Saga Louis de Funès

4 - Le retour au sommet (1975/1982)

 


PRÉSENTATION 4ÈME ÉPOQUE

Après deux ans d’interruption pendant lesquels le milieu cinématographique et le public ont pu croire sa carrière terminée, Louis de Funès réussit non sans mal à reprendre le chemin des plateaux. C’est un Fufu vieilli et très amaigri que l’on retrouve désormais. La double attaque cardiaque a laissé des traces.

Louis ne peut plus mener le même train de vie qu’auparavant, et si les médecins l’ont autorisé à reprendre ses activités au cinéma (le théâtre, trop éprouvant, lui est interdit), il va adopter un jeu d’acteur différent, beaucoup moins nerveux. La base des effets comiques demeure, mais l’effet « tornade » est largement atténué.

Question box-office, c’est incontestablement un retour au sommet puisque les six films tournés sur cette dernière période vont tous dépasser les deux millions d’entrées, et atteindre jusqu’à sept millions de spectateurs.

Du côté de la qualité des films, c’est un peu moins convaincant. Après l’excellent L’aile ou la cuisse, on trouvera du bon et du moins bon. Louis de Funès reste un très bon acteur comique, mais cette période n’aurait pas, à elle seule, suffi à faire de lui un acteur « culte ». Les bons scénarios se font rares, à tel point qu’il décide de reprendre la série des Gendarme pour deux opus supplémentaires. Série agréable et gage de réussite commerciale, mais ce n’est quand même pas ce que le comique a réussi de meilleur. On ne retrouve donc pas la qualité exceptionnelle des années 64-68.

Affaibli par la maladie, De Funès tient désormais à tourner uniquement avec un entourage d’amis proches, notamment au niveau des metteurs en scène. Après deux films avec l’équipe Fechner-Zidi qui a su le relancer efficacement, il ne tournera plus qu’avec Jean Girault, le fidèle parmi les fidèles. Et c’est encore un film produit par Fechner auquel il devait participer lorsque la mort l’en a empêché : Papy fait de la Résistance lui sera dédié.

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1. L'AILE OU LA CUISSE

Production : Christian FECHNER
Scénario : Claude ZIDI

Réalisation : Claude ZIDI
Musique : Vladimir COSMA

Les mésaventures d’un gastronome et critique culinaire, auteur d’un célèbre guide annuel, aux prises avec un fils plus intéressé par une carrière de saltimbanque que par sa succession à la tête de l’entreprise, des restaurateurs rois de la malbouffe ou simplement déchus et revanchards, et surtout un adversaire redoutable en la personne d’un entrepreneur spécialisé dans la restauration industrielle de piètre qualité.

GENÈSE  :

Le 21 mars 1975, Louis de Funès est victime d’une attaque cardiaque alors qu’il se prépare à entamer le tournage de son cinquième film avec Gérard Oury, intitulé Le crocodile, et où il doit interpréter un dictateur particulièrement autoritaire.

Après quelques mois de repos forcé, les médecins donnent leur accord pour une reprise de son activité uniquement au cinéma, car le théâtre lui est désormais interdit. Mais les propositions se font rares. Fâché avec Oury depuis le tournage avorté du Crocodile, on prétend que De Funès est fini, qu’il ne pourra plus jamais tourner. Plus grave, aucune compagnie ne veut prendre le risque de l’assurer.

C’est alors qu’un jeune producteur va saisir l’opportunité de faire un film avec une de ses idoles, ce dont il rêve depuis des années. Christian Fechner a fait fortune en produisant le chanteur Antoine, dont les Élucubrations ont connu un grand succès, avant de se lancer dans le cinéma où il a essentiellement produit des films de comique troupier avec les Charlots ainsi que quelques comédies plus ambitieuses comme La moutarde me monte au nez et son film jumeau La course à l’échalote avec Pierre Richard et Jane Birkin.

Au départ, les Charlots étaient les musiciens d’Antoine, puis ils ont entamé leur propre carrière sous l’égide de Christian Fechner, dont le propre frère Jean-Guy est un des membres. Ils ont rencontré un certain succès avec des chansons humoristiques comme Paulette, Merci Patron, ou Berry blues, et des films pour la plupart médiocres parmi lesquels on peut ressortir le plutôt bon Le grand bazar avec Michel Galabru, amusante satire de la lutte des petits commerçants contre les abus de la grande distribution naissante.

Inutile de préciser qu’à l’époque, Fechner, tout comme son metteur en scène fétiche Claude Zidi, ont une réputation épouvantable dans les milieux du cinéma. Le septième art est alors, peut-être plus encore que de nos jours, dominé par les critiques intellectuels férus de cinéma d’auteur, et les producteurs de films comiques de série B (voire Z...) ne trouvent pas grâce à leurs yeux.

Christian Fechner va s’armer de culot et aller trouver les assureurs. Il leur assène de but en blanc qu’ils ne peuvent décider qu’un acteur comme de Funès ne pourra plus jamais tourner, et finit à force d’insistance par obtenir deux semaines d’assurance, ce qui va suffire pour mettre le film en route. Les deux semaines seront prolongées au fur et à mesure du tournage avec un cardiologue et une ambulance à proximité, au cas où… La production adaptera le rythme du tournage aux capacités de l’acteur principal qui ne peut plus mener la vie trépidante d’autrefois.

Compte tenu de la réputation de Fechner et de son passé de producteur, on pouvait craindre le pire pour de Funès, dans le genre des piteux films de Serge Korber. Eh bien, pas du tout ! Christian Fechner ne s’est pas moqué de Louis de Funès, et L’aile ou la cuisse sera un excellent film à tous points de vue qui relancera brillamment la carrière de notre Fufu, tout comme le suivant La zizanie, produit aussi par Fechner, pas exceptionnel mais encore très bon. Ces deux films seront finalement les meilleurs de sa carrière après maladie, la suite se révélant plus inégale.

Christian Fechner, décédé en 2008 des suites d’un cancer, continuera après sa collaboration avec de Funès sa brillante carrière de producteur, notamment avec l’équipe du café-théâtre Le Splendid que Louis de Funès apprécie à sa juste valeur. En 1982, il a beaucoup aimé Viens chez moi, j’habite chez une copine avec Michel Blanc. Du coup, Fechner a prévu de lui attribuer le rôle du grand-père dans le prochain film de la troupe, Papy fait de la Résistance. La mort de de Funès mettra fin à ce projet. Michel Galabru le remplacera dans le rôle du papy, mais le film lui sera dédié.

RÉALISATEUR :

Christian Fechner confie la réalisation à Claude Zidi avec qui il a l’habitude de travailler. A l’époque, Zidi n’est pas plus populaire que lui au sein de la profession. Il s’est surtout signalé comme le réalisateur des films des Charlots ou de Pierre Richard, et on le considère comme un metteur en scène de seconde zone tout juste bon à diriger des films commerciaux de piètre qualité.

Il faudra attendre la décennie suivante avec la sortie des Ripoux avec Thierry Lhermitte et Philippe Noiret pour que les critiques reconnaissent son talent, alors que le public lui faisait un triomphe depuis le début des années 70.

Ici, il a su s’adapter à Louis de Funès avec qui il n’avait jamais travaillé, laissant l’acteur jouer à sa guise et sachant ménager ses forces. Sa tâche est facilitée par l’entente immédiate entre les deux acteurs principaux.

DÉCORS :

Le tournage se déroule en plusieurs endroits de la région parisienne. Il débute même dans un hangar, aucun studio n’étant disponible pour les premières prises de vue. L’hôtel particulier de Duchemin est situé dans une cour du 5 place d’Iena dans le seizième arrondissement de Paris. Par la suite, il servira de décor à l’épisode « Le Lion et la Licorne » des New Avengers.

Charles Duchemin roule dans une superbe Mercedes 230, témoignage éclatant de ce que fut la grande époque des voitures au cours des années 70 par contraste avec la déception engendrée par la plupart des modèles actuels.

GÉNÉRIQUE :

Le générique de début présente des vues animées de différents ustensiles de cuisine au son d’une musique de Vladimir Cosma, entraînante et se laissant facilement retenir, bien que sans génie. Cosma a tellement composé pour le cinéma et la télévision qu’il n’a pu à tous les coups produire d’inoubliables chefs-d’œuvre.

La même musique est reprise en fin de film pour un générique de fin très classique sur fond d’arrêt sur image sur la dernière scène, suivi du traditionnel défilé des noms des acteurs secondaires et des techniciens.

La séquence pré-générique se résume à une présentation en voix off du fameux guide Duchemin que l’on découvre à la devanture des magasins du monde entier, écrit en plusieurs langues étrangères courantes, et même en russe ! Elle se conclut par une habile transition vers le scénario en général et la première scène en particulier, affirmant que tous les restaurateurs appréhendent la venue d’un inspecteur du guide de référence qui fait et défait les réputations et les fortunes.

SCÉNARIO :

Tournant amorcé avec Les aventures de Rabbi Jacob, les films de Louis de Funès vont désormais, en plus de leur aspect comique, aborder des sujets de société qui lui tiennent à cœur, le plus souvent de manière satirique. De Funès est l’une des premières personnalités sensibilisées à la défense de l’environnement à l’époque où ce n’était pas encore à la mode de se montrer écologiste. Le scénario de L’Aile ou la Cuisse, qui tourne en dérision la malbouffe générée par la restauration industrielle en plein essor, se trouve en adéquation avec les thèmes chers à l’acteur principal. En effet, le lien entre la défense de l’environnement et la défense de la nourriture naturelle est évident.

Evidemment, le script donne dans l’exagération, effets comiques obligent, mais le fond de vérité est incontestable sous couvert des démêlés du critique et gastronome Charles Duchemin avec le « Napoléon » de la nourriture industrielle Jacques Tricatel.

La première partie montre la vie des Duchemin, la lutte sans merci du père contre les mauvais restaurateurs, sa défense sans concessions de la cuisine de qualité, pendant que son fils est plus préoccupé par les débuts difficiles du cirque qu’il vient de fonder avec quelques amis grâce à l’argent gagné chez son père.

La deuxième partie dépeint la tournée en province entreprise dans le but de collecter des informations contre Tricatel que Duchemin a décidé d’affronter dans une émission de télévision animée par Philippe Bouvard. C’est la tentative de Tricatel de se procurer la maquette du guide à paraître afin de racheter à bon prix les restaurants qui vont obtenir les meilleures notes, qui va décider Charles Duchemin à entreprendre ce combat. L’opération s’est déroulée sous la forme d’un cambriolage avorté dans l’hôtel particulier de Duchemin, effectué par un faux-plombier payé par l’adjoint de Tricatel, caricature évidente de l’affaire des « faux plombiers » du Canard enchaîné qui avait défrayé la chronique en fin d’année 1973.

Duchemin déploie des trésors d’imagination et de déguisements pour préserver son anonymat sur cette tournée, mais les coups perfides de Tricatel permettent à un restaurateur naguère déchu de ses deux étoiles par le critique de le démasquer. Le malheureux Duchemin se retrouve victime de la vengeance du gargotier : sous la menace d’un fusil, il est contraint de manger les restes du jour, tous pur produits Tricatel !

La troisième partie débute avec l’hospitalisation de Charles Duchemin, due à l’orgie forcée de nourriture frelatée. Elle relate les efforts désespérés des Duchemin père et fils pour tenter de trouver des preuves contre Tricatel avant l’affrontement télévisé car l’industriel dispose d’un angle d’attaque solide contre Charles, qui a perdu le goût suite à son "gavage". L’émission de télévision constitue la véritable conclusion, la scène finale de réception à l’Académie Française n’étant qu’un épilogue anecdotique.

DISTRIBUTION :

Louis de Funès se voit confier un rôle taillé sur mesure avec Charles Duchemin, ce gastronome et critique culinaire qui n’est pas sans rappeler  Monsieur Septime et les bons souvenirs de l’excellent Grand restaurant. La ressemblance du guide Duchemin avec le célèbre guide Michelin est évidente tant dans l’analogie entre les noms que dans le graphisme et la couleur rouge de l’ouvrage.

Fechner et Zidi ont prévu d’attribuer le rôle de son fils Gérard, qui doit être son partenaire principal, à Pierre Richard. Ce dernier va revenir sur son accord après avoir lu le scénario. Il expliquera par la suite que son rôle ne lui plaisait pas et que le scénario dans son ensemble ne l’avait pas convaincu. S’il ne doutait pas que de Funès puisse s’en sortir honorablement grâce à son talent pur, il ne se pensait pas capable d’en faire autant et avait donc préféré renoncer malgré son envie de jouer avec Louis de Funès.

Ces arguments ne me paraissent pas convaincants. En effet, Richard tournera à la place On aura tout vu de Georges Lautner, comédie sympathique dans laquelle il incarne un photographe las de travailler dans la publicité qui accepte de réaliser un film pornographique pour débuter dans le cinéma. Plus que les interminables démêlés sentimentaux de Pierre Richard avec Miou-Miou, vite lassants, le principal intérêt de ce film est l’extraordinaire numéro de Jean-Pierre Marielle en producteur de porno débordant de cynisme jovial. Franchement, on ne voit pas en quoi le script de L’aile ou la cuisse est inférieur à celui de On aura tout vu. Au fond, peut-être Pierre Richard a-t-il eu peur de ne pas être à la hauteur de son prestigieux partenaire, et préféré être la vedette principale dans un autre film même moins attrayant.

Le choix de son remplaçant s’avère délicat. Fechner se rend spécialement au château de Clermont pour en discuter avec la famille de Funès et avance le nom de Coluche. Silence gêné de Louis et de son épouse. Jeanne trouve Coluche trop vulgaire pour jouer avec son mari. C’est alors que leur fils Olivier intervient : « Coluche, mais c’est génial ! Et puis, il est plus drôle que toi, papa ! »

Bien que ce choix fut risqué - le style comique des deux acteurs étant on ne peut plus opposés - ni de Funès, ni le public n’auront à regretter ce choix tant l’entente entre les deux acteurs sera parfaite et transparaîtra à l’écran. De Funès ressort de sa convalescence plus bienveillant avec ses partenaires et prend Coluche sous son aile (mais pas sous sa cuisse !). Les deux complices s’amusent à se faire rire mutuellement et font des blagues qui détendent l’atmosphère sur le plateau. Louis insistera pour que le nom de Coluche figure sur l’affiche du film à hauteur du sien et en aussi gros caractères, ce qui prouve son élégance. En effet, Michel Colucci n’avait alors rien prouvé au cinéma où il n’avait tenu que des rôles secondaires à l’exception du rôle principal dans le fort médiocre Bon Roi Dagobert. Ce choix risqué sera un coup de maître puisqu’il composera un excellent Gérard Duchemin, conservant l’aspect timide prévu pour Pierre Richard, et apportant un dynamisme dont l’interprète du Grand Blond n’aurait pas forcément fait preuve.

Le nouveau partenaire de Fufu constitue une révolution par rapport aux acteurs qui l’entouraient jusqu’à présent. Et ce n’est pas tout puisque la majeure partie de la distribution est constituée de comédiens choisis par Fechner et Zidi parmi leurs habitués. Exit les traditionnels Christian Marin, Jean Lefebvre, Jacques Dynam, Jean Ozenne, ou Grosso et Modo ! De Funès prouve ainsi qu’il est capable d’innover, lui le traditionnaliste.

