-elle fait l'acquisition ?...

 

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ACCUEIL :

Sans doute encore déçu par les films de Serge Korber, le public n’a pas fait un triomphe à Jo, qui ne dépasse pas les deux millions et demi d’entrées en France. Ce score est évidemment décevant pour Louis de Funès, habitué à une moyenne de l’ordre du double.

On rencontre sur le net des explications toutes trouvées de la part de prétendus experts en cinéma : le film serait « à oublier », réservé aux seuls fans de Louis de Funès... il y a un aspect véridique dans cette explication : que le film soit à oublier est ridicule, mais qu’il soit avant tout destiné aux fans n’est pas totalement faux : les fans sont évidemment plus connaisseurs que le grand public, et savent apprécier à leur juste valeur les meilleurs films de leurs idoles. Tout le contraire du grand public, car si on analyse la filmographie de Louis, on constate que ce sont comme par hasard la série des Gendarme, Le Corniaud, et La Grande Vadrouille, films souvent intéressants mais tout de même parmi les plus « franchouillards » de De Funès, qui ont connu les plus grand succès au box-office, donc ont su attirer le grand public en sus des fans de base…

SYNTHÈSE :

Malgré ses 57 ans, superbe performance de Louis de Funès, bien secondé par Bernard Blier et Claude Gensac.

LES SÉQUENCES CULTES : 

Allo Tata, c'est Toitoine !

Et vive le Puy de Dôme !

Tu lui as donné le rideau de la douche ?

Ducros, c'est pas un ténor !

Mets les pieds dedans !

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2. LA FOLIE DES GRANDEURS

Production : GAUMONT et coproduction européenne
Scénario: Gérard OURY, d'après Victor HUGO (Ruy Blas)
Adaptation : Gérard OURY, Danièle THOMPSON, Marcel JULLIAN
Dialogues : Gérard OURY, Danièle THOMPSON, Marcel JULLIAN
Réalisation : Gérard OURY
Musique : Michel POLNAREFF

Au 17ème siècle en Espagne, la reine Marie-Anne de Neubourg fait déchoir de ses fonctions le malhonnête Don Salluste de Bazan, ministre des finances et de la police. Désireux de se venger, Salluste élabore un plan machiavélique basé sur l'amour que Blaze, son valet, porte à la reine. Il fait prisonnier son neveu César, devenu malfaiteur, et le vend comme esclave en Afrique, puis fait passer Blaze pour César, et le présente à la cour comme « un neveu qui revient des Amériques ». Son but est de faire surprendre César dans le lit de la reine afin que le roi Charles II répudie cette dernière.

GENÈSE :

La voie nouvelle et la modernisation de son image proposées par le réalisateur Serge Korber s'avèrant être des échecs sur le plan commercial, Louis de Funès en tire les conséquences logiques et se recentre sur les fondamentaux qui ont fait son succès.

Une nouvelle collaboration avec Gérard Oury semble prometteuse, les deux premières s'étant soldées par un total de plus de 20 millions de spectateurs.

Le scénario proposé par Oury est une adaptation de la pièce de théâtre de Victor Hugo Ruy Blas. Certes, le drame se retrouve transformé en comédie, mais la relative liberté de l'adaptation n'empêche pas Oury de suivre l'essentiel de la trame de l'histoire originale, de conserver la plupart des personnages sous le même nom, et certaines répliques célèbres telles le fameux « Bon appétit, messieurs ! »

Incontestablement, Oury a vu juste en adaptant le rôle de Salluste pour Louis de Funès. Il n'a même pas eu besoin de trop forcer le trait tellement ce personnage était fort antipathique dans la pièce de Victor Hugo...

La Folie des Grandeurs devait réunir une nouvelle fois Bourvil et Louis de Funès, mais la mort du génial comédien normand met fin à ce projet. Sur suggestion de sa compagne Simone Signoret, Yves Montand va remplacer Bourvil, et le rôle de Blaze se trouver profondément remanié car il s'agit de l'adapter à la personnalité et à la façon de jouer de Montand, toutes deux très différentes de celles de Bourvil.

RÉALISATEUR :

On ne présente plus Gérard Oury, entré au panthéon des metteurs en scène français de comédie et des pourvoyeurs en films à gros succès commercial, ce qui va souvent de pair.

L'équipe mise en place par Oury pour ce troisième film avec Louis est inchangée : le réalisateur travaille avec sa fille Danièle Thompson et avec Marcel Jullian pour adapter au mieux l'œuvre de Victor Hugo.

DÉCORS :

Le budget élevé a permis de tourner les extérieurs en Espagne, dans les principales villes telles Madrid, Barcelone, Séville, et ailleurs : Grenade, Tolède, le désert de Tabernas... Voilà qui constitue évidemment un atout car les décors sont typiquement espagnols et confèrent à l'ensemble un aspect de vérité incontestable.

L'Espagne se trouvait alors sous la dictature de droite du général Franco, ce qui faillit provoquer le report, voire l'annulation du tournage. En effet, l'homme de gauche Montand a menacé de boycotter l'Espagne si le Caudillo faisait exécuter des indépendantistes basques condamnés à mort. Finalement, la peine de mort a été commuée en peines de prison et tout est rentré dans l'ordre.

Les scènes d'intérieur ont été tournées en France, au studio Franstudio de Saint-Maurice, dans le Val-de-Marne.

GÉNÉRIQUE :

Gérard Oury, jusqu'alors traditionaliste en matière de générique, va cette fois-ci évoluer en mêlant conservatisme et innovation.

Conservatisme avec le maintien de l'absence d'une séquence pré-générique, à l'époque où le procédé est devenu courant.

Innovation avec le choix de Michel Polnareff comme compositeur. Polnareff, dit « l'Amiral », est alors au sommet de sa popularité, un des maîtres de la variété française grâce à des succès comme La Poupée qui fait non ou Tous les bateaux, tous les oiseaux.

A l'opposé des très classiques compositions de Georges Delerue pour Le Corniaud et La Grande Vadrouille, Polnareff produit une musique en décalage avec l'époque du film puisqu'elle relève plutôt du style Ennio Morricone-western spaghetti. Le résultat est excellent. La musique de La Folie des Grandeurs ne s'oublie pas...

Le thème principal accompagne un générique de début montrant la course du carrosse de Don Salluste, bien gardé par ses cavaliers, au travers d'une Espagne désertique. Il est repris pour le générique de fin sur les images de Blaze s'enfuyant afin d'échapper aux assauts de Doña Juana.

SCÉNARIO :

Adapter au cinéma une pièce de théâtre du répertoire classique, qui plus est lorsqu'un drame est transformé en comédie, n'est pas chose facile. Le trio Oury-Thompson-Jullian démontre une nouvelle fois son talent et produit un scénario solide et consistant.

Don Salluste est ministre des finances du royaume d'Espagne, à la fin du Siglo de Oro. Protégé par ses féroces cavaliers noirs, il sillonne les campagnes pour prélever les impôts, payés par les seuls paysans, pour la plupart très pauvres.

Arrivé dans un village, il s'étonne de la baisse des recettes fiscales, ne se satisfait pas de l'explication fournie, à savoir une mauvaise récolte, et suggère qu'au contraire il aurait fallu payer le double. Des murmures de mécontentement se font entendre dans la foule, peu encline à satisfaire la demande d'acclamations de l'impopulaire ministre.

Blaze, le valet de Salluste, est d'autant plus scandalisé par ces pratiques qu'il sait que son maître détourne à son profit une partie de l'argent récolté. Il décide d'agir et suggère aux villageois de suivre le carrosse, qui serait moins solide qu'il n'en a l'air. Les paysans ne se font pas prier, et le véhicule ne tarde pas à semer des pièces d'or grâce à quelques coups de pied de Blaze donnés au bon endroit...

Surpris par l'attitude des villageois, Salluste interroge Blaze et ce dernier répond qu'ils suivent le carrosse pour l'acclamer, mais lorsque le ministre chute sur le chemin, victime des « modifications » apportées par son valet, il manque d'être trucidé par la foule en colère. Sauvé par le brave Blaze, il le remercie par l'octroi de coups de pied au derrière.

Rentré à Madrid, Don Salluste surprend Blaze en train d'envoyer des fleurs à la reine, puis de lui chanter une sérénade. Son domestique amoureux de la reine ! Le lendemain matin, « Monseigneur » se réveille de fort mauvaise humeur suite au concert nocturne qu'il a subi sans pouvoir l'arrêter. Prévenu d'une visite imminente de la reine, il a tout juste le temps de revêtir sa toison d'or avant l'arrivée de la souveraine. Le malheureux Salluste a du mal à comprendre ce que dit la reine, une charmante bavaroise blonde, ce jour-là très en colère.

Il finit par apprendre la terrible vérité : une des demoiselles d'honneur de la Teutonne a eu un enfant dont il serait le père, et à titre de sanction, il est déchu, révoqué, et perd tous ses biens. Ses suppliques restent sans effet et toutes ses affaires sont saisies illico presto.

Salluste jure de se venger et ne tarde pas à avoir une idée. Il charge un domestique de retrouver Don César, un de ses neveux qui est devenu bandit de grand chemin. Les deux hommes se rencontrent dans le désert et Salluste suggère à César de se réhabiliter : il lui propose de faire croire qu'il revient d'Amérique afin de récupérer les honneurs et sa fortune. Trop présomptueux, Don Salluste a le tort de révéler la suite de son plan, en l'espèce de demander à César de séduire la reine pour que le roi les surprenne ensemble, répudie son épouse, et le rappelle, lui Salluste, au pouvoir.

Face au refus catégorique de son neveu, Salluste le fait capturer par ses hommes et le vend comme esclave aux « Barbaresques » avant de tenter sa chance auprès de Blaze. Après un premier échec, le ministre déchu met tous les atouts de son côté : il va utiliser l'amour sincère de Blaze pour la reine, il lui fait miroiter un passage étincelant d'une modeste condition de valet à celle d'un noble de haut rang, devenue possible en prenant la place de son neveu César, et ne lui révèle pas la seconde partie de son plan ; la naïveté de Blaze fait le reste.

Le lendemain, Don Salluste doit rendre sa Toison d'Or au roi, et a l'intention d’en profiter pour lui présenter le faux César. Devenu méfiant face à l'assaut de générosité suspect de son maître, Blaze le quitte avant l'arrivée du roi, mais en tentant de trouver la sortie du palais, se perd dans les innombrables couloirs et finit par surprendre un complot fomenté par des nobles contre la vie du roi... et donc de la reine qui se trouvera à côté de son mari.

Les comploteurs ont caché une bombe à retardement dans le coussin sur lequel Salluste doit déposer la Toison d'Or pour la remettre au roi. Blaze parvient à trouver la salle du trône avant l'explosion de la bombe et sauve la vie du couple royal. Le roi ordonne à Salluste de se retirer dans un couvent, mais adoube son « neveu » comme remplaçant.

Démasqué par Blaze, le chef des conjurés est envoyé aux Barbaresques, et Salluste part en exil satisfait de voir que son plan se déroule comme prévu.

Quelques mois plus tard, Blaze est devenu ministre des finances à la place de Salluste, et mène une politique progressiste adoubée par le roi qui ne pense qu'à la chasse, mais fortement contestée par les nobles, en particulier ceux qui avaient comploté contre le roi. En effet, le faux Don César leur fait payer des impôts ce qui n'était plus arrivé depuis des siècles en vertu des privilèges octroyés à la noblesse.

Les amours entre Blaze et la reine ne progressent guère du fait de la timidité de l'ancien valet. Un jour, il finit par se confier à la belle bavaroise, mais à la suite d'un quiproquo, c'est la sévère et revêche Doña Juana - la "duègne" de la reine - qui écoute la déclaration d'amour de César en lieu et place de la reine, et s'en trouve fort satisfaite car elle est amoureuse en secret du beau César.

Alors que Salluste décide de faire son retour, il apprend que les nobles s'apprêtent à assassiner le trop réformateur Don César. Le forfait doit avoir lieu le jour son anniversaire par le truchement d'un gâteau empoisonné. Afin de mener sa machination à terme, Salluste sauve Blaze, puis le fait prisonnier et envoie une lettre anonyme au roi lui annonçant que la reine le trompe avec Don César.

Un perroquet parlant est chargé de donner à la reine un rendez-vous d'amour de la part de Don César, mais l'oiseau se trompe de fenêtre et délivre le message à une Doña Juana ravie de constater que César tient ses promesses. Salluste en est quitte pour donner lui-même le rendez-vous à la reine en imitant la voix du perroquet puis celle de Don César. Bien entendu, la lettre anonyme adressée au roi mentionnait le lieu et l'heure du rendez-vous.

Le piège est donc au point, mais l'arrivée de Doña Juana au rendez-vous d'amour survient avant celle de la reine et va compliquer la situation. Sans compter que le vrai César, évadé des Barbaresques, fait un retour inopiné... César délivre le valet et les deux hommes comprennent vite les ressorts de la machination. Blaze se débarrasse de la fougueuse Doña Juana en lui faisant boire le somnifère que Salluste lui destinait.

L'ignoble Don Salluste accueille la reine en l’endormant avec un narcotique, et la met au lit avec Blaze qui fait semblant de dormir. Pendant que Salluste accueille un roi très remonté, César se charge de rapatrier la reine au palais, et c'est Doña Juana, toujours endormie, qui la remplace dans le lit avec Blaze.

Salluste est interloqué par la présence de la « vieille » en lieu et place de la reine alors que le roi éclate de rire face à cette idylle inattendue. Sommé par le roi d'épouser Doña Juana, Blaze préfère être envoyé aux Barbaresques en compagnie de Salluste... et des nobles qui ont été vendus après la tentative d'assassinat sur sa personne. Doña Juana surgit alors pour chercher Blaze, qui se libère de ses liens et s'enfuit dans le désert.

DISTRIBUTION :

Avec le rôle de Don Salluste, Louis de Funès peut composer un de ces personnages haut placés odieux, aussi serviles envers les puissants que sans pitié avec les humbles. Ceci sans entamer son capital de sympathie. J'avoue même avoir été déçu de constater l'échec de la machination ourdie par Salluste... C'est le talent unique de De Funès qui s'exprime, capable de transformer n'importe quelle crapule en personnage qu'on apprécie.

Yves Montand est son nouveau partenaire, association qui paraît moins naturelle pour Fufu que celle avec Bourvil, mais qui fonctionne finalement bien. Montand joue un Blaze devenu Don César probablement plus charmeur que le personnage qu'aurait pu incarner Bourvil, mais conserve sa naïveté, parfaitement adaptée au comédien normand disparu, ce qui n'était pas forcément évident pour un acteur comme lui : Montand n'était pas spécialement coutumier des rôles de candides...

Alice Sapritch était évidemment l'actrice idoine pour le personnage de Doña Juana, surnommée « La Vieille » par Salluste. Louis de Funès n'a pas du tout apprécié la personnalité de Madame Sapritch, probablement trop mondaine et m'as-tu-vu pour lui qui appréciait avant tout la simplicité et la modestie de comédiens tels Grosso, Modo, ou Jacques Dynam. On ne la reverra plus sur les films de Louis...

Oury ne laissant rien au hasard, la stripteaseuse Sophia Palladium a été engagée pour donner des conseils à Sapritch sur la scène du déshabillage coquin et lui servir de doublure. On peut remarquer que la taille de Doña Juana mincit brusquement dès lors que l'on ne voit plus son visage lors de cette séquence mémorable de striptease. Et pour cause...

La reine est interprétée par la comédienne allemande Karin Schubert, coproduction oblige. Il s'agit d'un personnage romantique assez naïf, et même niais, comme le fait remarquer Salluste à son valet (« Vous êtes idiot, elle aussi... »). Après une carrière assez réussie dans les années 70, Karin Schubert voit les propositions se raréfier à l'aube de la quarantaine et se retrouve contrainte de tourner dans des films pornographiques afin de trouver l'argent nécessaire pour faire soigner son fils devenu toxicomane. La belle ayant encore bien du charme, le succès est considérable, ce qui lui permet d'obtenir des émoluments très supérieurs à ceux octroyés dans ce milieu. En 1994, après neuf années passées sur les plateaux de films X, Karin arrête définitivement et sombre dans la dépression. Elle est internée en hôpital psychiatrique en 1996 suite à plusieurs tentatives de suicide.