Fufu parvient quand même à imposer Claude Gensac contre l’avis de Claude Zidi qui trouvait l’actrice trop connotée comme « la femme de de Funès à l’écran », comme « sa biche ». Ici, elle incarne sa secrétaire et, pour rompre avec son image d’épouse élégante, Zidi l’affuble d’une perruque grise et d’une robe au tissu imprimé d’énormes marguerites absolument ridicule. OK, elle se prénomme Marguerite, mais on doit bien admettre que la malheureuse Claude Gensac n’a pas été mise en valeur dans ce film où son rôle est d’ailleurs singulièrement réduit en raison de l’accident subi par Marguerite lors du cambriolage, ce point du scénario n’étant certainement pas innocent de la part de Zidi…

Elle se fait donc remplacer par une ravissante intérimaire hollandaise prénommée elle aussi Marguerite et dotée de l’accent batave adéquat : une véritable Dave au féminin bien que son interprète Ann Zacharias soit en réalité suédoise et non hollandaise…

Les autres comédiens amenés par de Funès n’incarnent que des rôles extrêmement succincts à l’image de Max Montavon, concepteur de l’épée d’académicien à pommeau représentant une aile sur une cuisse, ou de Dominique Davray en infirmière « piqueuse » ; ou peu développés comme celui tenu par Antoine Marin, un de ses collaborateurs, ou par Marcel Dalio, le tailleur.

La majorité des comédiens sont donc choisis par Fechner, Zidi, et Coluche qui amène ses amis du café-théâtre Le Splendid : Marie-Anne Chazel et Bruno Moynot ne font que des apparitions, mais Martin Lamotte obtient le rôle conséquent du directeur du cirque fondé par Gérard Duchemin.

Parmi les habitués des films de Zidi, on reconnaît Jean Martin en médecin diagnostiquant l’agueusie de Duchemin, Vittorio Caprioli en restaurateur vindicatif, et bien entendu Julien Guiomar. Car c’est bien lui, le fameux Julien Guiomar, qui est la troisième vedette du film, juste derrière les deux interprètes principaux. Époustouflant comme à son habitude en chef d’entreprise arriviste et cynique, sa part dans la réussite du film est loin d’être négligeable.

Le personnage de Tricatel est une métaphore de Jacques Borel, entrepreneur qui à l’époque était au sommet après avoir fait fortune dans les restoroutes. Tricatel lui ressemble jusque dans ses manières abruptes de parvenu mal dégrossi. Curieusement, et ce ne peut être qu’une coïncidence puisque le personnage était alors inconnu, Tricatel a beaucoup de points communs avec… Bernard Tapie : beau parleur, truculent, arriviste sans scrupules, maltraitant son adjoint tout comme Tapie n’était guère tendre avec Bernès, populiste invétéré, le « Napoléon du prêt-à-manger » (c’était aussi le surnom de Jacques Borel) est vraiment une caricature anticipée et involontaire du futur patron de l’Olympique de Marseille.

Son adjoint et souffre-douleur est interprété par Daniel Langlet, acteur au physique de faux-jeton adéquat pour ce rôle de second couteau servile, parfois tenté de se rebeller, mais malgré tout fidèle serviteur de son sinistre patron, bien que ce dernier aille jusqu’à lui faire cirer ses chaussures…

Un détail amusant est révélateur de l’inculture de Tricatel. Lorsque Bouvard, stupéfait du moyen détourné proposé par Tricatel pour convaincre Duchemin d’être son adversaire dans son émission, lui confie qu’il lui paraît être « l’héritier de Machiavel », son interlocuteur lui réplique instantanément : « Alors là, je vous arrête ! Je ne suis pas un fils à papa, je me suis fait tout seul ! »

Autre rôle savoureux, celui du chauffeur de Duchemin, parfaitement interprété par le regretté Raymond Bussières (qui apparaîtra d'ailleurs dans Le lion et la licorne des TNA qui rappelons-le reprendra aussi l'hôtel particulier de Duchemin), et ravi de jouer les fous du volant lorsque son patron le lui demande, au grand dam de Gérard, peu amateur de vitesse. Robert Lombard est très bon également en restaurateur inquiet de la visite d’un inspecteur du guide Duchemin dans la première scène du film.

La seule fausse note vient de Philippe Bouvard qui joue pourtant son propre rôle ! Pour rester courtois, disons qu’il a bien fait de ne pas tenter une carrière d’acteur, tellement il est visible qu’il joue, ou plutôt qu’il récite… Enfin, on reconnaît la belle voix grave de l’humoriste Jean Amadou qui nous a quittés récemment, et assurait ici les commentaires en voix off lors de la séquence pré-générique.

TEMPS FORTS :

Le film ne manque pas de très bons moments, et ce dès la première scène, suscitant immédiatement chez le spectateur un intérêt qui ne faiblira pas. On y découvre dès la fin du générique Louis de Funès déjeunant (ou essayant de déjeuner…) dans un restaurant parisien grimé en vieille dame. Un de ses inspecteurs est présent, et l’astuce consiste à faire prévenir le restaurateur à l’aide d’un coup de fil opportun afin d’observer son changement de comportement.

Robert Lombard est parfait dans son exercice de séduction exagérée, multipliant les cadeaux pour satisfaire le « Duchemin »… et négligeant du même coup les autres clients dont le véritable Duchemin évidemment incognito sous son déguisement de grand-mère. Le restaurateur indélicat va jusqu’à conclure en rétorquant à un maître d’hôtel qui lui fait remarquer « qu’ils s’en sont bien sortis » : « Moi, les Duchemin, je les repère à cent mètres, ils ne peuvent plus m’avoir ! » tout en adressant un sourire condescendant à la « vieille dame » qui lui fait face… Quant à de Funès, ce rôle de grand-mère tout en mimiques est évidemment idéal pour lui permettre d’exprimer tout son potentiel comique. Il a souvent expliqué que sa mère, très expressive dans ses colères, lui avait servi de modèle pour interpréter les dames âgées, un exercice qu’il affectionnait particulièrement.

Les scènes suivantes décrivent la vie quotidienne harassante de Charles Duchemin, et sont toutes fort drôles, depuis la visite du dentiste à domicile, équipé de ses appareils, avec Duchemin qui ouvre les yeux au lieu de la bouche tellement il a peur, et le courrier signé avec la fraise du praticien au lieu du stylo, jusqu’au test des desserts pour enfants en passant par les commentaires acerbes sur les mauvais restaurants.

Exemple : « Si vous voulez mourir d’un ulcère à l’estomac dans les semaines à venir, risquer votre vie à chaque coquillage et l’infarctus en lisant l’addition, allez aux Délices de l’Océan, un nouveau restaurant de la région parisienne. C’est absolument infect et avec une régularité exemplaire, sauf le dimanche, jour de fermeture. » (!)

Mais la meilleure scène, que je revoie toujours avec le plaisir le plus extrême tellement elle est irrésistible, est celle de l’Auberge de la Truite. Avec pour musique de fond un air de bal musette de banlieue populaire, Duchemin se déguise en touriste américain excentrique, parfaitement à l’aise dans sa veste rose et sa chemise bariolée de type hawaïen, sans oublier le traditionnel Stetson.

L’auberge est dirigée par deux hommes très antipathiques dont l’adipeux Claude Villers, adjoint du patron, un vilain mal rasé, ironique devant l’accent du « Yankee » lorsqu’il passe sa commande :

- Salade of tomatoes… entrecôtes bordoulaises…
- Avec du Coca-Cola ?
- No ! With Beaujolais nouveau !

La veste de Duchemin est truffée de poches secrètes et de tubes à essai où la nourriture est stockée aux fins d’analyses en laboratoire. On tremble en pensant à ce qu’ils vont trouver…

La visite de la cuisine est tout aussi jouissive. Le patron recommande à Duchemin de suivre les mouches pour trouver le chemin des toilettes, mais notre gastronome en profite pour se tromper et observer la cuisine. Ce qu’il découvre est édifiant : nourriture remise dans les plats après être tombée par terre, chute de mégots dans la pâte à tarte, huile utilisée pour plusieurs fritures successives. Victime d’un haut-le-cœur, Duchemin prendra sa revanche en coupant l’électricité dans la cave au moment où les aubergistes y descendent, provoquant de belles dégringolades.

À partir de la deuxième partie et de l’affrontement avec Tricatel, l’intensité baisse légèrement mais le film demeure très bon. Le talent de Julien Guiomar, magnifique en self-made-man féroce et amoral, s’ajoute à celui de Coluche et de Louis de Funès, dans un mélange détonnant.

Une des meilleures séquences est celle du repas forcé de Charles Duchemin sous la menace du fusil d’un restaurateur décidé à se venger de sa ruine consécutive à la perte de ses deux étoiles. Vittorio Caprioli était bien l’acteur idéal pour rétorquer à de Funès qui lui fait remarquer que les huîtres ne sont pas fraîches : « Non… mais il n’y en a que trois ! »

Dans le final, la scène où Charles, qui a perdu le sens du goût, vient à la rescousse de son fils en devinant la provenance d’un grand cru par simple observation de sa couleur, de sa « pourriture noble en suspension » et de « ses impuretés qui descendent lentement », pour outrancière qu’elle soit, vaut quand même le coup d’œil.

POINTS FAIBLES :

Peu de faiblesses dans ce film réussi. Hormis les tenues grotesques de Claude Gensac et la prestation ratée de Philippe Bouvard, on note une scène assez pesante d’échanges interminables de valises dans un hôtel dont on aurait très bien pu se passer. Les principaux points faibles sont générés par le style premier degré habituel du Zidi de l’époque. Dans ce registre, on peut citer les scènes de cirque avec le sempiternel « vous vous êtes trompés, c’est le Président de la République » tellement clownesque que la perspective de découvrir Giscard d’Estaing à la place du spectateur volontaire (ou non…) ne me fait pas rire. Il est vrai que les clowns en général m’ont toujours paru grotesques, qui plus est pas drôles.

Les investigations de Duchemin père et fils au sein de l’usine de Tricatel, la laitue en plastique, le faux poisson, tout ceci m’avait beaucoup plu lorsque j’avais vu le film au cinéma à l’âge de dix ans, mais me font moins rire aujourd’hui, sans doute en raison de leur aspect enfantin. Même commentaire pour la fin ridicule de l’émission de Bouvard, avec Tricatel qui subit le sort semble-t-il réservé aux vaincus : englouti par des dents gigantesques sur ordre de boutons de télécommande actionnés par les spectateurs, il se retrouve en enfer au milieu de jets de fumée. Ceci ne correspond guère au style de Philippe Bouvard, animateur d’émissions sérieuses et non de pantalonnades.

ACCUEIL :

Ce retour de Louis de Funès est accueilli triomphalement par le public. Avec près de six millions d’entrées, L’aile ou la Cuisse frôle le score, excellent, des Aventures de Rabbi Jacob. Du côté de la critique, les commentaires sont toujours aussi réservés. De Funès déplaît aux intellectuels, qui semblent ne pas comprendre que ce cinéma est avant tout destiné à distraire le public, et pas à séduire les critiques des Cahiers du cinéma.

Il est cocasse de voir à quel point les commentaires ont pu évoluer au fur et à mesure de la reconnaissance du talent de Louis de Funès. Lors son premier passage à la télévision, le magazine « Télé 7 jours » n’avait attribué au film aucun « 7 » (sur trois possibles), le trouvant « stupide ». Il en a obtenu un à la deuxième diffusion, puis deux à la suivante. Entretemps, la notoriété de Fufu était montée en flèche, et son début de reconnaissance même au sein des critiques réputés « sérieux » avait fini par convaincre le magazine de télévision le plus lu de France que ce film n’était pas aussi mauvais qu’il le pensait lors de sa sortie…

SYNTHÈSE :

Un excellent retour pour Louis de Funès avec ce film qui constitue son dernier grand classique.

LES SÉQUENCES CULTES :

Wagner, c'est fait pour le gros gibier !

With Beaujolais nouveau !

C'est même très mauvais.

Piqueuse !

Pourquoi tout le temps moi ?

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2. LA ZIZANIE

Production : Christian FECHNER
Scénario : Claude ZIDI
Dialogues : Pascal JARDIN
Réalisation : Claude ZIDI
Musique : Vladimir COSMA

Un industriel productiviste, maire d'une petite ville de province et inventeur du CX22, une machine à éliminer la pollution, a reçu d'une entreprise japonaise une commande de trois mille appareils à livrer le plus vite possible. Il se retrouve dans l'obligation d'agrandir son usine, mais aucun terrain avoisinant n'est disponible pour installer des locaux et machines supplémentaires. Restent le potager et le jardin d'hiver de son épouse, une écologiste fervente peu disposée à sacrifier ses fleurs et ses légumes pour les besoins de l'expansion économique...

GENÈSE :

A la suite du succès de L'aile ou la cuisse, un second film est naturellement prévu avec le tandem Fechner-Zidi. La production en sera considérablement compliquée par une affaire juridique qui reste indissociable de cette œuvre, en l'espèce le procès pour plagiat intenté par le réalisateur Jean-Pierre Mocky.

Louis de Funès, qui apprécie Mocky, le contacte en vue de tourner un film avec lui. Très enthousiasmé, Mocky élabore le scénario d'une comédie intitulée Le Boucan, basée sur les dégâts du productivisme (on reconnaît bien la fibre militantiste qui caractérise le cinéma du franc-tireur Mocky). Il confie le scénario à De Funès qui le transmet à Christian Fechner. Puis les choses traînent, et, quelques mois plus tard, les Films Christian Fechner mettent en route le tournage de La Zizanie. Jean-Pierre Mocky estime que le scénario de La Zizanie est un plagiat de celui du Boucan et porte l'affaire devant les tribunaux.

La bataille juridique tourne à l'avantage de Mocky qui se voit indemnisé par Fechner à hauteur de 250 000 francs de dommages et intérêts, 108 points communs ayant été relevés entre les deux scénarios. De plus, le film est interdit de diffusion. Les avocats des productions Fechner font appel de cette décision et obtiendront gain de cause concernant le second point après avoir habilement fait remarquer que l'interdiction d'exploitation risquerait de porter un coup fatal au cinéma français, à l'époque fort mal en point du fait de la concurrence de la télévision.

Cet imbroglio juridique retarde la sortie du film. Prévue pour l'année 1977, elle sera repoussée au 22 mars 1978. Cette date n'est peut-être pas un hasard puisque le second tour des élections législatives avait eu lieu 3 jours auparavant. Or, le film tourne en dérision, via le personnage de Daubray-Lacaze, un industriel autoritaire et pollueur, maire sans étiquette que l'on qualifierait aujourd'hui de « divers droite ». Les pouvoirs publics ont dû estimer que ce spectacle serait malvenu au cours de la campagne électorale législative alors même que la bataille s'annonçait extrêmement difficile pour la majorité de droite, finalement vainqueur sur le fil du rasoir... Il est donc possible que l'affaire judiciaire ne soit pas la seule responsable de la diffusion tardive sur le grand écran.

La victoire de Jean-Pierre Mocky est obtenue à la Pyrrhus. Cela va toutefois porter un coup terrible pour le réalisateur de La Grande Lessive puisque le milieu cinématographique, qui n'aime pas que l'on porte ses différends sur la place publique, et encore moins devant les tribunaux, va faire bloc avec Fechner et Zidi. Les portes vont se fermer une à une. Désormais, Mocky aura énormément de mal à produire et distribuer ses films, et sera contraint de contourner les circuits habituels, difficultés qui demeurent encore de nos jours.

Que penser de cette affaire ? Même s'il y a eu plagiat, je ne suis pas sûr que la version de Mocky aurait été aussi réussie que celle de Claude Zidi. Le personnage de Mocky, assez grossier, et même vulgaire, n'attire pas la sympathie, et peut être assimilé à un Autant-Lara sans talent question technique. Certes, il a réalisé de bons films comme Un drôle de paroissien avec Bourvil, ou plus tard Le Miraculé avec Poiret, Serrault, et Jeanne Moreau, mais aussi de très mauvais, et a rencontré un certain nombre d'autres inimitiés au sein de la profession. Par exemple Michel Blanc, excellent comédien et grand professionnel, qui n'a tourné qu'une seule fois avec lui, et a expliqué avoir constaté que Mocky cherchait avant tout à faire des bénéfices à moindre frais...