Son époux le roi est incarné par l'acteur argentin Alberto Mendoza ; il s'agit d'un rôle fort secondaire, plus en retrait que celui attribué à certains nobles. Ainsi, Venantino Venantini, que l'on a vu sur plusieurs productions françaises et qui a déjà rencontré De Funès sur Le Corniaud où il jouait « Le Bègue » et sur Le Grand Restaurant, interprète le marquis Del Basto, un des conjurés. Le marquis de Priego, un autre comploteur, est incarné par Don Jaime de Mora y Aragon, un authentique noble, frère de la reine des Belges Fabiola, l'épouse du roi Baudoin. Cette carrière cinématographique a fait scandale, beaucoup d'aristocrates n'appréciant pas qu'un membre de la famille royale mène une carrière de « saltimbanque ».

Les autres rôles de « seigneurs » sont beaucoup moins développés avec Antonio Pica (Los Montès), Joaquin Solis (Sandoval), et Eduardo Fajardo (Cortega). Même remarque concernant Giuseppe, le fournisseur de la machine infernale destinée au roi, joué par Léopoldo Trieste.

Paul Préboist, c'est le muet, et probablement l'acteur le plus souvent présent sur les films de Louis. Son compère le borgne est incarné par Salvatore Borgese, d'ailleurs doublé par... Roger Carel ! Gabriele Tinti, le vrai Don César, n'est pas un inconnu non plus pour Louis qui l'avait croisé sur le tournage du Gendarme de Saint-Tropez dans un petit rôle.

Clément Michu joue le valet bègue de Salluste, Frédéric Norbert le page, La Polaca la danseuse de flamenco, et Robert Le Béal le chambellan. Le reste de la distribution est composé de très petits rôles attribués à des acteurs inconnus.

TEMPS FORTS :

Il s'agit probablement du film où Louis de Funès a le plus exploité le registre de la parfaite crapule demeurant sympathique. Les meilleures scènes sont justement celles où il étale cette canaillerie et cette absence totale de scrupules de la manière la plus caricaturale. Et c'est parti pour une longue énumération !

Dès la première scène, Salluste, hilarant avec sa cape verte et noire et son chapeau noir agrémenté de deux boules vertes dans le style bilboquet, est déçu par la baisse du produit des impôts et refuse l'explication de la mauvaise récolte :

- Cette année, la récolte a été très mauvaise, alors il faut payer le double ! (murmures de mécontentement parmi les paysans)
- Mais, Monseigneur, nos gens sont terriblement pauvres et...
- C'est normal ! Les riches, c'est fait pour être très riches, et les pauvres pour être très pauvres. Voilà !

Avant de partir, déçu par l'attitude des villageois :

- Et mon enthousiasme ? Et mes acclamations ?
- Viva Don Salluste ! Viva notre bienfaiteur ! (sans enthousiasme aucun...)
- Viva notre grand ami !
- Viva notre grand ami ! (toujours aussi mollement)
- Olé !
- Olé !
- C'est pas... oui, enfin ça ira comme ça...

 

Après avoir quitté le village :

 

- Les villageois, Monseigneur ! Ils vous acclament !
- Ils m'acclament ? J'aurais dû leur en prendre le triple...

 

Après avoir découvert la vérité au sujet de ces prétendues acclamations, notre ami Salluste commence par remercier Blaze qui le sauve de la vindicte des paysans avant de lui donner quelques coups de pied bien sentis :

 

« Blaze ! Ah ! Mon bon Blaze ! Merci, mon bon Blaze ! Qu'il est bon, ce Blaze !... (Il remonte sur le carrosse) Dites donc ! Ils m'acclamaient pas ! Ils m'acclamaient pas ! (coups de pied au derrière) Ils m'acclamaient pas ! »

 

Rentré à Madrid, Salluste rumine sur l'ingratitude du peuple pendant que son valet l'aide à faire sa toilette. La scène du foulard qui lui nettoie l'intérieur du crâne en sortant par les deux oreilles est rendue très drôle par la qualité du trucage. Sorti de son baquet, Don Salluste demande à son serviteur :

- Et maintenant, Blaze, flattez-moi !
- Monseigneur est le plus grand de tous les grands d'Espagne !
- C'est pas une flatterie, ça, c'est vrai !
- J'avais bien pensé à autre chose, mais je n'ose pas...
- Si, si, osez ! Allez-y, osez !
- Monseigneur est... beau.

 

(De Funès se précipite devant un miroir et se regarde attentivement)

 

- Vous pensez réellement ce que vous dîtes ?
- Ben... Je flatte...

 

Mémorable aussi le réveil de Don Salluste au son des pièces d'or, dans une scène typique du comique de Gérard Oury :

 

- C'est l'or ! Il est l'or de se réveiller ! Monseignor ! Il est huit or !
- Il en manque une !
- Vous êtes sor ?
- Tout à fait sor !
- Ah ! Bon, ça alors !

De Funès vaut le coup d'œil en chemise et bonnet de nuit. Furieux de constater la haute taille de son domestique, il lui intime l'ordre de se tenir courbé pour ne pas être plus grand que lui ! Situation à peine exagérée puisque dans la réalité, on a appris après sa destitution et son exécution que le dictateur roumain Ceaucescu exigeait que ses domestiques soient tous plus petits que lui !

Stupéfait d'apprendre sa destitution, et surtout son motif, le pauvre Salluste ne sait plus quoi inventer pour infléchir la position de la reine :

La reine : Vous refusez de reconnaître enfant de Mademoiselle d'honneur ?

La demoiselle d'honneur : Ya ! Ya ! Séduite et abandonnée, il m'a !

Salluste : Je ne peux pas le reconnaître, je ne l'ai jamais vu ! Elle ment ! Elle ment en Allemand ! Majesté, cet enfant est un faux témoin ! … C'est une kolossale konspirazion !... Bon, alors c'est d'accord, je reconnais mes torts ! Je reconnais cet enfant, les enfants des autres, les vôtres si vous voulez...

Et cela se termine par un lucide « Qu'est-ce que je vais devenir ? Je suis ministre, je ne sais rien faire ! »

 

Autre élément comique visuel purement « Ouryesque », l'âne qui campe obstinément sous une cascade avec Salluste sur le dos, et le chapeau de son maître qui, sous l'effet de l'eau, se déforme et prend l'apparence du bicorne de Napoléon pendant que son propriétaire adopte la posture de l'Empereur, main droite sur le ventre ! (Rappelons seulement que l'Empereur ne naîtrait pas avant un bon siècle)

Dans la même veine, ne pas manquer la robe que porte le ministre déchu pour pouvoir contacter Blaze dans une taverne mal famée sans être lynché par la foule en liesse depuis la destitution du tyran. En effet, mannequins à son effigie livrés aux flammes sont au programme des réjouissances. Mieux vaut donc pour Salluste circuler incognito en se déguisant en femme... L'originalité du vêtement réside dans sa capacité à pivoter sur lui-même pour pouvoir circuler dans les passages étroits ce que sa largeur naturelle ne permettrait pas. Tout le déguisement de Louis de Funès est d'ailleurs hautement comique, depuis sa perruque immense jusqu'à ses mantilles.

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Quand on connaît les capacités étonnantes de De Funès pour singer les vieilles femmes, on sait que l'on va assister à un grand moment. La « dame » entreprend de berner cet idiot de valet en lui prédisant l'avenir dans les lignes de la main :

« Vous n'êtes pas beau, elle est belle. Vous n'avez pas un sou, elle est très riche. Vous êtes idiot, elle aussi. Vous êtes un valet, c'est la reine ! »

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Vite convaincu par l'espoir insensé de concrétiser enfin son amour, Blaze conduit son maître dans sa mansarde :

- Mais c'est affreux, chez vous ! Comment peut-on vivre dans un gourbi pareil ?
- C'est ici que Monseigneur loge ses domestiques...
- Ah ? C'est joli ! C’est très joli ! Vous êtes bien ici !

- Et mentir, savez-vous mentir ? C'est très utile à la cour... Dîtes-moi un gros mensonge, mais alors un très gros, pour voir si je vous crois ou si je ne vous crois pas !
- Hier matin, dans les basques du costume vert de Monseigneur, j'ai trouvé trois cent mille ducats !
- Hein ! Et où sont-ils ?
- Sous ma paillasse !

 

(Salluste met en pièces la paillasse, évidemment vide)

 

-Voleur ! Vous m'avez volé !
-Non, Monseigneur ! Je vous ai menti !

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Le lendemain au palais, alors que Blaze vêtu en « Don César » demande pardon à un quidam qu'il a bousculé par mégarde :

« Ne vous excusez pas ! Ce sont les pauvres qui s'excusent ! Quand on est riche, on est désagréable ! »

Hormis la tentative d'attentat, la restitution de la Toison d'Or ne se passe pas trop mal, mais Salluste a du mal à accepter certains propos tenus par le roi :

- Don Salluste ! Vous vous retirerez au couvent de San Ignacio (Salluste mime des prières) où vous ferez vœu de chasteté (toujours des prières) et de pauvreté !
- Ah non Sire ! Pas de pauvreté !

La dernière partie du film est centrée sur la machination. Salluste rencontre quelques difficultés avec le perroquet chargé de transmettre à la reine un message de rendez-vous coquin attribué à Blaze-Don César. Le volatile récalcitrant se trompe de fenêtre et va débiter son « C'est Césarrrr qui m'envoie ! » chez Doña Juana ! Le monseigneur déchu en est quitte pour imiter la voix de l'oiseau qui refuse de dire à nouveau son texte face à la reine :

« Ich bin envoyé parrrrr Don Césarrrrr ! »

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Puis, se faisant passer pour César lui-même, caché dans le lierre grimpant :

- Come retrouver mich demain soir, auberge de la Cabeza negra ?
- Ein rendez-vous ? Das ist ein gross folie !
- Nein, pétité folies ! (il manque de tomber)
- Don César, vous souffrez ?
- Nein ! Ich bin confortable ! Je peux compter sur vous ?
- Compter ?
- Ya, compter ! Ein, Zwei, Drei !...
- Ya ! Je viendrai ! A demain, Don César !
- Auf wiedersehen !

 

Les scènes situées à l'auberge de la Cabeza negra sont aussi fort drôles, évidemment grâce au striptease de Sapritch, renforcés par quelques bonnes séquences de comique « Funésien ». Ainsi, lorsque Salluste découvre son vrai neveu à la place du faux :

 

- Mais ce n'est pas le bon, ça, c'est César, mon neveu !
- Ben alors, si c'est votre neveu, c'est bien le bon !
- Non ! Je l'ai vendu aux Barbaresques, j'ai touché l'argent des Barbaresques, j'ai tout dépensé, il ne me reste plus rien !

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Le numéro de De Funès, devenu muet lorsqu'il découvre la « Vieille » couchée avec Blaze à la place de la reine, est un des derniers (nombreux) sommets du film, avec l'épilogue et ses joyeuses retrouvailles aux Barbaresques où Salluste semble avoir perdu la raison :

« En tous cas, on ne va pas moisir longtemps ici. J'ai un petit plan pour tous nous évader. Nous rentrons à Madrid, nous conspirons, le roi répudie la reine, la vieille épouse le perroquet, César devient roi, je l'épouse, et me voilà reine ! »

C'est alors que la « vieille » surgit, à la poursuite de César...

Parmi ce festival de l'acteur principal, les autres comédiens arrivent à glisser quelques agréables moments d'humour. Ainsi, Montand, lorsque Blaze se délecte d'entendre la reine hurler en allemand :

« Raus ! Schnell ! Quelle jolie langue ! »

Le serment des conjurés, parodie des Trois mousquetaires, n'est pas mal non plus : leur devise est explicite quant à leur mentalité puisqu'il s'agit de « Un pour tous, chacun pour soi » (!)

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POINTS FAIBLES :

Entre l'exil de Salluste et son retour, les scènes sans Louis de Funès sont interminables : l'arrivée de César aux Barbaresques, son évasion, la collecte des impôts, les amourettes entre Blaze et la reine, la déclaration d'amour de Blaze à Doña Juana sont nécessaires pour le bon déroulement de l'action, et il était sans doute difficile de faire autrement que de grouper ces séquences en un seul bloc, mais treize minutes sans Louis de Funès, c'est quand même un peu trop...

Heureusement, Fufu est présent quasiment sans interruption pendant tout le reste du film.

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ACCUEIL :

Encore un très beau succès pour De Funès avec cinq millions et demi d'entrées en France, et de jolis scores au niveau européen. La coproduction franco-germano-italo-espagnole a pu aider, renforçant les moyens financiers et l'attrait du film chez nos voisins européens grâce à la présence d'acteurs internationaux.

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SYNTHÈSE :

Une splendide réussite et un incontournable de plus pour Louis de Funès.

LES SÉQUENCES CULTES : 

Y'a pas assez de mousse !

Flattez-moi .

Monseignor, il est l'or, l'or de se réveiller .

Elle ment en allemand !

J'ai un petit plan pour tous nous évader.

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3. LES AVENTURES DE RABBI JACOB

Production : Gérard BEYTOUT (Société Nouvelle de Cinématographie)
Scénario: Gérard OURY
Adaptation: Gérard OURY, Danielle THOMPSON
Dialogues : Gérard OURY, Danielle THOMPSON, Josy EISENBERG, Roberto de LEONARDIS
Réalisation : Gérard OURY
Musique : Vladimir COSMA

Victor Pivert, industriel autoritaire, conservateur, et xénophobe, est retardé par un accident de voiture alors qu'il rentrait à Paris pour assister au mariage de sa fille après quelques jours de vacances passés en Normandie. En cherchant du secours, il se retrouve mêlé à un règlement de comptes entre le chef de l'opposition d'un pays arabe et des tueurs à la solde de son gouvernement. Poursuivi par les malfaiteurs au même titre que le leader révolutionnaire avec lequel il a réussi à s'échapper, un concours de circonstances pousse Pivert, ainsi que son compagnon, à trouver refuge au sein de la communauté juive. Les deux hommes, très perméables aux préjugés antisémites, sont contraints de déambuler parmi les Juifs de la rue des Rosiers, déguisés en rabbins, et ne sont pas au bout de leurs surprises...

GENÈSE :

Pour la quatrième et dernière collaboration entre Louis de Funès et Gérard Oury, le cinéaste imagine une histoire se déroulant au sein de la communauté juive, et en particulier des Juifs pratiquants traditionalistes. Oury, lui-même petit-fils de rabbin, souhaite donner un vrai sujet au film après avoir réalisé des comédies purement orientées vers la distraction.

Les aventures de Rabbi Jacob sont une belle réussite dans la mesure où Gérard Oury va réussir à incorporer des thèmes dits sérieux, comme le racisme et l'antisémitisme, tout en conservant un potentiel comique explosif qui s'exprime sans retenue du début à la fin du film. Et effet, la comédie est pétillante, tout aussi drôle que les précédentes réalisations d'Oury, mais cette fois-ci elle est basée sur des sujets qui font réfléchir.

Louis de Funès va énormément travailler son personnage, qui lui est bien entendu totalement étranger. Il confiera plus tard :

« Ce film m'a décrassé l'âme, parce que j'avais de bonnes petites idées contre... (silence). Il doit m'en rester encore !... »

Lors de la préparation du tournage, Louis de Funès va répéter une scène dans une synagogue avec son déguisement de rabbin et croise un rabbin véritable qui l'interpelle :

« Je vous connais. Je vous ai déjà vu... Je ne me rappelle plus où je vous ai déjà vu... Oh ! Ça y est. Je sais !