Au bout du compte, on peut estimer que le duo Fechner-Zidi a beaucoup plus apporté au cinéma que le réalisateur Mocky, à l'œuvre très inégale.

RÉALISATEUR :

Christian Fechner renouvelle sans surprise son association habituelle avec Claude Zidi. Louis de Funès, satisfait des conditions de tournage sur L'aile ou la cuisse, n'émettra aucune objection.

Le dispositif spécial santé en faveur de l'acteur principal est reconduit : présence d'un service de réanimation, tournage adapté au rythme de Fufu, sexagénaire et contraint de se ménager depuis son attaque cardiaque.

DÉCORS :

Maurice Risch a raconté que, si l'ambiance était très bonne sur le plateau du fait des liens d'amitié existant entre la plupart des comédiens, elle était tout de même un peu bizarre avec les curieux décors de l'usine et ses machines étranges qui produisaient un contexte surréaliste.

La majeure partie du film se déroule dans ce décor, il n'y a pratiquement aucune scène tournée en décors extérieurs.

GÉNÉRIQUE :

Le générique de début est une animation enfantine sans grand intérêt, fort heureusement accompagnée de la musique de Vladimir Cosma. Plus inspiré que sur L'aile ou la cuisse, Cosma a composé un air entraînant, ludique, et facile à retenir, dans le style électronique selon la mode de l'époque.

La même musique est reprise pour le générique final qui enchaîne à la suite de l'épilogue diverses photographies de Louis de Funès et Annie Girardot se querellant au sujet du projet d'exploitation de la machine à tondre les moutons et à tricoter. Pour Guillaume, c'est OUI et pour Bernadette c'est NON. Les OUI et NON se succèdent sur des tons alternativement amicaux, décidés, et virulents.

SCÉNARIO :

Le scénario de La Zizanie est encore plus directement axé sur ses thèmes de fond, ici environnementaux, auxquels Louis de Funès est très sensible, que celui de L'Aile ou la Cuisse. L'acteur est bien entendu l'exact opposé dans la vie réelle du rôle qu'il joue dans ce film. C'est une habitude chez De Funès d'interpréter des rôles de personnages foncièrement antipathiques, très éloignés de ce qu'il est dans la « vraie » vie, mais ici elle est poussée à son paroxysme. A contrario, Annie Girardot interprète un personnage proche de ce qu'est son partenaire quand il n'est pas à l'écran.

Ce thème de la défense de l'environnement est en phase avec les aspirations d'une partie croissante de la population lors des années 70. Les « Trente Glorieuses » avaient été marquées par un productivisme à tout crin qui faisait consensus entre le patronat conservateur et les communistes dominateurs à gauche : il fallait reconstruire après la Guerre, le travail, et les heures supplémentaires étaient à l'honneur. Mais dans la foulée de mai 68, les jeunes et les couches moyennes émergentes ne se reconnaissent plus dans ce discours et aspirent à une croissance maitrisée, plus respectueuse de l'environnement. Si ce mouvement reste alors inorganisé en politique, il aboutira plus tard au parti des Verts et à la façon de vivre dénommée « bourgeois bohème » ou plus simplement « bobo ».

La première partie du film montre les tentatives désespérées de Guillaume Daubray-Lacaze pour agrandir son usine à la suite de la visite des industriels japonais : échec de la démarche auprès du Préfet, puis manigances pour s'emparer des domaines réservés de son épouse sans avoir l'air d'être responsable de ses malheurs. En attendant l'improbable local, l'improvisation règne. Les machines et les ouvriers sont installés au domicile des Daubray.

La rupture entre Guillaume et Bernadette marque le début de la seconde partie, probablement la plus intéressante, centrée sur les mésaventures du maire lors de la soirée à l'hôtel et surtout sur le combat politique entre les époux : Bernadette, à la grande joie de son ami écologiste le docteur Landry, qui en est amoureux, prend la tête d'une liste concurrente de celle de Guillaume lors des élections municipales, alors que son mari s'attendait à être réélu dans un fauteuil en tant que candidat unique.

Les thèmes de campagne de Guillaume sont simples, comme l'atteste son programme : « Premièrement, le plein emploi, deuxièmement, le plein emploi, troisièmement, le plein emploi ! » Voilà qui coïncide avec un autre sujet émergent à l'époque : le chômage est en train de refaire son apparition à la suite du premier choc pétrolier. Quant aux femmes, « elles n'ont rien à dire. » (!). Le féminisme est également en vogue au cœur des années 70. De son côté, Bernadette propose de « concilier croissance économique et bien-être de la population ». 

Évidemment, Guillaume va voter en secret pour Bernadette, et vice-versa. Comme dit le proverbe, « ce que femme veut... », donc Bernadette obtiendra finalement gain de cause à la suite de la défection des Japonais, en faillite, et le couple quittera tout pour élever des moutons en Provence. Mais le démon du productivisme ne tardera pas à ressurgir chez l'incorrigible industriel...

DISTRIBUTION :

Louis de Funès est parfait dans le rôle de l'industriel autoritaire et pollueur Guillaume Daubray-Lacaze. Il a l'habitude d'interpréter des chefs d'entreprise, mais la nouveauté dans son personnage est l'irruption du thème de l'environnement.

L'épouse de Daubray-Lacaze joue un rôle très important, plus important même que celui de Josépha, la femme de Louis de Funès dans la série des Gendarme puisque son interprète sera la vedette numéro 2 du film, juste derrière De Funès. C'est la première fois que l'épouse de Fufu à l'écran est aussi sa partenaire principale. Le rôle ne peut être attribué à Claude Gensac. D'abord parce que Zidi, qui cherche à briser l'image de « ma biche », n'en veut pas. Ensuite, parce que le rôle de Bernadette Daubray-Lacaze, une écologiste et une féministe, pour tout dire une femme « libérée », ne cadre pas avec le personnage habituel de Gensac, c'est-à-dire une épouse de caractère, certes, mais respectant une vision plus patriarcale du rôle de la femme au sein d'un couple. Claude Gensac est presque de type aristocratique, alors que le rôle de Bernadette relève plus du genre plébéien.

C'est Annie Girardot qui est choisie pour être la partenaire de Louis de Funès. Après un début de carrière remarqué dans le cinéma dramatique et les films d'auteur (Rocco et ses frères...), Annie Girardot s'est reconvertie avec succès dans les comédies : plusieurs films d'Audiard dont le fameux Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas... mais elle cause (et sa suite Elle cause plus, elle flingue) l'ont propulsée au rang de comédienne populaire. Avant d'être retenue pour La Zizanie, elle a atteint le sommet de la carrière avec Tendre poulet, une comédie légère où elle donne la réplique à Philippe Noiret. C'est donc une des vedettes les plus connues et les plus appréciées des années 70 qui va se retrouver en face du numéro un du rire.

Annie Girardot est ravie de tourner avec cet acteur qu'elle respecte et admire. L'entente est immédiate entre ces deux grands du cinéma, et se ressent à l'écran. Par la suite, la comédienne ne tarira pas d'éloges sur Louis de Funès, « le talent, la classe », un homme « charmant qui [lui] manque énormément ».

Claude Zidi ne pourra que se féliciter de ce duo parfait tellement Girardot sera à la hauteur de son illustre partenaire, composant une Bernadette Daubray-Lacaze à la fois tendre, corrosive, drôle, et naturelle.

On ne recense que deux seconds rôles, le reste de la distribution ne jouant que des personnages de troisième plan. Julien Guiomar, déjà présent sur L'aile ou la cuisse, change de registre. D'entrepreneur sans scrupules, le voici transformé en médecin écologiste, ouvertement amoureux de sa patiente Bernadette, à qui il rend visite tous les matins pour lui faire une piqûre et... lui apporter le crottin de son cheval « engrais parfaitement naturel »... Sa bien-aimée lui cédera volontiers le fauteuil de maire une fois élue. Guiomar fait son numéro habituel, toujours excellent. On se demande pourquoi un tel acteur n'a pas fait une plus grande carrière au cinéma.

Maurice Risch, apprécié par De Funès depuis sa participation au film Les Grandes Vacances, c'est « l'Imbécile », le bon à tout faire et souffre-douleur de Guillaume Daubray-Lacaze. Ce grand timide est aussi extrêmement maladroit.

Parmi les multiples petits rôles, signalons la présence de Jacques François dans un rôle de préfet conforme à ses habitudes de comédien au cinéma, de Philippe Brigaud, un de ses partenaires de billard, et de Geneviève Fontanel en animatrice de télévision désireuse d'organiser un débat entre les époux candidats rivaux.

Louis de Funès a pu caser certains de ses amis ou partenaires récurrents, à l'image de Mario David (le camionneur) ou André Badin (l'ouvrier de petite taille).

Le directeur de la banque est interprété par un très bon Daniel Boulanger, le syndicaliste par Georges Staquet, acteur idoine pour un tel rôle, et c'est Jean-Jacques Moreau qui incarne un homme-clé du système Daubray-Lacaze, contremaitre dans son usine et adjoint à la mairie.

Saluons la présence sympathique et talentueuse de Hubert Deschamps en réceptionniste de l'hôtel et le numéro de duettistes de Tanya Lopert (vue notamment dans Le Diable par la queue de Philippe de Broca où elle joue la conquête désabusée du playboy de pacotille Jean-Pierre Marielle) et Jacqueline Jefford, les amies de Bernadette.

Le dramaturge Pierre-Olivier Scotto interprète un imitateur singeant Daubray-Lacaze dans le concours de l'hôtel, excellente prestation sur une des scènes les plus réussies du film, alors que Marcel Azzola est évidemment très à l'aise en accordéoniste.

Complètent la distribution Van Duong (le Président de l'entreprise japonaise), Ibrahim Seck (l'ouvrier hilare), Joséphine Fresson (la secrétaire de Daubray-Lacaze), Nicole Chollet (la servante), Eric Desmaretz (le chef du personnel), et une multitude de figurants.

Le personnage interprété par Ibrahim Seck est révélateur des rôles attribués aux acteurs de couleur dans les années 70 : à cette époque, même au cinéma, un Noir ne peut être qu'un grand enfant qui passe son temps à rigoler...

TEMPS FORTS :

Contrairement à la majorité des films avec De Funès, la seconde moitié est meilleure que la première. Les trois premiers quarts-d'heure sont intéressants, mais souffrent d'un rythme sans doute trop lent. Les meilleurs moments apparaissent de manière sporadique sous la forme de gags typiques du comique « Funésien ».

On peut citer la visite des Japonais. Perdus dans le brouillard de pollution provoqué trop tôt par Daubray-Lacaze à la suite d'une erreur d'un de ses ouvriers, leur voiture échoue dans une mare en voulant éviter celle de leur hôte venu à leur recherche. Guillaume tend la main à celui qu'il prend pour le président pour l'extirper de la mare, mais l'interprète le prévient de son erreur. Bien entendu, il laisse aussitôt retomber le subalterne parmi les grenouilles et les nénuphars...

Les appareils sortis de l'imagination fertile de Daubray-Lacaze intéressent fortement les Japonais qui veulent tout acheter jusqu'à la première invention de leur hôte, lorsqu'il était tout petit, et « s'arrivait là » (!) Sentimental, Guillaume refuse, mais leur cède volontiers les inventions récentes, comme l'éolienne à accumulation, capable de faire cuire un œuf à partir de l'énergie accumulée en soufflant dessus.

Bernadette se déguise en geisha pour plaire aux Japonais au grand étonnement de son époux. Alors qu'elle s'est ingéniée à préparer de la cuisine japonaise, le chef des Nippons déclare : « Exquise, cette cuisine française ! ». Pressé d'en terminer, Daubray fait boire plusieurs verres de Calvados à ses invités alors que lui-même détourne l'attention pour jeter le contenu de son verre. Il présente la chose comme le « Trou Normand », une vieille coutume française comme le Hara-Kiri est une vieille coutume japonaise, ce que le traducteur explicite par « Trou Normand, it's French Hara-Kiri ! ». (Rappelons d'ailleurs que le terme "Hara-Kiri" est très familier et est normalement inconvenant devant de riches industriels jamais, le terme courant est en fait seppuku) L'interprète rend les Japonais hilares en traduisant à la lettre le « Cul sec ! » scandé par Bernadette.

La multiplication de pauses « Trou Normand » (qui normalement se limite à UN verre entre deux plats) où Daubray-Lacaze jette d'ailleurs son verre... à la russe (!) produit l'effet escompté : le Président, complètement ivre, devient tout joyeux et redemande en riant « Trou Normand, Trou Normand ! ». Daubray-Lacaze en profite pour lui faire signer un gros chèque d'acompte pour les trois mille CX22 commandés. Dès que le chèque est signé, il met ses invités à la porte sous prétexte qu'ils risquent de rater leur avion : « Terminé, Trou Normand ! ».

Après ce repas sino-franco-russe, cette entame réussie, le rythme faiblit, seulement entrecoupé par quelques bons gags : le directeur de la banque est contraint par Daubray-Lacaze de se retourner et de se boucher les oreilles lorsqu'il ouvre son coffre-fort. Notre irascible P-DG utilise une moitié de parapluie que « l'Imbécile » tient pour lui afin que son subalterne ne soit pas protégé (forcément, les esclaves peuvent bien se mouiller...). Lorsque « l'Imbécile » se retrouve seul et fait pivoter le parapluie afin de s'abriter, Daubray le rappelle sévèrement à l'ordre.

M. le Maire utilise des méthodes assez particulières puisqu'il demande aux futurs jeunes mariés : « Acceptez-vous de prendre X pour époux(se) et de voter pour moi ? » Une jeune femme hésite, mais finit par répondre « Oui ! ». Et c'est au moment où l'édile vient de conseiller aux nouveaux mariés de prendre soin de leurs épouses, ces « êtres délicats qui cachent en elles un jardin secret » que surgit Bernadette en furie, munie des salades de son jardin (pas secret mais détruit), inondées de pétrole à cause des ordres donnés par son époux !

Le dîner d'anniversaire de mariage a lieu au domicile des Daubray, envahi de machines et d'ouvriers, qui vont finalement se révéler utiles au couple : un chalumeau allume la cigarette de Bernadette, et le gâteau d'anniversaire est déposé sur la table par une machine !

L'épisode des chèques est également fort réussi. Guillaume est excédé parce que tous les mois, c'est la fin du mois, et « dans un mois, ce sera encore la fin du mois ! » De mauvaise grâce, il accepte de signer les chèques. Pour André Badin, qui est tout petit, il utilise un chéquier minuscule. Vient ensuite un géant, qui refuse un chèque de taille normale, puis un autre plus grand, et contraint son patron à sortir un carnet de chèques aussi large que le bureau !

La scène de la soirée à l'hôtel marque un tournant. Particulièrement drôle, elle relance l'action qui ne faiblira plus jusqu'au dénouement. Entamée avec un second rôle d'envergure puisque c'est Hubert Deschamps qui interprète le réceptionniste éméché, elle se déroule pendant un bal masqué. Toujours écologiste, Bernadette se dissimule derrière un visage surmonté d'une carotte et se retrouve par hasard cavalière du docteur Landry ; le médecin porte quant à lui une tête de bœuf.

Daubray-Lacaze, à la recherche de son épouse, se fait conduire à l'hôtel par un routier récemment quitté par sa femme, et qui lui conseille de se montrer ferme. Le réceptionniste étant trop ivre pour le renseigner, il s'introduit dans des chambres au hasard et tombe sur un des couples qu'il a mariés le jour même en pleine nuit de noces. Puis il se masque à son tour pour continuer ses recherches parmi les danseurs. Daubray a pris le premier masque qui lui est passé sous la main sans l'avoir examiné et il s'agit d'un masque à son effigie, très drôle avec son aspect souriant.

Un concours d'imitation se déroule, et justement un des candidats imite les mimiques de Guillaume ! « C'est Daubray-Lacaze ! » lui souffle une jeune femme en s'esclaffant. Daubray lui demande comment elle le sait, et il reconnaît alors derrière son masque une de ses ouvrières, qui plus est en congé de maladie. Mais, comme elle le dit elle-même, ça ne l'empêche pas de danser !

Notre mari dépité finit par retrouver sa Bernadette au bras du docteur Landry, ce qui occasionne une bagarre générale. Au moment où les policiers veulent l'arrêter, le maire brandit son écharpe tricolore et leur donne l'ordre d'embarquer son ennemi le docteur.

La campagne électorale qui suit est excitante et drôle, depuis la déclaration de candidature en mairie où Guillaume se gausse de l'aspect plébéien des colistiers de Bernadette et Landry, jusqu'au débat télévisé qui ne peut avoir lieu puisqu'il a dégénéré jusqu'au vaudeville avant même le début de l'émission, en passant par la séquence où Bernadette se fait engager à l'usine pour gagner de l'argent afin de financer sa campagne, et surtout de convaincre son époux de participer au débat.

Il est vrai que Guillaume voulait bien débattre, mais... tout seul, avec lui partout sur l'écran ! D'ailleurs, il considère que « Bernadette est comme toutes les femmes, elle n'a rien à dire ». À ne pas manquer la réaction de « l'Imbécile » et celles de Guillaume et de la servante lorsqu'ils découvrent « Madame » vêtue en ouvrière, travaillant sur une machine. Notre chef d'entreprise suit sa femme à la cantine et déjeune avec ses ouvriers qui d'après lui sont « tous ses potes » (!)

Le jour du vote, Guillaume ne prend même pas de bulletin au nom de son adversaire, devant lequel il fait ouvertement un geste méprisant, mais une fois entré dans l'isoloir, sort de sa poche un bulletin préparé à l'avance et vote pour Bernadette non sans avoir embrassé le bout de papier. Bien entendu, Bernadette fait la même chose, et Daubray remarque qu'ils ont donc voté pour rien après qu'elle et lui se soient révélés la vérité.

Très drôle aussi la façon dont les invités quittent Daubray-Lacaze dès qu'ils apprennent sa ruine avant même de savoir le résultat des élections. Et quel est-il, le résultat ? Bernadette est élue avec une voix d'avance... celle de son mari ! Elle cède sa place au docteur Landry, ce qui le rend fou de joie, et part avec Guillaume élever des moutons sous le soleil de la Provence.

Lors de la scène du baroud d'honneur, Louis de Funès a tenu à faire lui-même la cascade. On le voit suspendu dans les airs, et il est doublé seulement dans la partie finale, pour la chute dans la machine. Quant à l'épilogue en forme de clin d'œil, il est assez sympathique avec la machine qui tond les moutons et tricote des pulls colorés en rouge et bleu, dernière invention de l'ami Daubray, fermement décidé à refaire surface et envahir le marché.

POINTS FAIBLES :

Un certain flottement demeure dans la partie centrale de la première moitié du film, qui fait craindre l'enlisement avec une bienvenue relance dans la seconde moitié.

L'aspect toujours un peu « comique enfantin, limite ringard », et trop premier degré, de certains gags, tradition dans les films de Zidi à l'époque, mais néanmoins atténué par le talent des principaux interprètes.

ACCUEIL :

Le film a été considéré comme un demi-échec commercial puisque, par rapport à L'aile ou la cuisse, le nombre d'entrées a été divisé par 2. À sa sortie, La Zizanie a attiré 2 790 000 spectateurs, ce qui est un net recul par rapport aux habitudes de Louis de Funès. Il faut relativiser car près de 3 millions d'entrées, c'est encore beaucoup, un score que beaucoup peuvent envier.

Jusqu'à présent, les critiques négatives avaient été sans effet sur le public. Il est possible que le De Funès nouvelle mouture plaise moins que l'ancien, ce qui est somme toute logique car il a perdu son effet tornade, tout en restant certes très drôle. Les aspects trop premier degré des films de Claude Zidi ont pu également décevoir.

Toujours est-il que c'est le début de la fin des audiences gigantesques pour les films de Louis de Funès, qui vont continuer à voir les audiences s'effriter avec la baisse de qualité des dernières productions.

SYNTHÈSE :

Moins réussie que L'aile ou la cuisse, La Zizanie reste néanmoins une très bonne comédie populaire et un excellent divertissement, à revoir toujours avec plaisir.

LES SÉQUENCES CULTES :

Trou normand !

Toujours non ?

Je ne pourrai pas.

Et de voter pour moi ?

Je t'achèterai un potager géant en Ardèche !

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3. LE GENDARME ET LES EXTRA-TERRESTRES

Production : Gérard BEYTOUT
Scénario : Jacques VILFRID
Adaptation : Jacques VILFRID, Jean GIRAULT, Louis de FUNÈS, et Gérard BEYTOUT
Dialogues : Jacques VILFRID
Réalisation : Jean GIRAULT
Musique : Raymond LEFÈVRE

Le Maréchal-des-Logis-Chef Cruchot découvre, sur une route solitaire de campagne, que des êtres venus d'une autre planète ont envahi la Terre en prenant l'apparence des humains. On peut reconnaître ces extra-terrestres non pas grâce à leur petit doigt, mais parce qu'ils boivent de l'huile et sonnent creux. Le brave gendarme, pris pour un fou par ses supérieurs, va tenter de prouver qu'il n'a pas rêvé. Il lui faut capturer un envahisseur, mais l'opération présente quelques difficultés...

GENÈSE :

En cette fin de décennie 70, les propositions de scénario se font peu nombreuses pour Louis de Funès. Il ne lui est plus possible de tourner avec certains metteurs en scène, soit parce qu'il n'aime pas leurs méthodes (Édouard Molinaro), soit parce qu'il est fâché avec (Gérard Oury). Après avoir atteint le sommet de sa carrière et des records de popularité, De Funès n'est plus disposé à tourner n'importe quoi, mais désire poursuivre son métier, parce que c'est sa passion, mais aussi parce que l'entretien du château de Clermont requiert des sommes de plus en plus importantes.

Notre comique préféré va se tourner vers son réalisateur fétiche Jean Girault qui a toute sa confiance et avec lequel il s'entend à merveille. Il décide de reprendre son rôle de gendarme dans la brigade de Saint-Tropez dont la popularité est demeurée au sommet. La nouvelle constitue un événement car, après 4 films assez rapprochés, aucun Gendarme n'avait été tourné depuis 9 ans, et la série semblait être définitivement terminée.

Michel Modo, proche de De Funès, a témoigné de la responsabilité dont était investi le comique sur ses films, avec une anecdote révélatrice : lorsqu'ils ont appris qu'un nouvel opus de la série des Gendarme était en préparation, des distributeurs allemands ont signé un chèque d'un milliard d'anciens francs (soit 10 millions de francs, ce qui à l'époque devait représenter approximativement 6 millions d'euros actuels) en tant qu'à-valoir sur les recettes à venir.

Aucune surprise pour le tournage qui va bien sûr se dérouler en été dans les décors naturels de Saint-Tropez et ses environs. En revanche, des difficultés surgissent pour réunir la distribution, plusieurs actrices et acteurs récurrents de la série n'étant pas disponibles pour les dates prévues. La plupart des remplaçants n'auront pas l'envergure de leurs prédécesseurs.

Autre difficulté, celle de trouver un scénario original. Avec un film qui doit être le cinquième d'une série, le risque de faire du « réchauffé » est évidemment important. On a déjà vu les gendarmes aux prises avec des nudistes, un voleur de tableau et des garnements utilisant un engin nucléaire, ou en représentation à New-York. Ensuite, ce fut le mariage de Cruchot, et plus tard la retraite et un jeu de guérilleros dans la campagne provençale. 

En optant pour une rencontre avec des extra-terrestres, De Funès crée une rupture en adéquation avec les thèmes à la mode. Dans les années 70, les témoignages sur les soucoupes volantes deviennent fréquents (même le Président des Etats-Unis Jimmy Carter prétend en avoir vu...) et, dans la foulée des Envahisseurs débusqués par David Vincent, les histoires d'aliens ont envahi petit et grand écrans. La science-fiction est en vogue depuis les années 50 au cinéma et à la télévision, et son succès ne se dément pas.

Ce thème sera d'ailleurs repris par Louis de Funès sur La soupe aux choux, dans un registre différent. On se rend compte à quel point Les Envahisseurs ont marqué les esprits puisque, ici encore, les extra-terrestres prennent l'apparence des humains (quoique bien d'oeuvres antérieures à la création de Larry Cohen avaient utilisé cette idée). Évidemment, le film de Fufu n'a pas du tout l'aspect angoissant des aventures de David Vincent, les envahisseurs y sont traités de manière extrêmement bon enfant. De fait, l'amateur de SF, genre dont l'efficacité n'est optimale qu'en tant qu'analyse critique et/ou métaphysique de la condition humaine et de questionnements éthiques, ou à la rigueur par une flamboyante odyssée spatiale (Star Wars vient de casser la baraque il y a à peine 2 ans), ne doit pas s'attendre à trouver son compte, le film s'adressant avant tout aux fans de Louis.

RÉALISATEUR :

Jean Girault est le metteur en scène avec lequel Louis de Funès a travaillé le plus souvent. C'est lui qui a réalisé les six films de la série des Gendarme, et bien d'autres comme Jo ou La Soupe aux Choux. Et ce sera lui qui conseillera Fufu sur le tournage de L'Avare que Louis a voulu réaliser lui-même sans connaître le b-a-ba de la technique cinématographique.

DÉCORS :

Les magnifiques décors de la Côte d'Azur, à Saint-Tropez et dans les environs, vont une nouvelle fois produire de belles images. Pour les intérieurs, les décors de la gendarmerie ont été modernisés dans un style empreint de couleurs vives, très « seventies ».

Les gendarmes portent leur uniforme habituel, mais sont équipés de Méharis de couleur verte que l'on montre généreusement, notamment dans la première partie du film.

Lors du tournage, une cascadeuse a renversé un groupe de piétons, accident heureusement sans gravité. La scène a évidemment été coupée au montage.

GÉNÉRIQUE :

Le générique de début montre des vues aériennes de la région de Saint-Tropez, prises depuis un hélicoptère. Sans surprise, la musique est de Raymond Lefèvre, comme dans tous les Gendarme déjà tournés. Elle est certes bien adaptée au film, mais peut-être un peu trop classique, et ne manque pas de faire regretter Vladimir Cosma, aux commandes sur les deux films précédents de Louis de Funès.

Le générique final débute comme d'habitude par le traditionnel défilé des gendarmes sur la rue principale de Saint-Tropez, simplement interrompu par le coup de théâtre de retour de la soucoupe avec les vrais gendarmes, après que les faux se soient écroulés en plein cœur du défilé, victimes de la rouille.

SCÉNARIO :

Au contraire des deux films précédents, aucun thème de société n'a véritablement été abordé, le scénario est purement orienté vers la distraction. Tout juste peut-on noter une satire (gentille) de l'envahissement de la sphère publique par la publicité, dont les gendarmes, et même le Colonel, se retrouvent victimes.

Il s'agit d'un des films de Fufu les plus pauvres de point de vue script. L'essentiel du film est constitué par des gags, plus ou moins réussis. On ne peut donc qu'être déçus, surtout après les efforts déployés par Fechner et Zidi en ce domaine. À noter cependant que 10 ans après Hibernatus, De Funès ajoute en plus à celle d'acteur la casquette de co-auteur de l'adaptation du scénario, cela pour la quatrième fois.

Le gendarme Beaupied assiste à un envol de soucoupe volante pendant que Cruchot répare une Méhari, vraisemblablement en panne du fait de la présence des extraterrestres. Bien entendu, Cruchot refuse de croire à son récit jusqu'au jour où il assiste lui-même à une envolée de soucoupe pendant que l'adjudant Gerber remet en route la Méhari.

Gerber prend Cruchot pour un halluciné d'autant plus que ce dernier va se rendre coupable d'une agression sur le Colonel à la suite de sa rencontre avec un extraterrestre qui avait pris l'identité et l'apparence du haut-fonctionnaire. Malheureusement, Ludovic tombe ensuite sur le vrai Colonel à qui il plante un couteau bien aiguisé dans la partie charnue de son anatomie afin de démontrer qu'il est insensible à la douleur...

Contraint de s'enfuir, il se réfugie dans le couvent de la Mère Supérieure Clotilde, puis entreprend une série de pérégrinations destinées à s'emparer d'un envahisseur afin de prouver ses dires à ses supérieurs. Victime de malencontreux quiproquos, il parvient néanmoins à convaincre l'adjudant Gerber et ses collègues, et Gerber en fait autant avec le Colonel.

Il ne reste plus qu'à trouver un moyen de défendre la Terre contre les extraterrestres. Heureusement, Cruchot découvre que les envahisseurs ont un point faible, et de taille : ils rouillent ! Par conséquent, il suffit d’arroser les passants dans les rues de Saint-Tropez pour les démasquer. Mais les aliens n'entendent pas abandonner la partie aussi facilement...

 

DISTRIBUTION :

Louis de Funès reprend sans difficultés son rôle de gendarme aussi autoritaire avec ses subordonnés que servile avec ses supérieurs. Néanmoins, il est visible qu'il a beaucoup vieilli et ne fait plus preuve du même entrain qu'autrefois, même s'il reste fort drôle.

Claude Gensac, indisponible, est remplacée par Maria Mauban. Ce changement est évidemment préjudiciable tellement Gensac est ancrée dans nos têtes comme l'épouse parfaite de Fufu. Bien sûr, Louis de Funès a eu d'autres partenaires incarnant sa « biche ». Dans son film précédent La Zizanie, Annie Girardot lui a donné la réplique avec bonheur, mais il s'agissait d'un rôle très différent de celui traditionnellement dévolu à son épouse.

Sur ce film, on retrouve une épouse déjà connue puisque Josépha a participé aux 2 précédents Gendarme, mais sous les traits de Claude Gensac. Le changement d'actrice ne peut donc que décevoir, quelle que soit sa remplaçante, dont les qualités d'actrice ne sont évidemment pas en cause. Fort heureusement, Josépha Cruchot ne joue qu'un rôle mineur. Elle part en vacances en Bretagne dès le début du film et ne participe ensuite qu'à une seule scène importante où elle incarne une extraterrestre ayant pris l'apparence de Josépha afin d'attirer Cruchot sans méfiance dans une soucoupe volante. Il est probable que cette relative discrétion a été sciemment programmée afin de ne pas trop déconcerter le spectateur.

Michel Galabru, vieux complice de Louis de Funès, est au rendez-vous pour incarner son supérieur l'adjudant Gerber, de même que Guy Grosso et Michel Modo dans les rôles respectifs de Tricart et Berlicot. On peut regretter que leurs personnages n'aient pas des rôles plus développés, dans le genre de celui attribué à Maurice Risch.