(De Funès croit avoir été reconnu en tant qu'acteur...)

Je vous ai vu dans une autre synagogue ! »

Deux semaines avant la sortie du film éclate la guerre du Kippour entre Israël et ses voisins arabes. Une polémique prend naissance sur l'opportunité de reporter la sortie en salles. Finalement, la date est maintenue, et cela va engendrer un fait divers dramatique : l'épouse de Georges Cravenne, militante pro-palestinienne mentalement perturbée, détourne un avion Paris-Tunis le jour de la sortie du film et menace de le faire sauter si le film, qu'elle juge outrancièrement pro-israélien, n'est pas interdit. Alors que l'avion fait escale à Marignane pour se ravitailler en carburant, la police donne l'assaut, Madame Cravenne est tuée par balles par les ancêtres du RAID. Involontairement, son geste aura surtout servi à donner une publicité gratuite au film qu'elle avait honni... Cet épisode n'entravera pas la carrière de son mari qui deviendra deux ans plus tard le créateur des trophées des César.

RÉALISATEUR :

C'est donc la dernière réalisation de Gérard Oury avec Louis de Funès. Une cinquième sera envisagée pour un film qui devait s'appeler Le Crocodile qui devait décrire les mésaventures d'un dictateur latino-américain, mais le double infarctus qui va terrasser De Funès en 1973 mettra un terme à ce projet. Les deux hommes resteront brouillés à la suite de ce projet avorté sans que la cause réelle de la rupture soit connue. Après tout, Louis se serait bien passé de ses problèmes cardiaques, il n'y avait donc là aucun motif de fâcherie entre les deux hommes.

Oury fait appel à Josy Eisenberg pour la mise en scène des traditions de la communauté juive, ainsi que les dialogues. Comme d'habitude, sa fille Danièle Thompson le seconde pour l'écriture et l'adaptation (Jullian est toutefois absent), et ce trio est renforcé par un quatrième larron, Roberto de Léonardis.

DÉCORS :

Le générique et la première scène ont été tournés à New-York, ce qui permet d'admirer à plusieurs reprises les fameuses Twin Towers du World Trade Center qui étaient flambant neuves à l'époque, et ont été détruites le 11 septembre 2001 par des avions de ligne détournés par des kamikazes intégristes islamiques. La scène du départ de Rabbi Jacob a été tournée dans le quartier populaire de Brooklyn, le plus peuplé de New-York.

Le reste du film se déroule en France, et les extérieurs ont été filmés à Paris ou dans ses environs. L'enlèvement de Slimane a été tourné à la brasserie Les Deux Magots dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Ce passage est bien entendu inspiré par l'enlèvement du chef de l'opposition marocaine Ben Barka à la brasserie Lipp en 1965. Un des tueurs de Farès y fait clairement allusion :

« On ne va pas l'enlever en plein Paris, chef, ça a déjà été fait ! »

D'autres séquences ont eu pour cadre l'aéroport d'Orly, l'autoroute A13, et divers lieux de la capitale dont l'église Saint-Louis des Invalides. Une des scènes les plus connues, celle de la poursuite à moto derrière la DS de Pivert, se déroule rue de Rivoli en direction des Invalides. Les scènes rurales ont été filmées dans de petits villages tels Merruy-sur-Yonne ou Fromaineville, et, pour la scène du mariage mixte, devant l'église de Montjavoult dans l'Oise.

En revanche, la rue des Rosiers a été reconstituée à... Saint-Denis dans le « 9-3 ». Curieux choix que celui d'une terre que les mauvaises langues qualifient « d'Arabe » pour servir de décor à un des plus célèbres fiefs juifs de France...

Le tournage en studios a été inhabituellement long pour un film d'Oury : huit semaines passées aux studios de Billancourt, en raison notamment des longues scènes de cascades dans l'usine de chewing-gum.

GÉNÉRIQUE :

Excellente idée de confier la bande musicale à Vladimir Cosma. Ce compositeur talentueux et prolifique a pleinement rempli son contrat avec un thème entraînant dont tout le monde se souvient. Après le choix de Polnareff sur La Folie des grandeurs, on peut mesurer l'évolution extrêmement positive de la musique lors des deux derniers De Funès-Oury par rapport au Corniaud et à La Grande vadrouille et leurs thèmes désuets.

Satisfaction aussi avec les thèmes secondaires, jusqu'à la petite musique associée à chaque intervention du commissaire Andréani, qui souligne par son ton malicieux la stupidité du policier incarné par Claude Piéplu.

On ressortira aussi la qualité de la musique folklorique juive entendue à l'occasion de la danse de Rabbi Jacob-De Funès, encore une mélodie endiablée mémorable.

Question visuel, les vues de New-York du générique d'ouverture ne se regardent plus de la même manière depuis le 11 septembre 2001 en raison du contraste entre le ton léger de la comédie d'Oury et la gravité de ce qui se produira tard en ces mêmes lieux, qu'on ne pouvait soupçonner à l'époque du tournage tellement cela était inconcevable.

Le thème du générique de début est repris pour le générique de fin sans innovation particulière.

SCÉNARIO :

On retrouve la réussite habituelle des scénarios de Gérard Oury avec en plus les thèmes du racisme, de l'antisémitisme, et de la nécessaire paix entre Arabes et Israéliens, traités de manière bon enfant sans tomber dans le ton « donneur de leçons ».

Le patriarche new-yorkais Rabbi Jacob quitte sa famille pour se rendre à Paris en compagnie d'un autre rabbin à la « bar-mitzvah » (la communion) de son petit-neveu David, issu de la branche française de la famille.

Pendant ce temps, l'industriel Victor Pivert s'efforce de se faufiler parmi les embouteillages qui sévissent sur les routes normandes encombrées par les retours de vacances pour arriver à temps à Paris où sa fille va se marier le lendemain avec le fils d'un général. Nerveux et colérique, Pivert a pris la place de son chauffeur Salomon et se montre très imprudent au volant de sa DS noire surmontée de son bateau, le Germaine II.

Alors que Pivert se plaint de l'excès d'étrangers dont les voitures seraient trop polluantes, Salomon insinue qu'il est peut-être un peu raciste, ce qui provoque un démenti outragé de son patron. Pourtant, la vue d'un mariage entre un homme Blanc et une femme Noire le scandalise au plus haut point.

Le malheureux Pivert n'est pas au bout de ses surprises puisque son chauffeur lui apprend qu'il est Juif ! Stupéfait, il lui répond :

« Écoutez, ça ne fait rien, je vous garde quand même ! »

Impatiente de le voir revenir, son épouse Germaine l'appelle sur le téléphone de sa voiture. Salomon, en voulant écouter ce que dit son patron qui est en train de demander à sa femme si elle était au courant de la judéité de leur employé, a un moment d'inattention qui provoque un accident : la DS se retrouve dans un lac, à l'envers sur le Germaine II flottant sur l'eau !

Excédé par les exigences croissantes de son patron, Salomon prétexte l'interdiction pour les Juifs de travailler le samedi pour refuser d'obéir à ses ordres, ce qui provoque son licenciement illico presto.

Pivert se retrouve torse nu sur une route solitaire de campagne en pleine nuit, à la recherche d'un hypothétique secours. Il se dirige vers une usine de chewing-gum sans savoir qu'elle est occupée par des membres des services secrets d'un pays arabe. Ces derniers viennent d'enlever Mohammed Larbi Slimane, le leader de l'opposition révolutionnaire, et sont en train de le juger pour « traîtrise à leur gouvernement » lorsque Pivert les découvre, alors que lui-même est recouvert de pâte à chewing-gum verte après être tombé accidentellement dans une cuve.

Épouvanté par ces règlements de comptes entre « moricauds », il se réfugie dans un atelier voisin et tente d'appeler la police. Sans le savoir, il tombe sur les malfaiteurs et narre son aventure à leur chef Farès qu'il prend pour le commissaire !

Farès s'empresse de se lancer à la poursuite de Pivert pour éliminer ce témoin gênant, mais Victor arrive à les semer provisoirement en les faisant chuter à leur tour dans la cuve de pâte à chewing-gum. Il n'est pas le seul à s'enfuir puisque Slimane réussit à s'échapper. Les deux hommes se retrouvent sur le bateau de Pivert d'où Slimane abat deux tueurs à coups de revolver.

Les gendarmes, prévenus de la présence de Pivert par Salomon qui désirait envoyer du secours à son ancien patron, arrivent sur les lieux au moment de l'échange de coups de feu et croient que l'industriel en est l'auteur. Et voilà comment le malheureux Victor Pivert se retrouve recherché par toutes les polices de France !

Après avoir extirpé la DS et le bateau du lac, Slimane décide de garder Pivert en otage au cas où les choses tourneraient mal au cours de sa tentative de retour dans son pays où ses partisans viennent de se lancer à l'assaut du pouvoir. Il oblige son prisonnier à faire croire à sa femme qu'il « prend l'avion avec une femme » lorsque son épouse se révèle jalouse et insistante au téléphone.

Arrivés à Orly, les fuyards sont pourchassés tant par la police française que par les barbouzes arabes. Acculés, ils se réfugient dans les toilettes et assomment deux rabbins afin de leur voler leurs vêtements et leur raser la barbe. Ainsi déguisés, ils échappent à Farès, mais rencontrent la famille de Rabbi Jacob venue attendre ce dernier à l'aéroport. La plupart des Schmoll n'ont jamais vu leur lointain parent, émigré aux États-Unis depuis des années. Seule sa belle-sœur, âgée, sourde, et à moitié aveugle, croit reconnaître Jacob en voyant Pivert déguisé, et c'est le début d'un quiproquo bien utile pour nos deux fugitifs.

Réfugiés au sein de la communauté des Juifs traditionalistes de la rue des Rosiers, ils s'y trouvent provisoirement à l'abri de la police et des tueurs. Salomon reconnaît immédiatement son ancien patron et ironise sur cet antisémite déguisé en Juif. Néanmoins, il accepte de jouer le jeu et de protéger Pivert et Slimane en échange d'une promesse de réengagement assortie du doublement de son salaire.

Hélas ! Pivert téléphone à sa femme et lui indique où il se trouve sans savoir que les tueurs ont investi le cabinet dentaire de son épouse. Ainsi, les malfaiteurs s'empressent de partir rue des Rosiers. À la suite d'un malentendu, Salomon manque de faire lyncher le commissaire Andréani, chargé de l'enquête pour la France, et ses deux adjoints, qu'il a pris pour le trio d'assassins arabes.

Un nouveau quiproquo, et les malfaiteurs, croyant enlever Pivert et Slimane, s'emparent du véritable Rabbi Jacob et de son accompagnateur qui, étonnés de n'avoir vu personne les accueillir à Orly, ont fini par arriver rue des Rosiers par leurs propres moyens.

Salomon prête une moto à Pivert et Slimane, et les deux hommes prennent la fuite. Pivert aperçoit sa voiture qui roule devant lui et la prend en chasse. Il ne sait pas que c'est Farès et ses hommes qui l'ont « empruntée » et qui s'apprêtent à tuer les deux rabbins, après avoir découvert leur méprise.

Slimane et Pivert rejoignent la DS arrêtée à un feu rouge à la grande satisfaction de Farès. Le féroce malfaiteur est bien décidé de se débarrasser de Slimane et des trois témoins gênants, mais Pivert parvient à gagner du temps, puis le téléphone sonne et un ministre français leur apprend que Slimane est devenu Président de la République dans son pays suite à la réussite du coup d'état lancé par ses partisans.

Farès s'incline et demande pardon alors que Victor se hâte pour assister au mariage de sa fille. Il arrive à l'église avec deux heures de retard face aux parents du fiancé très énervés. Le mariage n'a pas lieu puisque Slimane et la fille de Pivert ont le coup de foudre. Ils partent tous les deux dans l'hélicoptère du ministre, ce qui réjouit Pivert, flatté que sa fille se marie avec un Président de la République.

Rabbi Jacob invite Victor Pivert pour la soirée de fête consécutive à la « bar-mitzvah » de son petit-neveu. Alors que Pivert, devenu plus tolérant, confesse qu'il n'est pas Juif, Salomon lui répond :

« ça ne fait rien, Monsieur, on vous garde quand même ! »

DISTRIBUTION :

Louis de Funès accomplit une nouvelle performance remarquable dans ce rôle de Victor Pivert, industriel raciste contraint de se déguiser en rabbin. Son perfectionniste l'a conduit à répéter longuement son rôle dans lequel il s'est investi à fond, selon ses habitudes. Il suffit de voir la scène de danse folklorique, où il est contre toute attente très à l'aise, pour se rendre compte du travail accompli et du talent exceptionnel de l'acteur, une nouvelle fois éclatant.

Le partenaire principal de Fufu n'est autre que Claude Giraud. Bien connu pour ses rôles dans des séries telles que Les Compagnons de Jéhu, Les Rois Maudits, ou Matthias Sandorf, il a participé également à la saga cinématographique des Angélique où il incarnait un des multiples amants malheureux de la belle « Marquise des Anges ». Ici, le teint de Giraud a été foncé pour incarner Mohamed Larbi Slimane, le célèbre leader révolutionnaire d'un pays arabe, évidemment antisioniste de choc.

Henri Guybet incarne Salomon, le chauffeur de Victor Pivert. Acteur peu connu à l'époque, ce film a lancé sa carrière puisque par la suite, il est devenu un des acteurs comiques les plus populaires des années 70 et 80, jouant notamment dans des films de Lautner ou dans la série des 7ème compagnie de Robert Lamoureux. Guybet, auteur d'une performance remarquable, a raconté comment il a été engagé sur ce film : Oury l'a appelé et lui a demandé s'il était juif ; il a répondu :

« Non, mais pour un film, je peux le devenir... »

Il a également affirmé avoir été très impressionné sur le tournage par Louis de Funès, en particulier par le professionnalisme avec lequel il avait assuré la scène de danse folklorique juive.

Le tueur arabe Farès est interprété par l'acteur... italien Renzo Montagnani, excellent de bout en bout. Il est décédé en 1997.

Suzy Delair compose une Germaine Pivert expansive et casse-pieds, tout à fait dans la lignée des personnages qu'elle a eu l'habitude d'interpréter au cours de sa carrière. Née Suzanne Delaire en 1917, actrice et chanteuse populaire, elle a composé des rôles dans le style « titi parisien », des femmes truculentes, pleines de gouaille, et fortement enquiquineuses, notamment dans des films de son compagnon d'alors Henri-Georges Clouzot, comme L'assassin habite au 21. Son rôle dans Quai des orfèvres, adaptation d'un roman de SA Steeman où elle joue une femme du peuple réactionnaire face à son mari, intellectuel de gauche interprété par le tout jeune Bernard Blier, était excellent. Côté chanson, elle connut un succès certain avec une composition de Francis Lopez, Avec son tralala (que l'on entend d'ailleurs dans ce dernier film).

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Claude Piéplu interprète le commissaire Andréani, taillé sur mesure pour un grand classique du cinéma et des séries, le policier stupide et gaffeur.

Miou-Miou, c'est Antoinette, la fille des Pivert, fort déçue par le retard de ses parents le jour de son mariage, et Xavier Gélin son fiancé. Fils de général assez pincé, son rôle n'est guère valorisant. Xavier Gélin était le fils de Daniel, et est décédé d'un cancer à l'âge de 50 ans.

Jacques François est lui aussi présent, dans un uniforme de général qui lui sied si bien, en tant que père du fiancé, alors que son épouse est interprétée par Denise Péronne.

Passons aux personnages de la Communauté, tous interprétés, en dehors de Salomon, par des actrices et acteurs Juifs. Marcel Dalio incarne le véritable Rabbi Jacob, et Janet Brandt, actrice américaine, sa belle-sœur Tzipé. L'humoriste bien connu Popeck joue le rôle de Moïshe Schmoll, alors que le petit David se retrouve sous les traits de Lionel Spielman.