La production a dû pourvoir au remplacement de Christian Marin, retenu ailleurs puisqu’il jouait alors dans La Culotte, une pièce de Jean Anouilh, au Théâtre de l’Atelier. Christian Marin a mené une grande partie de sa carrière au théâtre où il a encore joué en 2010, âgé de plus de 80 ans, dans Le Gang des Séniors de Bruno Druart. Le théâtre fut son activité préférée, d’où son absence dans les 2 derniers films de la série. En 2011, il est devenu le parrain du site Internet Autour de Louis de Funès, à qui il a donné plusieurs interviews. Remplacement aussi de Jean Lefèbvre, banni à jamais de l'entourage de Louis de Funès : quelques années auparavant, Jean Lefèbvre avait affirmé dans une interview que De Funès avaient fait couper certaines de ses scènes au montage car il ne supportait pas qu'il y ait un second comique dans ses films...

Exeunt donc Fougasse et Merlot, et bonjour gendarmes Beaupied et Taupin ! Maurice Risch, acteur vu plusieurs fois avec Louis de Funès, et déjà présent sur La Zizanie, va hériter du personnage de Beaupied. Ce comédien, qui a toujours souffert de sa ressemblance avec Jacques Villeret, était très apprécié par De Funès pour ses compositions de gros maladroit, et le rôle de Beaupied sera incontestablement le plus développé de celui des 4 gendarmes subalternes ; c'est lui qui assiste le premier à un atterrissage d'OVNI, et encore lui qui est choisi par le jeune extraterrestre pour faire passer le message des envahisseurs.

Jean-Pierre Rambal est un acteur que l'on verra beaucoup dans l'entourage de Fufu lors de ses derniers films. Il interprète ici le gendarme Taupin, pour un rôle réduit à de la quasi figuration.

Ces deux acteurs ont beau avoir du talent, et notamment les compositions de Maurice Risch s'avérer sans reproche, ils n'ont pas l'envergure de leurs prédécesseurs Jean Lefèbvre et Christian Marin, dont la présence sera évidemment regrettée.

Le seul changement de comédien qui ne produit pas de perte de qualité est celui du Colonel. Non que l'ancien titulaire Yves Vincent soit médiocre, ni même moyen - il était au contraire très bon - mais parce qu'un acteur de grande envergure lui a succédé en la personne de Jacques François. Apprécié par De Funès depuis sa participation aux Aventures de Rabbi Jacob, on le retrouvera ensuite plusieurs fois auprès de lui pour jouer des personnages de militaire de grade élevé ou de hauts fonctionnaires dans lesquels il excelle. Son jeu empreint d'autorité et d'ironie mordante apporte un plus incontestable.

Après cette ribambelle de changements, on est heureux de trouver un élément de stabilité avec l'excellente France Rumilly, toujours fidèle au poste dans le rôle de Sœur Clotilde, devenue la Mère-Supérieure du couvent depuis l'opus précédent, mais toujours aussi peu prudente lorsqu'elle est au volant de sa deux-chevaux. C'est Jean-Roger Caussimon qui lui donne la réplique en tant que « Monseigneur » en visite chez les religieuses, attiré par la qualité de leur chorale.

Ce film nous permet d'assister aux débuts de Lambert Wilson au cinéma dans le personnage de l'extraterrestre chargé de prévenir les gendarmes du but « pacifique » de la mission d'observation de ses semblables.

Le maire de Saint-Tropez est joué par Marco Perrin qui ne participe qu'à une seule scène. On arrive donc aux petits rôles parmi lesquels on distingue quelques vieux complices de Fufu : Henri Genès, le (malheureux) propriétaire du Cabanon, le restaurant « volé », Antoine Marin, le conducteur verbalisé, et Mario David, le voleur du bidon d'huile, sont des participants réguliers à ses films.

Sont également présents Pierre Repp (le pompiste), Micheline Bourday (Madame Gerber), Jacqueline Jefford (une religieuse), René Berthier (l'adjoint du Colonel), et Carlo Nell (le journaliste).

TEMPS FORTS :

Après une entame sans saveur, c'est dans la première partie du film que l'on va trouver les meilleures scènes. À commencer par les flatteries de Beaupied envers Cruchot lorsqu'ils se retrouvent seuls sur une Méhari. Cruchot demande à son subordonné de l'appeler « mon lieutenant », mais Beaupied passe directement à « mon capitaine », ce qui comble de joie son chef, puis il embraye sur « mon colonel » et même « mon général » ! Ensuite, il récite un extrait d'une fable de La Fontaine bien connue : « Sans mentir, si votre plumage se rapporte à votre ramage, vous êtes le phœnix des hôtes de ces bois ».

Cruchot essaie de flatter l'adjudant Gerber de pareille manière lorsqu'il se retrouve seul avec lui dans la Méhari, mais se trompe lors de la récitation, et son chef croit qu'il se moque de lui.

La séquence du faux Gerber est une des plus réussies. Après que Cruchot ait refusé de croire à la visite de l'extraterrestre relatée par Beaupied, un envahisseur qui a pris l'apparence de Gerber vient frapper à sa porte et lui débite son discours sur l'étude des êtres humains. Cruchot croit qu'il s'agit de Gerber, et que ce dernier lui fait une blague, jusqu'à ce que le visiteur fasse une démonstration de ses pouvoirs. Convaincu autant qu'effrayé, Cruchot décide de réagir, mais lorsqu'il voit son chef rentrer chez lui, il ne sait pas qu'il s'agit en réalité du vrai Gerber.

La scène où il fait boire de l'huile à l'adjudant, le frappe pour montrer qu'il ne sent pas la douleur et cogne dans son dos pour entendre la résonance, sous l'œil ébahi d'une Madame Gerber convaincue du dérèglement de sa santé mentale, est vraiment très drôle, digne des premiers films de la série.

Les scènes suivantes avec la Mère Supérieure continuent sur le même chemin de la qualité. Elles débutent par la rencontre fortuite avec la religieuse. Sœur Clotilde a l'habitude de se trouver sur le chemin de Cruchot lorsqu'il se trouve en situation désespérée, à croire que c'est le Seigneur qui l'envoie...

Après les cascades sur le chemin du couvent, autre tradition toujours aussi drôle et spectaculaire, Cruchot croit se retrouver en sécurité au sein du couvent, jusqu'à l'arrivée impromptue de l'adjudant Gerber, qui est à sa recherche. Afin de lui échapper, il se déguise en « Sœur Marie Cruchote » (!), et lorsqu'on connaît les talents de De Funès pour singer les mimiques des vieilles dames, on se doute que l'on atteint alors le sommet du film. Sur le point d'être démasquée, la « Sœur » est obligée de se masquer à moitié le visage avec sa main tout en faisant une grimace de très vieille grand-mère ! Pour se justifier, elle n'hésite pas à prétendre qu'elle a été blessée par la Mère Supérieure d'un terrible coup de poing, joignant le geste à la parole !

"Débarrassée" de Gerber qu'elle a immobilisé avec d'énormes pinces à linge, notre religieuse improvisée se retrouve membre de la chorale que Monseigneur a demandé à écouter. Sa voix va intriguer le prélat et la Mère Supérieure va prétendre que « Sœur Marie Cruchote », qui revient du Pôle Nord où elle a évangélisé les Esquimaux, a attrapé un coup de froid !

Hélas ! La suite du film sera beaucoup moins drôle, et aucun gag n'atteindra le niveau de ces scènes de couvent.

POINTS FAIBLES :

Le premier des points faibles est bien entendu l'absence des comédiens habituels à la série, en particulier de Claude Gensac, mais aussi de Jean Lefèbvre et de Christian Marin.

Le deuxième est celui de la plupart des films de De Funès après sa maladie, c'est-à-dire une perte d'enthousiasme et de dynamisme de l'acteur principal, d'ailleurs bien compréhensible du fait de son vieillissement et de sa maladie.

Le troisième est l'aspect bâclé de certains gags pendant la majeure partie du film. Hormis les quelques scènes très drôles déjà évoquées, le niveau n'atteint jamais les sommets du comique. Déjà, la première scène ne met pas dans de bonnes dispositions avec cette Josépha au visage inconnu. Qui plus est, les gendarmes embarqués dans le coffre par mégarde, la poursuite qui en résulte, et l'astuce éculée de la banderole « Perros-Guirec » ne sont pas spécialement hilarants.

Les gendarmes, puis leur chef Gerber, puis le Colonel, qui se mettent à parler en citant des marques, en raison de l'influence lancinante de la publicité, voilà qui était une bonne idée, mais elle s'avère décevante dans son développement. Les énumérations sont rapidement lassantes, et l'on se dit alors que si les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, ces séquences à-demi ratées auraient gagné à être écourtées.

La seconde partie du film, constituée des recherches de Cruchot pour capturer un envahisseur et de la contre-attaque finale, comporte quelques gags qui font parfois mouche, comme l'erreur de Cruchot qui croit avoir attrapé une extraterrestre parce qu'il l'a vue en train de boire le contenu d'une bouteille d'huile solaire. En fait, la malheureuse, sous l'emprise de l'alcool, n'avait trouvé que cet endroit pour dissimuler du Cognac et le déguster à l'insu de son mari.

Mais dans l'ensemble, on reste loin du De Funès de la grande époque. On passe un agréable moment, certes, donc le film n'est pas un échec complet, mais « agréable moment » ne signifie pas « très grand moment », ce à quoi Louis de Funès nous avait habitués.

ACCUEIL :

Dopé par la réputation de la série, le nombre d'entrées va dépasser les 6 millions. Il s’agira du film le plus vu en France en 1979. Belle réponse du berger à la bergère pour ceux qui avaient déjà enterré notre Fufu…

C'est la troisième fois qu'un film de la série des Gendarme est numéro 1 des entrées sur un an, après Le Gendarme de Saint-Tropez et Le Gendarme se marie. Preuve que Louis de Funès, même sur le déclin, fatigué et malade, continue à plaire au public.

Du côté des fans, Le Gendarme et les extraterrestres est généralement le film de moins apprécié de la série. On ne peut blâmer les admirateurs de De Funès, car il est vrai que l'on a probablement affaire au moins intéressant des 6 films, à peu près à égalité avec Le Gendarme et les Gendarmettes.

En 2006, le chanteur Bénabar a eu des paroles controversées, que l'on peut trouver ironiques, au sujet de ce film dans la chanson Le dîner. S'il s'agissait d'un clin d'œil amical, le moins qu'on puisse écrire est qu'il est très maladroit. Donc, même si Le Gendarme et les extraterrestres est loin d'être un chef-d'œuvre, ce pseudo-artiste sans voix et grand pourvoyeur de daubes a perdu une bonne occasion de se taire...

SYNTHÈSE :

Un film loin de la qualité de la grande époque, mais demeurant assez divertissant, et que l'on peut revoir de temps à autre sans se forcer.

LES SÉQUENCES CULTES :

T'as pas vu ?

Avalez, c'est une surprise !

Vous souffrez ?

Salve Regina

Mais y en a là dedans !

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4. L'AVARE

Production : Les Films Christian FECHNER
Scénario : Jean GIRAULT et Louis de FUNÈS, d'après L'Avare de Molière
Adaptation : Jean GIRAULT et Louis de FUNÈS
Dialogues : MOLIÈRE
Réalisation : Jean GIRAULT et Louis de FUNÈS
Musique : Jean BIZET

Les mésaventures d'un bourgeois particulièrement avare, depuis ses inquiétudes pour la cassette de pièces d'or enterrée dans le jardin jusqu'aux ennuis avec ses enfants : son fils épris de la jeune fille pauvre qu'il comptait épouser lui-même, et sa fille amoureuse de son intendant désargenté.

GENÈSE :

Grand admirateur de Molière, Louis de Funès a rêvé pendant des années de jouer L'Avare au théâtre. Le rôle d'Harpagon lui avait parfois été proposé mais il l’avait toujours refusé, ne se sentant pas prêt à s'attaquer à ce qu'il considérait comme un monument.

Après sa crise cardiaque, les médecins lui ont interdit de remonter sur les planches, et lorsqu'à l'aube des années 80 il se sent enfin prêt, la seule solution est de transformer la pièce en film. Problème : le créneau n'est guère porteur. Néanmoins, Christian Fechner, le producteur qui a permis à Louis de faire à nouveau du cinéma après sa convalescence, accepte de produire le film, misant sur la popularité de l'acteur principal, roi du box-office contre vents et marées, pour annihiler les possibles effets répulsifs de l'œuvre de Molière sur le grand public. Il faut reconnaître que L'Avare souffre d'être une copie plus pâle encore de L'Aulularia, une des pièces les moins enthousiasmantes de Plaute, et de ce fait, une des oeuvres les moins réussies de Molière : le cruel manque d'action de la pièce diluant des thèmes pourtant intéressants (émancipation féminine, excès du patriarcat, avidité déshumanisante...)

Louis de Funès va enfin pouvoir concrétiser un de ses rêves, incarner Harpagon. Il est vrai que ce personnage est tout à fait dans les cordes de l'acteur. Dans La folie des grandeurs, le rôle de Don Salluste ressemblait étrangement à celui d'Harpagon.

RÉALISATEUR :

On avait pris l'habitude de voir Claude Zidi réaliser les comédies produites par Fechner, mais sur ce tournage De Funès obtient carte blanche et tient à assurer lui-même la mise en scène. Comme il ne connaît rien à la technique du cinéma, il fait appel à son vieil ami Jean Girault pour le seconder. De fait, Girault sera le véritable réalisateur.

Michel Galabru a raconté comment Jean Girault se montrait (en toute amitié) caustique avec De Funès. Avant le début de chaque scène, il lui demandait : « Bon ! Louis, comment je te prends sur cette scène ? Je fais un travelling ? Ou une contreplongée ? »... Et le malheureux Fufu, qui ne comprenait rien à ce langage technique, tirait alors la langue dans le dos de Girault !

DÉCORS :

Le tournage a lieu au cours de l'année 1979, essentiellement en studio. Forcément, l'adaptation d'une pièce de théâtre peut se dispenser de décors naturels, limités ici à quelques vieilles rues pavées. Voilà qui ne coûte pas cher, alors que la réussite commerciale du film est loin d'être évidente.

On constate un travail intéressant des décorateurs, notamment sur la première scène avec des représentations de couvertures du livre L'Avare, une pièce de Molière... en guise de murs, après une courte introduction sous forme de gros plan sur le texte du début de la pièce, histoire de montrer que le film le respecte à la lettre. L'ensemble dénote d'une certaine originalité.

Bonne performance également de Rosine Delamare sur les costumes d'époque. La tenue sobre d'Harpagon contraste avec la fantaisie des costumes de ses domestiques. Les autres adultes, et notamment son fils Cléante, sont vêtus de manière très classique.

GÉNÉRIQUE :

On constate l'absence de séquence pré-générique, fait inhabituel chez les productions Fechner. Il est probable que ce procédé a été jugé trop moderne pour l’adaptation d'une pièce du théâtre classique. Le film débute d'emblée par le générique, constitué d'un plan serré sur Harpagon (on ne voit même pas son visage), en train d'enterrer sa précieuse cassette dans un jardin. Pour plus de sécurité, il camoufle sous un tas de feuilles un piège à loups, juste au-dessus de la cachette !

Côté musique, on ne retrouve pas les compositeurs habituels des films de Louis de Funès. Exit les Georges Delerue, Vladimir Cosma ou Raymond Lefèvre, et bonjour le parfait inconnu Jean Bizet !

Le thème principal ressemble étrangement à la musique majestueuse, style royauté-château de Versailles, que l'on entend dans certaines scènes de L'aile ou la cuisse, à croire que Jean Bizet a copié sur Vladimir Cosma...

SCÉNARIO :

On parlera d'adaptation plutôt que de scénario, et cette adaptation est tout ce qu'il y a de plus fidèle. Louis de Funès a tenu à respecter la pièce à la virgule près, jusque dans les dialogues.

Le riche et avare Harpagon a deux enfants. Élise aime Valère, l'intendant de son père ; Cléante veut épouser Marianne, une jeune orpheline pauvre, et ne peut admettre que l'avarice de son père contrarie ce projet qu'il ignore encore.

Harpagon a caché dans son jardin une cassette remplie d'écus en or et craint par-dessus tout qu'on la vole. Il se méfie même de ses enfants ! Il veut épouser Marianne, a promis Élise à Anselme, un riche vieillard qui accepte de l'épouser sans dot (c'est toujours ça de gagné...), et compte marier Cléante à une veuve. Valère et Élise, consternés, songent à fuir ensemble.

Cléante, qui ne peut compter sur Harpagon, veut emprunter de l'argent à un usurier qui impose des conditions inacceptables. Il découvre que le prêteur n'est autre que son père ! Frosine, une entremetteuse manipulatrice, persuade Harpagon, qui hésite à épouser Marianne en raison du dénuement de cette dernière, qu'une épouse sans fortune n'exigera aucune dépense.

Harpagon invite Marianne à dîner et se dispute avec Maître Jacques qui se montre réticent face aux économies exigées par son patron concernant le repas. Humilié, Maître Jacques ne songe qu'à se venger. Marianne arrive en compagnie de Frosine. Evidemment, elle n'a pas le coup de foudre pour Harpagon...

Cléante arrive à son tour et avoue ses sentiments à Marianne. Les amoureux souhaitent que Frosine raisonne Harpagon mais ce dernier, qui a des soupçons, emploie la ruse pour savoir la vérité. Une terrible dispute éclate entre le père et le fils, et ne cesse que lorsque La Flèche, valet du premier, annonce une catastrophe à Harpagon : le vol de sa cassette d'écus - dont il est d'ailleurs l'auteur... pour le compte de Cléante.

Harpagon va trouver la police. Soupçonné, Valère croit qu'on l'accuse d'avoir séduit Élise et admet qu'elle est sa fiancée, ce qui provoque une nouvelle colère de l'Avare. Anselme découvre que Valère et Marianne sont en fait ses enfants. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes puisque les jeunes amoureux finissent satisfaits : Cléante va épouser Marianne et Valère convoler avec Elise. Harpagon finit tout seul... avec sa précieuse cassette.

DISTRIBUTION :

Louis de Funès se glisse dans la peau d'Harpagon, personnage de Molière célèbre s'il en est puisque son nom est devenu synonyme d'avarice. Il n'y a pas de reproche particulier à faire à son jeu, très bon comme à l'accoutumée.

Pour cette aventure inédite, très différente de tout ce qu'il avait fait auparavant au cinéma, Louis a voulu compenser sa méconnaissance de ce genre cinématographique par une sécurité à toute épreuve au niveau du réalisateur avec son complice Jean Girault, mais aussi au niveau des comédiens. Nombre de fidèles parmi les fidèles se retrouvent au générique. À commencer par Claude Gensac, interprète de l'entremetteuse Frosine.

Michel Galabru tient le rôle de Maître Jacques, le cuisiner et cocher d'Harpagon. Les autres serviteurs de notre avare sont Brindavoine, incarné par Guy Grosso, et La Merluche, qu'on retrouve sous les traits de Michel Modo. Ainsi, trois acteurs habitués des rôles de subordonnés de De Funès dans son personnage récurrent du chef Cruchot se retrouvent en serviteurs d'Harpagon...

Autres fidèles particulièrement appréciés par Fufu, Henri Genès dans le rôle du commissaire, lui qui a si souvent joué les gendarmes à ses côtés, et Max Montavon en Maître Simon. De Funès a toujours trouvé une petite place dans ses films pour cet acteur discret qui n'était pas forcément très demandé. C'était la grandeur d'âme de Louis que de faire travailler des acteurs peu connus en manque de cachets.

Si les domestiques et les personnages hauts-en-couleur sont joués par des proches de Louis de Funès, ses enfants et leurs fiancés ou fiancées, donc les personnages de jeunes gens sont interprétés par des comédiens peu connus que l'on n'a pas souvent vus au cinéma. La plupart d'entre eux ne se sont pas montrés particulièrement marquants, simplement ni bons ni très mauvais.

Franck David, c'est Cléante, le fils d'Harpagon, et Hervé Bellon son intendant, dont sa fille est éprise. Sa fille Élise, justement, est interprétée par Claire Dupuy, alors que sa fiancée Marianne, dont Cléante est amoureux, est jouée par Anne Caudry.

Christian Fechner a amené quelques-uns des acteurs habitués de ses tournages : Bernard Menez qui interprète La Flèche, le valet de Cléante, et Madeleine Barbulée, la mère de Marianne (rôle qui n'existe pas dans la pièce originale).

Complètent la distribution Georges Adoubert qui donne vie à Anselme, Micheline Bourday en Dame Claude, une servante, et plusieurs très petits rôles.

TEMPS FORTS :

Exercice difficile que de trouver quelques points positifs dans ce film indigeste, et même carrément raté. Harpagon qui fait semblant de se concentrer sur sa prière, puis quitte l'église pour éviter de donner de l'argent à la quête, et un peu plus tard un tiroir un peu long, arrachent quelques sourires.

L'originalité des décors en début de film est plombée par l'ennui indescriptible généré par la scène jouée. À part ça, on ne voit pas. Hormis lorsque le film se termine, justement parce que c'est la fin...

POINTS FAIBLES :

C'est tout le film qui est faible, très faible. Dans ces conditions, on ne recherchera pas de points faibles particuliers car les points sont trop énormes pour être de simples points. L'analyse à mener va consister à déterminer les causes de l'échec. On sait que Louis de Funès, par son immense talent, a pu sauver à lui seul certains films à scénarios peu travaillés. Or, ce n'est pas le cas ici.

En fait, la cause principale de l'échec est la volonté de Louis de Funès de rester trop fidèle à une pièce à la loquacité excessive qu'elle paralyse systématiquement toute action, et en particulier de ne pas modifier les dialogues. En effet, hormis une seule petite coupe, il faut se farcir l'intégralité des dialogues originaux. Et ces dialogues sont lourds, très lourds pour tout spectateur non familier du Français d'antan...

La plupart des spectateurs gardent un mauvais souvenir de Molière à cause des cours de Français au collège et au lycée, lorsque sa lecture leur est imposée plus souvent qu'à son tour. Non que l'auteur devenu le symbole de la langue française soit mauvais, il était même probablement très bon. On sait que les ressorts du rire varient considérablement d'une époque à l'autre, et même sur des périodes de quelques décennies. Dans ces conditions, que de nos jours certaines pièces de Molière arrivent encore à nous faire sourire est révélateur du talent de leur auteur, par ailleurs d'une triste pertinence quant à certains sujets si terriblement d'actualité de nos jours (la société des apparences dénoncée dans Le Misanthrope paraît même encore plus forte qu'à son époque).

Le problème, c'est que les tournures de l'ancien français, les phrases au passé simple, sans même parler des noms désuets et ridicules comme Cléante, tuent totalement tous les effets comiques tellement ils introduisent une distanciation avec notre imaginaire d'hommes et de femmes du 21ème siècle, et en particulier notre imaginaire du registre comique.

S'il est compréhensible que Louis de Funès ait voulu adapter la pièce telle qu'elle, et si ce fait lui a rapporté des critiques favorables de la part de cinéphiles intellectuels qui ne l'avaient point ménagé auparavant, on ne peut que regretter cet excès de fidélité du point de vue potentiel comique. Une comédie est faite pour être drôle. Si l'on ne rit pas, elle n'atteint pas son but et c'est donc un échec. Et ici, il faut être particulièrement bon public pour rire. Le public traditionnel de Fufu attend autre chose que des dialogues alambiqués à la limite du compréhensible, qui créent un salmigondis indigeste incapable de susciter la moindre hilarité.

Tout commence dès la première scène, avec ces dialogues interminables entre jeunes comédiens pas spécialement talentueux, sans charisme et même transparents. Partant de là, le spectateur n'est pas mis dans de bonnes dispositions, et la suite ne va pas l'en faire changer.

Le film est donc atteint d'une tare irrémédiable, celle d'absence de drôlerie, alors que plusieurs scènes auraient pu l'être en les allégeant des phrases emberlificotées et des tournures en ancien français concoctées par le sieur Jean-Baptiste Poquelin. Que De Funès n'a-t-il pas fait parler ses personnages à la sauce des années contemporaines ! On aurait assisté à un tout autre film, largement à la hauteur des derniers Gendarme, le potentiel comique de certaines scènes étant évident.

A défaut, L'Avare n'échappera au titre de pire film de De Funès devenu vedette qu'en raison de l’existence du calamiteux Sur un arbre perché.

ACCUEIL :

Le travail d'adaptation de Molière est salué par certains critiques intellectuels ou par des comédiens amis de De Funès comme Daniel Gélin. Mais du côté du grand public, c'est-à-dire la base des fans de Fufu, l'accueil est moins enthousiaste. Le film n'arrive qu'à la douzième place du box-office de l'année 1980 avec 2 425 000 entrées. Il s'agit de la plus faible performance d'un film de Louis depuis qu'il est devenu une tête d'affiche.

Ce n'est pas une catastrophe sur le plan commercial, mais il est clair que l'essentiel des entrées sont dues à la réputation de l'acteur principal, nanti d'une base d'admirateurs qui viennent en salles les yeux fermés dès lors qu'il est à l'affiche. Le bouche-à-oreille, lui, n'a pas dû attirer grand-monde, en raison des défauts évoqués, d'où le résultat mi-figue, mi-raisin.

SYNTHÈSE :

De Funès-Molière, l'association a fait flop, pour une pochade dont on aurait pu largement se passer dans la filmographie du génial comique.

LES SÉQUENCES CULTES :

La quête

Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger !

C'est me faire plaisir !

Elle est encore toute surprise

Cent mille écus en argent comptant.

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5. LA SOUPE AUX CHOUX

Scénario : Jean HALAIN, d'après le roman de René FALLET
Adaptation : Jean HALAIN, Louis de FUNÈS
Dialogues : Jean HALAIN
Réalisation : Jean GIRAULT
Musique : Raymond LEFÈVRE

Claude Ratinier, dit « Le Glaude », sabotier à la retraite, mène une vie tranquille dans le hameau des Gourdiflots au cœur du Bourbonnais, jusqu'au jour où il reçoit la visite d'un extraterrestre tout droit sorti de sa soucoupe volante. À l'insu de son voisin et ami Francis Chérasse, dit « Le Bombé », il initie son étrange visiteur aux délices de la soupe aux choux. Enthousiasmé, celui que Ratinier a baptisé « La Denrée » propose à son hôte de l'emmener sur sa planète où il pourra vivre jusqu'à deux cents ans. Mais le « Glaude » ne l'entend pas de cette oreille...

GENÈSE :

Lorsque Louis de Funès, aidé de Jean Halain qui se charge de l'adaptation, décide de transposer à l'écran le roman de René Fallet appelé La Soupe aux choux, le milieu du cinéma se montre sceptique, et plusieurs de ses représentants préviennent De Funès et Halain. Selon eux, Fallet n'est pas adaptable, en particulier à cause de la fameuse séance de « pétomanie » qui va engendrer l'arrivée du visiteur venu de l'espace.

Mais De Funès persiste car il a décelé tout le potentiel qu'il pourrait tirer du personnage du « Glaude » et même si la critique dite sérieuse se déchaînera contre le film, les faits lui donneront raison.

Tout le monde n'a pas la chance d'avoir des parents Auvergnats, certes, mais quand on a passé la plupart de ses vacances d'enfant aux confins du Bourbonnais, on est sans doute plus prédisposé à apprécier le film que d'autres personnes.

La Soupe aux choux n'est pas seulement une histoire gentillette d'amitié entre un paysan et un extraterrestre, c'est aussi un film presque documentaire sur le mode de vie des paysans du Bourbonnais tels qu'il en restait encore beaucoup dans les années 1980, une ode à la simplicité de la vie dans nos campagnes profondes. Le port des sabots a peu à peu disparu, mais les bérets, la baguette sous le bras, les litrons de vin rouge afin de boire des « canons » restent vivaces. Il est vrai que l'alcool fait des ravages dans cette région comme dans d'autres...

Le film est truffé d'expressions typiques de l'Allier et de ses environs, à commencer par la façon de faire précéder les noms et prénoms par un « le » ou un « la ». Cette habitude est assez fréquente dans les campagnes de plusieurs régions de France, mais particulièrement prégnante dans le Bourbonnais.

A l'heure où la mondialisation tente d'écraser implacablement tous les particularismes locaux, n'est-il pas plaisant de se plonger dans la délicieuse ambiance campagnarde tellement française, de découvrir ou redécouvrir des mots tels que « canon », « outil » (dans un sens différent de leur signification habituelle...), la « pleue », « brelot » et tant d'autres ?

On peut même trouver une interprétation symbolique au film : alors que le roman de Fallet narrait la fin de vie de deux vieillards, la Denrée apparaît comme une version moderne de la "Grande Faucheuse". Et il est vrai que la planète Oxo semble devoir être un futur Paradis pour nos deux compères...

RÉALISATEUR :

Après les deux films réalisés par Claude Zidi, Louis de Funès termine sa carrière entouré de ses fidèles. Ses quatre derniers films sont mis en scène par son vieux complice Jean Girault, ou par lui-même aidé par Girault comme sur l'Avare.

Le film n'a pas pour but de mettre en valeur le talent particulier de Jean Girault derrière la caméra. Sur un De Funès, il s'agit avant tout de laisser l'acteur principal s'exprimer à sa guise, le film étant systématiquement bâti autour de lui. Fufu est parfaitement à l'aise avec Jean Girault qui le laisse diriger les opérations et s'adapte à son rythme de travail allégé, âge et antécédents cardiaques obligent.

DÉCORS :

Le film est censé se dérouler à Jaligny-sur-Besbre, chef-lieu de canton de l'Allier. En fait, le tournage s'est déroulé en Seine-et-Marne. Le village de Champeaux a servi de cadre aux prises de vues des scènes situées à « Jaligny ».

Concernant le hameau des Gourdiflots, la maison du « Glaude » et celle du « Bombé » ont été construites spécialement dans un champ situé à l'extérieur du village de Bombon, non loin de la maison de retraite du château de Montjay. Elles ont été démontées après le tournage.

La reconstitution de l'univers de nos deux paysans s'avère très satisfaisante : le puits, les remises, les tables en bois, la photo de la femme de Ratinier et la mèche de cheveux qu'il a conservée après sa mort, le bonnet de nuit, les casseroles de soupe, la soupe au vin mangée de bon matin, tout ceci fleure bon la campagne bourbonnaise.

La création de la soucoupe volante de « La Denrée » a nécessité quatre mois de travail. C’est Guy Delécluse, qui avait créé le décor de la planète Krypton dans Superman, l’auteur de cet engin sympathique et bon enfant.

GÉNÉRIQUE :

Si une certaine facilité est observable concernant la mise en scène, très critiquable, il faut souligner le très bon travail réalisé pour les génériques tant au niveau du graphisme qu'au niveau musical.

Autant les musiques entendues dans la série des Gendarme présentent des insuffisances, autant Raymond Lefèvre a trouvé une élégante solution pour délivrer un excellent thème dans un registre où on ne l'attendait pas. En effet, qui dit science-fiction - et c'en est bien ici quoique on puisse penser, relevant plus d'un traitement français plus poétique que le sérieux anglo-saxon plus oppressant - dit musique électronique. Problème : on ne voit pas bien le rapport entre le traditionaliste Raymond Lefèvre et la musique électronique, qui relève d'une certaine modernité. Pourtant, Lefèvre va avoir l'idée géniale de composer un thème dont la mélodie évoque les thèmes populaires auvergnats, et de l'orchestrer aux synthétiseurs. Effet immédiat : c'est un thème qui, encore aujourd'hui, reste irrémédiablement un marqueur puissant du film. Et quand une musique reste ainsi dans les mémoires, c'est qu'elle est réussie. L'on remarque l'adresse de la solution de Lefèvre qui expose la thématique du film : le thème populaire représente le côté campagnard du film, l'orchestration, la "modernité" apportée par l'extra-terrestre.