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Denise Provence, née Denise Levy, c'est Esther Schmoll. On reconnaît Dominique Zardi en cuisinier de L'Etoile de Kiev. Cet acteur a été vu dans de multiples petits rôles dans les comédies des années 70 à 90. Enfin, il faut souligner la bonne performance de Micheline Kahn dans le rôle pour le moins ingrat d'Hannah, la fiancée imposée à Slimane par Grand-Mère Tzipé. Micheline Kahn est décédée en 1994 à l'âge de 44 ans.

Du côté des autorités françaises, André Falcon endosse son traditionnel costume de haut-fonctionnaire, en l'espèce un personnage de ministre, lui-même conseillé par le non moins connu Philippe Brigaud, acteur omniprésent dans le cinéma français des années 70 à 90 dans des petits rôles. Le culturiste Robert Duranton, déjà vu dans Le Corniaud, laisse tomber les douches pour l'uniforme de CRS. En l'espace de deux films Oury-De Funès, les spectateurs n'auront jamais entendu le son de sa voix...

Roger Riffard, André Penvern, et Michel Duplaix jouent les inspecteurs de police, Jean-Jacques Moreau et Michel Fortin les motards de la station-service, Clément Michu le gendarme devant l'église, et Philippe Lemaire le gendarme qui signale l'identité de Pivert à la police parisienne.

Parmi les tout petits rôles, on ressortira Gérard Darmon et Malek Kateb, les hommes de main de Farès, Alix Mahieux, la patiente de Mme Pivert, Annick Roux, l'hôtesse au sol, Michel Robin en curé, l'humoriste Olivier Lejeune en copain ironique du fiancé d'Antoinette, Paul Mercey en automobiliste mécontent, et Maria Gabriella Maione, interprète de la secrétaire de Mme Pivert.

TEMPS FORTS :

La description du personnage de Pivert, dans les premières scènes ou apparaît Louis de Funès, anime tout le début du film. Notre ami Pivert apprend que l'embouteillage survenu dans le village qu'il traverse est dû à un mariage. Quelle n'est pas sa stupéfaction lorsqu'il constate que le marié est Blanc et son épouse Noire ! On peut s'étonner de la réaction du gendarme à qui il fait part de son étonnement. Il est évident que Gérard Oury a voulu entourer son personnage d'antiracistes convaincus aux fins de faire paraître son attitude raciste comme incongrue, peu commune et déplacée. Sans céder particulièrement aux clichés, on peut penser que dans la France de 1972, le gendarme aurait eu peu de chances de répondre « Et alors ? » à la remarque de Pivert sur le mariage mixte, mais de fortes probabilités d'abonder dans le sens de son interlocuteur...

Cette scène se conclut fort bien avec le pot d'échappement qui noircit le visage de Pivert. Alors qu'il veut regagner sa voiture, il cherche à se frayer un chemin parmi les invités du mariage et scande :

« Laissez-moi passer, je marie ma fille ! »

Une invitée de couleur lui assène alors :

« Ah ! C'était votre fille ? Mes félicitations ! »

Et Pivert, le visage couvert de suie, qui rétorque :

« Mais non, ce n'est pas ma fille, la mariée elle est noire ! »

On retrouve Victor peu après dans sa voiture, en train de se « démaquiller » et d'ironiser sur ce mariage en compagnie de son chauffeur :

- Vous avez vu, Salomon, ils ont des voitures, maintenant ! Ils ont des Rolls blanches, les Noirs !
- En tous cas, ce n'est pas à Monsieur que cela risque d'arriver !
- Quoi donc ?
- Que Mademoiselle épouse un Noir !
- Qu'est-ce que ça veut dire, ça ?
- Que Monsieur est peut-être un peu raciste.
- Raciste ! Moi, Salomon, raciste !... Enfin, Dieu merci, Antoinette épouse un français bien blanc. Bien blanc ! Il est même un peu pâlot, vous ne trouvez pas ?
- Avec son cheveu sur la langue...
- Il a un cheveu mais il est riche ! Riche comme moi, et catholique comme tout le monde !
- Pas comme tout le monde, Monsieur ! Parce que moi, par exemple, je suis juif !
- Comment, Salomon, vous êtes Juif ?
- Oui. Et mon grand-oncle qui arrive de New-York, il est rabbin !
- Mais il n’est pas Juif ?
- Si.
- Pas toute votre famille ?
- Si.
- Oh ! Là ! Là ! Enfin, ça ne fait rien, je vous garde quand même...

Ce dialogue d'anthologie, peut-être la meilleure scène du film, est doublement intéressant. D'une part car il est très typique de l'attitude des gens les plus racistes qui généralement nient farouchement l'être. Du genre « je ne suis pas raciste, mais... » D'autre part, il faut voir la tête que fait Louis de Funès lorsqu'il apprend que Salomon est juif. Avant de demander confirmation « Salomon, vous êtes Juif ? », on a l'impression que l'image se fige quelques instants, que le temps s'arrête, et ceci en raison de la tête effarée que prend De Funès. L'expression malicieusement amusée d'Henri Guybet durant toute la conversation joue aussi beaucoup dans le ton comique de la scène.

Toujours dans le registre Pivert-racisme et expressions tordantes de Louis de Funès, celle qu'il prend lorsqu'il voit son chauffeur mettre sa kippa et chanter des chants religieux est tout aussi hilarante. Même remarque lorsqu'il découvre les règlements de compte entre Maghrébins dans l'usine de chewing-gum :

« Mais qu'est-ce que c'est que ces patacouèques ? »

Un peu plus tard, lorsqu'il parle au téléphone à Farès, croyant avoir affaire au commissaire :

- J'ai eu un accident de voiture et je cherchais du secours lorsque je suis tombé sur une bande de moricauds en train de s'entretuer. Vous savez, des moricauds, avec des figures marron-jaune, beurk ! Enfin, des moricauds, quoi !...
- Ces moricauds, vous les avez vus ?
- Ah, mais, je pense bien ! Et surtout leur chef ! Il s'appelle Farès. Je vous donne son signalement : gros, huileux, frisotté, avec de tout petits yeux cruels qui passent au travers de ses lunettes noires. Oh ! Une vraie tête d'assassin ! Vous comprenez, Monsieur le commissaire, qu'ils règlent leurs comptes entre eux, très bien ! Moins y'en aura... mais pas chez nous, Monsieur le commissaire, pas chez nous !

On se rend compte à quel point Oury a accédé aux désirs de De Funès qui lui avait demandé : « Gérard, écris-moi un beau rôle de salopard ! » au fur et à mesure que l'on découvre les traits de caractère de Victor Pivert. Non seulement il est raciste et antisémite, mais c'est un patron réactionnaire endurci qui réagit ainsi lorsqu'il apprend que son usine s'est mise en grève :

« Je leur interdis de faire grève ! Ecoutez, vous faîtes comme d'habitude, vous promettez tout, et moi je ne donne rien ! »

Et plus tard, en voiture avec un Slimane idéaliste, presque lyrique :

- Mais alors, tout le monde est contre vous ?
- Non ! Le peuple est avec moi. Et on ne peut pas mentir éternellement au peuple !
- Mais si on peut ! On peut très bien ! Moi, à mon usine, je lui mens toute la journée, au peuple ! Mais il aime qu'on lui mente, le peuple ! Le peuple, pfffttt !

Donc, le personnage de Pivert n'a rien à envier du point de vue ignominie à celui de Don Salluste dans La Folie des Grandeurs, le De Funès-Oury précédent. C'est devenu presque un poncif tellement le fait a été dit et redit, mais il faut vraiment souligner à quel point c'est extraordinaire que Louis de Funès n'ait jamais été antipathique alors qu'il jouait des personnages aussi odieux. Et ceci, il était le seul à pouvoir le faire.

Les scènes dans l'usine, avec Fufu est ses partenaires enduits de chewing-gum, sont fort drôles. De Funès a raconté à quel point le tournage fut difficile, il a dû passer des journées enduit de glucose, produit utilisé pour simuler le chewing-gum. Le pire, ce furent les scènes de fuite tournées en extérieur car les mouches et autres bestioles volantes, attirées par le glucose, ne lui ont laissé aucun répit (tout comme aux autres acteurs passés par là).