Satisfaction aussi avec les thèmes intermédiaires, pour partie recyclés du Gendarme et les extraterrestres, ce qui était évidemment fort tentant...

Le générique de début montre Ratinier se déplaçant entre le hameau des Gourdiflots et Jaligny, alors que la peur d'être atteint par le diabète le pousse à aller consulter un médecin. Le générique de fin ne donne pas envie d'interrompre la diffusion avec la vue sur la soucoupe emmenant Chérasse, Ratinier,  et « La Denrée » sur la planète Oxo, au son de la « marche brune des chevaliers de la Lune », puis de la reprise du générique de début.

SCÉNARIO :

L'adaptation de Jean Halain et Louis de Funès est fidèle au roman, jusque dans les dialogues souvent conservés tels quels, même si, durée du film oblige, certaines scènes n'ont pu être adaptées ou ont été coupées au montage. La bande-annonce du film elle-même comporte des scènes non retenues, ou différentes de la version définitive. C'est la sixième et ultime fois que De Funès participe à l'adaptation d'un scénario.

Jaligny-sur-Besbre est un chef-lieu de canton de l'Allier, peuplé de moins de mille habitants. Le hameau des Gourdiflots est quant à lui imaginaire. Il serait situé assez loin du village, et abandonné de tous. De tous ? Non, car une poignée d'habitants le font encore vivre, parmi lesquels deux retraités, voisins, cousins, et amis.

Claude Ratinier, « Le Glaude », est un sabotier à la retraite. Veuf, il vit chichement, sans même utiliser l'eau courante installée autrefois sur demande de sa femme, car il est attaché à l'eau fraîche de son puits. A vrai dire, cette eau lui sert avant tout à accompagner son pastis quotidien car « Le Glaude » aime surtout le vin rouge, dont il boit cinq à six litres par jour. Comme tout bon paysan du Bourbonnais, il mange de la soupe au pain et aux choux.

Son compère Francis Chérasse, surnommé « Cicisse », ou « Le Bombé » parce qu'il est bossu, est un puisatier célibataire, lui aussi retraité. Tout comme « Le Glaude », il porte des sabots, aime le pastis et les « canons », c'est-à-dire les coups de vin rouge dont il fait une consommation aussi importante que son acolyte. Il n'a pas l'eau courante car il n'a jamais eu de femme pour la lui demander...

Un article lu dans La Montagne, le quotidien local, persuade Ratinier qu'il est atteint par le diabète, et qu'en raison de facteurs héréditaires, il risque de perdre ses deux yeux. Il va consulter un médecin qui se révèle effaré par sa consommation quotidienne d'alcool et ne lui autorise qu'une chopine par jour. L'influence du « Bombé » le pousse à abandonner sur le champ ce régime bien trop draconien.

Un soir, alors que les deux amis prennent le frais devant chez eux, Ratinier se plaint de la disparition de son épouse qu'il va voir tous les jours au cimetière et lui manque énormément. Pour le consoler, le « Bombé » lui propose de se livrer à un concours de pets tous plus bruyants (et malodorants...) les uns que les autres. Rien de plus facile lorsqu'on se nourrit surtout de soupe aux choux...

Peu après, nos paysans vont se coucher, et c'est alors que surgit une soucoupe volante dont l'unique occupant se présente devant la maison du « Glaude ». Alerté, le « Bombé » sort de chez lui, mais l'extraterrestre le neutralise avec un appareil qui l'endort profondément. Après avoir cru son meilleur ami mort, Ratinier est rassuré par ses ronflements et invite l'envahisseur à entrer chez lui.

La conversation n'est pas facile car le nouveau venu ne s'exprime que par gestes et par des espèces de gloussements. « Le Glaude » finit par comprendre que l'extraterrestre a été attiré par les bruits du concours de gaz intestinaux qu'il a enregistrés et lui fait écouter. Il a cru qu'il s'agissait d'un appel. Effaré, Ratinier propose un « canon » au visiteur, mais celui-ci refuse. Visiblement affamé, il accepte en revanche de manger de la soupe aux choux et semble se régaler. Il demande à en emporter sur sa planète, et son hôte ne se fait pas prier pour lui en donner une bonne ration.

Après son départ, « Le Bombé » se réveille et affirme avoir vu une soucoupe volante, mais son ami, de fort mauvaise foi, lui cache la vérité et prétend qu'il a fait un cauchemar en raison d'une indigestion de pied de cochon.

Le lendemain, « Cicisse » devient la risée de tout Jaligny en racontant son histoire de soucoupe, évidemment mise sur le compte d'un excès de vin rouge. Les gendarmes ne croient pas non plus à son histoire pourtant confirmée par une voisine, hélas ! arriérée mentale. Les autorités pensent que les soucoupes volantes ne sont que des divagations de « bredins » (débiles mentaux dans le langage bourbonnais) et d'alcooliques.

De retour chez lui, « Le Bombé », mortifié, manifeste l'intention de se pendre. Inquiet, « Le Glaude » sabote la corde pour faire échouer la tentative, et Chérasse, qui s'est fait mal en retombant sur la partie charnue de son anatomie, préfère abandonner ses idées morbides pour aller se coucher.

Quelques nuits plus tard, l'extraterrestre est de retour, et c'est une surprise pour Ratinier puisque, désormais, il parle ! Il a appris le langage terrien en écoutant parler les gens de Jaligny, et s'exprime donc à leur manière, avec les mêmes expressions et le même accent paysan. Il explique qu'il vient de la planète Oxo, une toute petite planète inconnue des Terriens et qui ne compte que deux mille habitants qui vivent tous jusqu'à l'âge de deux cents ans sans quasiment changer d'apparence du début à la fin, car « ça ne sert à rien de changer d'apparence ».

Les habitants d'Oxo ont déclaré la soupe aux choux « dangereuse » ce qui provoque la fureur du « Glaude », mais l'extraterrestre, désormais appelé « La Denrée », le rassure en lui expliquant que c'est parce qu'elle est bonne qu'elle est dangereuse. Les Oxiens forment une civilisation parfaite, qui ignore ce qu'est le plaisir, et se nourrissent d'extraits minéraux. Ils veulent s'assurer que la soupe ne présente aucun risque de « décadence » et de « ramollissement des esprits ».

Avant de repartir avec sa ration de soupe, « La Denrée » est intrigué par la photo de mariage du « Glaude » et par la Francine, la défunte épouse de son hôte. Il demande à Ratinier si ça lui ferait plaisir de revoir la Francine, mais ce dernier se fâche et lui assène que les morts doivent être respectés.

Au cours de la nuit, un astronef dépose non loin des Gourdiflots une jeune femme de vingt ans : il s'agit de la Francine, telle qu'elle était lors de son mariage avec « Le Glaude » ! Elle rentre aussitôt chez elle et son mari est stupéfait de ce retour pour le moins inattendu. La différence d'âge ne facilite pas les rapports entre les deux époux. Ravie de se voir offrir une seconde vie, la Francine ne veut pas la passer à laver le linge dans la rivière, ni à faire le ménage et à préparer les repas. Elle souhaite avant tout s'amuser. De plus, « Le Glaude » n'est même plus autorisé à la voir nue, ni à « l'arranger » !

Initiée à la vie moderne par une fille de son âge, voilà la Francine habillée à la dernière mode au grand dam de Ratinier. Elle manifeste l'intention de prendre un bain de soleil et passe à l'acte, ce qui scandalise son mari. Une dispute éclate et la Francine assène alors à son « Glaude » qu'elle l'a trompé avec « Le Bombé » pendant qu'il était prisonnier de guerre.

La Francine part au bal, et « Le Glaude » empoigne une carabine, bien décidé à régler ses comptes avec l'infâme « Cicisse ». Après avoir nié, « Le Bombé » finit par avouer sa liaison avec la Francine sous la menace du fusil. Se jugeant indigne de son pardon, il invite « Le Glaude » à lui tirer dessus, mais ce dernier, un peu calmé par ses aveux, déclare « qu'on n'est pas cocu des quarante ans après », et les deux amis se réconcilient en buvant un « canon ».

Le départ de la Francine pour Paris avec un bellâtre soulage Ratinier qui n'avait plus du tout les mêmes idées que sa femme, même s'il lui reste très attaché et lui souhaite beaucoup de bonheur.

La troisième visite de « La Denrée » provoque la colère du « Glaude » : il apprend que les Oxiens ont découvert que la soupe aux choux était une soupe nommée « plaisir », qu'il vont mettre le sourire à l'essai, que c'est une révolution, et qu'ils invitent « Le Glaude » à s'installer sur leur planète, où il pourra faire pousser les choux et les légumes pour la soupe, et vivra jusqu'à deux cents ans !

Ratinier refuse d'abandonner Chérasse et son chat. Pour le convaincre, « La Denrée » lui propose de les emmener eux aussi afin qu'ils vivent jusqu'à deux cents ans, et accepte de boire un « canon », ce qu'il avait toujours refusé auparavant. L'alcool lui monte à la tête et il émet des projets grandiloquents. « Le Glaude » le renvoie dans sa soucoupe sans accepter sa proposition. Néanmoins, « La Denrée » laisse un émetteur-récepteur à sa disposition afin de pouvoir entrer en contact avec lui à tout moment, au cas où il changerait d'avis.

Peu de temps après, Chérasse et Ratinier reçoivent la visite du maire. Passablement mégalomane, l'édile leur annonce que l'heure de « l'expansion économique génératrice d'emplois » est arrivée, et qu'on va construire à Jaligny, non seulement un lotissement, mais un parc d'attractions installé au hameau des Gourdiflots ! Il souhaite reloger les deux vieillards ailleurs et remplacer leurs maisons et terrains par un parking et par le « Rocher aux singes » !

Nos amis refusent et renvoient le maire qui se fâche et les prévient qu'à défaut de pouvoir les expulser en raison de leur âge et de leur état de santé, le parc sera construit tout autour de chez eux, que le bruit et les visiteurs seront insupportables et qu'il leur mènera la vie dure afin de « les faire crever le plus vite possible » (!)

En effet, l'ouverture du parc d'attractions rend la vie de nos paysans impossible. Protégés par des grilles, les visiteurs les prennent pour une attraction et leur lancent des cacahuètes. Exaspéré, « Le Glaude » décide d'accepter la proposition de « La Denrée ». Il reprend contact avec lui grâce à l'émetteur-récepteur, le présente au « Bombé » et, dès la nuit suivante, les deux amis partent pour de bon dans la soucoupe de l'extraterrestre, en direction de la planète Oxo. Une escadrille d'astronefs s'empare de leurs maisons et des terrains environnants afin de les emmener eux aussi sur Oxo.

DISTRIBUTION :

Louis de Funès, bien qu'en fin de carrière et fatigué, montre l'étendue de son talent dans ce rôle de petit paysan arriéré à l'opposé total des personnages qu'il a l'habitude d'incarner. La coutume pour Fufu, du moins depuis qu'il est devenu une vedette de premier plan, ce sont les rôles de chefs d'entreprise, de personnages importants, ou de représentants de l'ordre, généralement citadins. Il parvient à se montrer convaincant dans l'interprétation du « Glaude », ce qui est méritoire. Évidemment, il ne sait pas marcher avec des sabots, mais il ne faut pas trop en demander... En tous cas, on n'a aucune peine à le prendre pour un vrai paysan.

A noter que ce rôle est une sorte de retour aux sources pour Louis de Funès, car lorsqu'il n'était encore qu'un acteur sans notoriété, il interprétait parfois des rôles de petits paysans, de braconniers, dans des films du style Ni vu, ni connu.

Avec Jean Carmet, Fufu a trouvé le partenaire idéal pour le rôle du « Bombé ». Il est vrai que ce type de personnages est déjà beaucoup plus dans le registre assez « terroir » de Carmet que dans les classiques de De Funès, mais la qualité de l'interprétation de ce très bon acteur est à mettre en relief.

Pour le personnage de « La Denrée », on s'attendait à retrouver Maurice Risch qui semblait être l’acteur idoine pour le rôle et avec qui Louis de Funès avait l'habitude de travailler. Mais c'est finalement Jacques Villeret qui hérite de ce personnage farfelu, vêtu d'une combinaison rouge et jaune. Habitué aux rôles de benêts, Villeret, de son vrai nom Mohammed Boufroura, n'a aucun mal à endosser le costume de cet extraterrestre naïf et iconoclaste. Son talent éclate au grand jour dans cette comédie où il se montre parfait en tous points. Le film est donc servi par un trio d'acteurs principaux vraiment excellents.

Jacques Villeret a raconté que Louis de Funès dirigeait tout sur le tournage du film. Il savait ce qu'il voulait et quand il n'était pas satisfait, il avait tendance à taper du pied. Avant le début du tournage, De Funès l'avait prévenu du risque qu'il prenait sur ce film, en ces termes :

« Cela peut être très bien pour vous, mais ça peut aussi être la fin de votre carrière. »

Dans la « vraie vie », De Funès et Villeret étaient à l'inverse de leurs personnages. Alcoolique dans le film, Louis n'avait pas droit à l'alcool en raison de son régime, alors que Jacques Villeret, très sobre dans le rôle de « La Denrée » (à l'exception d'une scène...), était alcoolique depuis des années, ce qui fût probablement la cause de son décès prématuré à l'âge de 55 ans.

La distribution féminine produit un cruel contraste tellement elle souffre de la comparaison par rapport aux acteurs masculins principaux. Christine Dejoux n'est pas naturelle dans le rôle de la Francine. On voit que ce n'est pas une vraie paysanne, et elle a du mal à parler à la manière bourbonnaise. On n'en apprécie que plus le jeu des trois acteurs majeurs... Sa collègue Gaëlle Legrand, déjà beaucoup plus jolie, est nettement plus à l'aise dans la peau de Catherine Lamouette, la « chtite » Lamouette, comme dit Ratinier. Dommage que son rôle ne soit pas plus développé, et surtout qu'elle n'ait pas été choisie à la place de Christine Dejoux pour incarner la Francine.

Ces deux actrices, qui n'ont jamais acquis une grande notoriété, ont également été vues ensemble dans Viens chez moi, j'habite chez une copine avec Michel Blanc, un film que Louis de Funès avait beaucoup apprécié.

Que dire de la prestation de Claude Gensac en arriérée mentale ? Pas franchement mauvaise, mais elle en fait trop, et sa tenue de paysanne innocente est vraiment exagérée. Quand on a connu Gensac en femme élégante et distinguée de Louis de Funès, ce rôle a du mal à passer. Après le personnage caricatural de Marguerite dans L'aile ou la cuisse, la malheureuse n'est vraiment pas mise en valeur dans les ultimes films de Fufu...

Abonné aux films de De Funès, l'excellent Henri Génès interprète avec talent le brigadier de gendarmerie comme dans Le Corniaud. On a toujours plaisir à le retrouver même si son accent méridional était plus adapté pour la brigade de Carcassonne du Corniaud que pour celle de Jaligny-sur-Besbre dans l'Allier.