Anecdote de tournage : Les bulles qui sortent des chaussures de Pivert, ainsi que celle qui gonfle sur sa tête, ont été produites par... des préservatifs !

Autre passage très amusant lorsque Pivert est contraint, sous la menace de Slimane, de déclarer par téléphone à sa femme qu'il part en avion avec une autre femme. Décontenancé par la demande de son épouse qui exige de connaître le nom de sa rivale, il improvise en citant Hélène Leduc, une femme de 65 ans ! Hormis le fait (non souligné) que Leduc et Pivert sont naturellement faits pour s'entendre, Pivert affirme être amoureux d'elle parce qu'elle chante pendant des heures dans son bain en lui grattant le dos et en lui disant qu'il est beau, qu'il est un athlète, qu'il mesure un mètre quatre-vingt ! Pivert semble être heureux de cette invention, heureux d'en profiter pour régler ses comptes avec sa turbulente épouse, heureux d'avoir, pour une fois, raccroché le premier.

Après une première partie axée sur le racisme et l'esprit réactionnaire de Pivert, vient le temps de son séjour forcé au sein de la communauté juive. Il démarre fort dès la rencontre à l'aéroport avec l'épisode des noms de fourrure (« dé fous rires », avec l'accent yiddish...) que Grand-mère Tzipé entend lui faire prononcer pour s'exercer à parler un bon français ; en effet, elle trouve qu'il a pris l'accent américain - ironique quand on sait que Janet Brandt, son interprète, est une américaine pur sucre... Rabbi Jacob s'exécute : « Lé visonn » et « Lé rat misqué » sont restés dans toutes les mémoires...

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Le fameux « Cher Lévy » prononcé en guise de discours de bienvenue à la vue d'une affiche publicitaire pour les jeans Lévi-Strauss est un amusant clin d'œil relatif à la fréquence de ce nom chez les Juifs, le Durand de chez eux, en quelque sorte...

« C'est mon chauffir ! Il m'a reconni, qu'est-ce que je vais fire ? » s'inquiète le malheureux Pivert lorsque Salomon l'interpelle. Mais il trouve vite la parade :

- Mon patron m'a flanqué à la porte parce que je refusais de travailler le samedi. Qu'est-ce que vous feriez à ma place, Rabbi Jacob ?
- Démandé-lui dé té réengager, il té dira oui, démandé-lui dé té augmenter, il té dira oui !
- De me doubler ?
- Il té dira oui !
- De me tripler ?
- Il té dira non !

Mme Schmoll n'a aucune peine à trouver une fiancée pour « Rabbi Zeligman » autrement dit Slimane : une vrai rousse comme il les aime... mais physiquement pas à son goût, et qui passe son temps à sourire bêtement. « Rabbi Jacob » en profite pour se venger de Slimane : il prend un malin plaisir à adouber cette satanée fiancée dont son acolyte ne veut à aucun prix.

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Puisque « Rabbi Jacob sait très bien danser » selon Salomon, le malheureux Pivert est contraint de s'exécuter, entouré de danseurs folkloriques juifs ! Moment d'anthologie tellement De Funès a bien préparé la scène et la joue remarquablement bien ; il est vrai qu'il a toujours été un bon danseur...

De pire en pire, voilà la communion du petit David, et lors de cette scène dans la synagogue, un rabbin invite « Rabbi Jacob » à lire la Torah ! Évidemment, Pivert n'est guère familiarisé avec l'hébreu, mais Slimane lui fait remarquer que « ça se lit de la droite vers la gauche, comme l'arabe ». Qu'à cela ne tienne, « Rabbi Jacob va laisser « lé grand honneur » à « Rabbi Zeligman ». C'est lui qui va la lire, l'hébré ! »

L'aventure chez les Juifs se termine avec une poignée de main toute symbolique entre Salomon, l'éminent représentant de la communauté juive, et Slimane, le leader anti-sioniste du monde arabe, après que Pivert ait fait remarquer les ressemblances de sonorités entre « Slimane » et « Salomon », suggéré qu'ils devaient être quelque peu cousins, et que lesdits « cousins » aient échangé amabilités et remerciements.

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La fin du film voit la transformation de Pivert, que sa découverte de l'univers des juifs a rendu beaucoup plus tolérant. Les meilleurs moments peuvent être résumés par ces quelques extraits de dialogues :

Pivert : Je suis caché chez des amis juifs !
Mme Pivert : Tu as des amis juifs, toi ?
Pivert : Parfaitement ! J'ai des amis juifs ! Qu'est-ce que ça veut dire, ça ?

Salomon : Votre commissaire, c'était Farès !
Pivert : C'était Farès ? C'est effarant !

Pivert : Je ne connais même pas votre nom, M. Farès... Ecoutez, plutôt que de me tuer comme ça dans la voiture, vous me laissez aller au mariage de ma fille, et demain, vous m'envoyez une lettre piégée. Alors, je prends mon petit-déjeuner, et puis tout à coup, on sonne à la porte...
Farès : Qui est-ce ?
Pivert : Une lettre piégée ! Qu'est-ce que je fais ? Je l'ouvre ?
Farès : Non !
Pivert : Si, je l'ouvre ! Plus de Pivert, plus de Slimane, plus de Farès !...

Rabbi Jacob (le vrai) : Je vous invite à notre fête, ce soir.
Pivert : Voilà ! Il faut que je me confesse : je ne suis pas juif !
Salomon : ça ne fait rien, Monsieur ! On vous garde quand même !

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POINTS FAIBLES :

Nous sommes en 1972. Dans ce film, on remarque que Louis de Funès commence à faire vieux. Certes, il n'est pas encore affaibli comme dans les films suivants qui seront tournés après sa crise cardiaque, mais il n'est quand même plus au sommet de sa forme physique comme au cœur des années 60.

On peut reprocher au film d'être loin de démarrer sur les chapeaux de roues, avec de bien longues et pas très emballantes scènes tournées à New-York. Quelques séquences ne sont guère réussies à l'image de la rencontre avec la jeune femme rousse à Orly : le pistolet qui tire du chewing-gum, on a déjà vu mieux.

La tonalité générale du film est certes antiraciste, mais la vision qu'il donne des juifs est parfois gênante : ils sont présentés comme de grands enfants un peu niais. L'image donnée d'eux est sympathique, bon enfant, mais sans doute trop. Le film abuse des clichés. Quelqu'un qui ne connaît pas du tout les juifs pourra croire que cette communauté est superficielle et passe son temps à s'amuser et à danser dans des fêtes interminables.

On peut aussi reprocher à Oury d'avoir choisi semble-t-il délibérément des acteurs ayant le physique des juifs tels qu'ils sont décrits, par exemple, dans les caricatures antisémites de l'entre-deux-guerres. Or, les juifs sont très divers : ils n'ont pas tous une tenue vestimentaire communautaire, ni un physique particulier. Même si le parti-pris du scénario était de se dérouler au sein d'une communauté particulière, le réalisateur a beaucoup trop forcé sur le trait.

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ACCUEIL :

J'avais à peine 8 ans lorsque je suis allé voir Les aventures de Rabbi Jacob, et je me souviens encore de la longueur de la file d'attente aux guichets... En effet, le film fut une magnifique réussite commerciale avec 7 300 000 spectateurs, soit le meilleur score de l'année 1973.

Pour la première fois avec un De Funès, les critiques dits « intellectuels » salueront (encore timidement) le sujet abordé. Il faut un début à tout...

SYNTHÈSE :

Une splendide réussite mêlant sujet sérieux et comique de grande qualité, et la fin de la collaboration Oury-Louis de Funès : que des réussites incontestables à leur actif.

LES SÉQUENCES CULTES : 

C'est ça les français !

Une vraie tête d'assassin !

Je me fous des deux !

Il te dira voui !

Rabbi Jacob, il va danser !

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Captures et séquences cultes réalisées par Steed3003