Marco Perrin est très bon en maire expansif et mégalomane, particulièrement cruel avec Chérasse et Ratinier qu'il considère comme des « poids morts ». Né Jean Marco Markovitch, cet acteur d’origine serbe a vu sa carrière s’interrompre peu de temps après ce film, lorsqu’en 1983, alors âgé de 56 ans, il fut frappé d’hémiplégie.

On arrive ensuite aux très petits rôles. Le fidèle Max Montavon laisse tomber les compositions de maniérés pour incarner un paysan, frère d'Amélie Poulangeard, la voisine simple d'esprit mais pas aveugle puisqu'elle s'est très bien rendu compte du manège mené par « Le Glaude » et « La Denrée ».

La patronne de L'Hôtel de France a pour interprète Perrette Souplex, et l'inattendu Philippe Brizard compose en Guillaume, le « chti Guillaume » que Ratinier a connu tout bébé, un facteur paysan très réaliste, toujours prêt à boire un « canon » avec les destinataires de ses lettres.

Philippe Ruggieri ne joue qu'un rôle mineur, celui du nouveau fiancé de la Francine. Ce godelureau suscite la méfiance du « Glaude » qui conseille à sa chère Francine de se méfier.

Absent à l'écran, Jean-Pierre Rambal se contente de jouer le narrateur en début du film, histoire de situer le contexte.

TEMPS FORTS :

La première moitié du film, avant le retour de la Francine, est la meilleure. C'est la période des découvertes : découverte du mode de vie de Chérasse et Ratinier, découverte de « La Denrée » et des fondamentaux de la planète Oxo.

La première scène, celle du diabète et du régime, est non seulement très réussie, mais constitue aussi un parfait avant-goût de la tonalité du film, du moins lors de sa première partie. De Funès peut s'en donner à cœur joie dans le registre grimacier avec le passage où il mime les membres de sa famille atteints par le diabète et contraints de se faire enlever un œil. Au retour de chez le médecin, Ratinier, pétri de bonnes intentions, refuse l'invitation de Chérasse, désireux de boire un pastis avec lui. Après plusieurs gestes de mépris explicites, « Le Glaude » n'en peut plus et cède brusquement aux provocations du « Bombé ». Il se rattrape en buvant plusieurs verres de « perniflard » d'affilée !

La mauvaise foi du « Glaude » lorsque « Le Bombé » affirme avoir vu une soucoupe permet à De Funès d'exprimer tout son potentiel, immense en ce domaine, et de renouer avec son personnage de dominant persécuteur.

La découverte du mode de vie des habitants d'Oxo est un autre très bon moment grâce à l'air effaré du « Glaude » face à certains aspects des habitudes « oxiennes ». Lorsque « La Denrée » affirme qu'il a soixante-dix ans, tout comme son hôte, Ratinier a du mal à le croire, mais l'étrange visiteur lui explique que, sur sa planète, les habitants restent jeunes pendant toute leur vie :

- Ça ne sert à rien de changer d'apparence...
- Ah ! Ben, c'est sûr que ça ne sert à rien... Mais nous, on ne nous demande pas notre avis, il faut qu'on y passe. Tiens, regarde !... »

Et « Le Glaude » de montrer son crâne dégarni, puis de miner le visage grimaçant d'une grand-mère, avec une moue irrésistible !

Trouvaille intéressante, l'espèce de mannequin à l'effigie du brigadier de gendarmerie que ce dernier utilise pour éviter d'écouter pendant de longues minutes les divagations de l'innocente. Une impulsion sur la tête et il se met à osciller de haut en bas comme si le gendarme écoutait attentivement en faisant « oui » de la tête, et l'arriérée mentale qui ne se rend compte de rien !

La séquence la plus intéressante de la deuxième partie, celle du retour de la Francine, est l'explication mouvementée entre Chérasse et Ratinier au sujet de la liaison entre la Francine et « Le Bombé » pendant que « Le Glaude » était prisonnier de guerre. « Le Bombé » n'est pas au courant du retour de la Francine et ne comprend pas comment son acolyte a pu apprendre la chose. Il décide dans un premier temps de nier en bloc. Furieux, Ratinier charge son fusil avec une cartouche pour le sanglier et un autre pour l'éléphant. Chérasse avoue alors, non sans s'être renversé son bol de soupe au vin sur la tête en levant les mains en l'air. On constate qu'il mange de la soupe au vin dès son petit-déjeuner, pris au lit.

Autre dialogue intéressant, cette fois entre la Francine et son mari :

- Il est où, mon vélo ?
- Vendu !
- Vendu ?
- Il est rare qu'on pédale dans les cercueils...
- Dorénavant, tu ne m'arrangeras plus. Et tu passeras un coup par terre pendant que je serai absente !
- T'as pas le droit de me parler comme ça ! Quand même, je t'ai porté des pétunias au cimetière, de beaux géraniums... Il faut quand même que tu saches que si t'es en vie, c'est grâce à moi. Si j'avais pas pété, tu serais pas là ! Parce que quand je pète, « La Denrée » réchappe tout de suite dans sa soucoupe volante !
- Eh ben... T'as dû en vider des tonneaux de vin rouge pendant que j'étais pas là...
- J'avais pas bu, j'ty jure ! Depuis que t'es morte, j'ai pas un bu un seul canon... (!) »

La troisième partie, constituée de la proposition de départ de « La Denrée », refusée et finalement acceptée du fait de la construction du parc de loisirs, comporte également son lot de bons moments avec un Marco Perrin parfait dans le rôle du maire. Vexé par le refus de Chérasse et Ratinier de quitter les Gourdiflots, il part en les abreuvant de menaces :

« Si vous n'étiez pas vieux et malades, il y a longtemps que je vous aurais fait exproprier. Mais ne rigolez pas trop vite, Chérasse et Ratinier, on finira par y arriver. En attendant, les bulldozers et les pelleteuses, ça va vous ronfler aux oreilles ! Je vous ferai crever, moi ! Vieux fossiles... »

Et plus tard, lorsque « Le Glaude » et « Le Bombé » sont persécutés par les touristes :

« Je vous l'avais bien dit que je vous ferais crever, vieux fossiles ! Et quand vous serez au cimetière, la commune, débarrassée de ses poids morts, pourra enfin ouvrir les ailes de l'expansion économique ! Vieux débris !... »

POINTS FAIBLES :

Malgré quelques passages intéressants, le gros point faible du film est la seconde partie, celle du retour de la Francine. La prestation ratée de Christine Dejoux, absolument pas crédible en paysanne, et qui ne semble pas avoir suffisamment travaillé le rôle, est pour beaucoup dans cet échec qui, heureusement, ne dure qu'une vingtaine de minutes.

On note de nombreuses insuffisances dans la mise en scène. Par exemple, lorsque Ratinier se rend chez le médecin, la plaque apposée à l'entrée du cabinet ne comporte que la seule inscription « Docteur » (!). Il n'a pas de nom, le docteur ?

Concernant la scène la plus emblématique, celle de la séance de « pétomanie », c'est aussi la plus contestée, celle qui a fait se déclencher les foudres des critiques. Pourtant, elle n’a pas été traitée de façon vulgaire, et la classe de Fufu fait beaucoup pour la rendre drôle. Si elle ne mérite pas la curée qu'elle a subie, elle ne constitue pas non plus le sommet du film, ni même un de ses points forts. Néanmoins, il serait dommage de ne retenir de La Soupe aux choux que cette scène, certes marquante mais pas essentielle.

ACCUEIL :

L'ensemble des critiques vont assassiner le film, essentiellement en raison de la séance de « pétomanie », jugée « vulgaire », mais aussi parce qu'ils n'ont pas compris, ni apprécié son aspect « comédie paysanne ». L'originalité du thème de la rencontre entre un extraterrestre, symbole de la science, de l'avenir, de la modernité, et un paysan traditionaliste vivant dans un des coins les plus reculés de France n'a pas suffi à susciter l'intérêt de la poignée de prétendus spécialistes du cinéma qui en fait ne représentent qu'eux-mêmes.

En revanche, le public a été au rendez-vous. Certes, l'impact des critiques défavorables, et du désastreux L'Avare qui a précédé, ont abaissé les entrées à trois millions de personnes. Pour un film de Louis de Funès, on peut trouver que c'est faible, mais compte tenu du contexte général très défavorable au film et de la baisse globale de qualité des films de Fufu depuis sa maladie, qui finit forcément par avoir des répercussions, ce résultat est globalement très satisfaisant.

 

SYNTHÈSE :

De Funès-Fallet, De Funès-Villeret, l'extraterrestre et le paysan : autant de rencontres improbables qui ont abouti à un film agréable, imprégné de l'authenticité des campagnes françaises.

LES SÉQUENCES CULTES :

Les bonnes femmes, il leur faut tout le confort moderne maintenant.

Écoute donc voir...

Gamin, on attaque !

On voit tes deux nichons, comme si tu avais le cul à l'air.

Elle a jamais fait crever personne ma soupe !

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6. LE GENDARME ET LES GENDARMETTES

Production : Société Nouvelle de Cinématographie
Scénario : Jacques VILFRID
Adaptation : Jacques VILFRID, Jean GIRAULT, Gérard BEYTOUT
Dialogues : Jacques VILFRID
Réalisation : Jean GIRAULT et Tony ABOYANTZ
Musique : Raymond LEFÈVRE

La célèbre brigade de gendarmerie de Saint-Tropez, qui vient d'emménager dans de nouveaux locaux, reçoit le renfort de quatre stagiaires féminines dont elle devra assurer la formation. Les jeunes femmes sont enlevées tour à tour par un espion désireux de s'emparer de leurs bracelets sur lesquels se trouve le code d'accès au nouveau super-ordinateur de la brigade, détenteur de secrets militaires que le malfaiteur espère vendre au plus offrant.

GENÈSE :

Le Gendarme et les Extraterrestres a été un tel succès commercial que plusieurs projets de nouveaux films avec les personnages créés par Richard Balducci voient le jour, sans qu'aucun ne se concrétise rapidement.

Il est même envisagé une suite à l'opus précédent, intitulée Le Gendarme et le retour des extraterrestres. Louis de Funès voudrait tourner cette suite sous forme de film muet, un genre auquel on sait qu'il s'intéresse particulièrement. Il est curieux qu'aucun projet de suite n'ait abouti compte tenu de réel succès de la dernière aventure des gendarmes.

Finalement, le sixième et dernier film de la série ne sera tourné que trois ans après le précédent, et sera très différent puisqu'il donnera à nos représentants de la Loi des collègues féminines. Il n'était pas évident de trouver une histoire originale après avoir mis nos gendarmes aux prises avec des envahisseurs venus de l'espace. Cette fois-ci, on redescend sur Terre avec un scénario qui surfe sur les tendances du moment.

Nous sommes en 1982 et l'heure est au « changement ». Hormis l'exploitation du thème de l'émergence des femmes dans diverses activités professionnelles - toutefois très imparfaitement traité dans le film - le scénario fait une allusion discrète, mais évidente, au « changement » qui s'est produit l'année précédente avec l'arrirvée de la gauche au pouvoir : lorsque Cruchot envisage des sanctions sévères à l'encontre d'un de ses hommes qui a utilisé l'ordinateur de la brigade à des fins personnelles afin d'obtenir les coordonnées d'une belle Suédoise, le colonel l'en dissuade aussitôt. Il constate d'un air résigné que « chouchouter le petit personnel est peut-être un des signes du changement »...

Louis de Funès reprend aussi le thème du racisme abordé dans Les aventures de Rabbi Jacob. Ainsi, Cruchot n'admet pas la présence au sein de la brigade de femmes gendarmes, dont « une Noire, par-dessus le marché ! »

A posteriori, le fait marquant de ce dernier film de la série est, bien entendu, qu'il fut aussi le dernier film de Louis de Funès. Une comédie placée sous le signe du drame : décès du réalisateur au cours du tournage, de l'acteur principal, et d'un acteur secondaire (Max Montavon) au cours de l'année suivante.

RÉALISATEUR :

Comme dans tous les films de la série, le vieux complice de De Funès qu'est Jean Girault est chargé de la réalisation. Malheureusement, il va décéder au cours du tournage, victime de la tuberculose. Il meurt à Paris le 20 juillet 1982 à l'âge de 58 ans. Je garde un souvenir particulier de ce triste événement. Les photos des obsèques, publiées dans la presse du genre Ici Paris, montrèrent un De Funès évidemment grave, effondré par la perte d'un de ses meilleurs amis. Pour la première fois, j'avais vu mon acteur favori triste, accablé dans la « vraie vie », et le contraste avec l'image légère donnée dans ses films m'avait fait prendre pleinement conscience que l'acteur n'est pas l'homme.

Tony Aboyantz, l'assistant de Jean Girault, prend en charge la réalisation de la fin du film. C'est la première et dernière fois qu'il dirige les opérations, habitué aux rôles de second. Ainsi, il fut assistant de nombreux metteurs en scène connus parmi lesquels on peut citer Max Ophüls, Robert Hossein, et Bernard Borderie, avec qui il a travaillé sur la série des Angélique.

DÉCORS :

Le tournage a lieu au cours de l'été 1982 à Saint-Tropez et dans les environs. Paysages azuréens et ciel bleu sont au programme comme dans les cinq films précédents, ou plutôt quatre des cinq puisque le deuxième de la saga se déroule à New-York.

On ne peut rien reprocher aux décors naturels, magnifiques, si ce n'est d'accréditer l'idée qu'il fait toujours beau sur la Côte d'Azur, ce qui est loin d'être le cas. Je n'ai pas le souvenir d'avoir vu une seule scène sous la pluie dans cette série de films, ni même un léger temps nuageux...

Les nouveaux locaux de la gendarmerie ressemblent fort aux anciens. On ne voit pas l'intérêt de ce prétendu changement puisque les locaux avaient déjà été modernisés sur le film précédent avec les extraterrestres. Le seul apport de l'ordinateur surpuissant aurait été bien suffisant.

Les gendarmes sont toujours équipés de Méharis vertes, et le Colonel roule en Renault 20, voiture assez typique du début des années 80. Un œil attentif remarquera que deux véhicules différents ont été utilisés en tant que Deux-chevaux de Sœur Clotilde.

GÉNÉRIQUE :

Aucune innovation concernant les génériques. Le début présente les vues habituelles de Saint-Tropez et de ses environs, prises d'hélicoptère, au son de la musique de Raymond Lefèvre déjà entendue dans Le Gendarme et les extraterrestres. Le générique de fin est d'un classique presque caricatural. Ne pas conclure un Gendarme par le traditionnel défilé de la brigade sur la rue principale de Saint-Tropez aurait sans doute été considéré comme une hérésie, tout comme le renouvellement de la musique de Raymond Lefèvre. Tradition incontournable ou solution de facilité ? À moins qu'il ne s'agisse des deux à la fois...

On ne constate pas plus d'innovation dans les musiques complémentaires, qui ressemblent beaucoup à celles entendues dans Le Gendarme et les extraterrestres et La soupe aux choux.

SCÉNARIO :

Le scénario se situe dans la lignée des Gendarme précédents : une suite de gags plus ou moins drôles pendant la première partie, puis une intrigue policière à trois sous où, comme toujours, Cruchot va devoir faire front seul contre tous.

Alors qu'elle vient d'emménager dans de nouveaux locaux et qu'elle bénéficie d'un ordinateur surpuissant capable de résoudre n'importe quel problème en peu de temps, la brigade de Saint-Tropez est chargée d'assurer la formation de quatre femmes gendarmes débutantes. La nouvelle réjouit les hommes, mais laisse néanmoins Cruchot circonspect : des femmes dans la gendarmerie, c'est tout un monde qui s'écroule pour le malheureux Maréchal-des-Logis-Chef. Une des nouvelles venues est africaine, ce qui accroît encore la perplexité de Cruchot et avive des fantasmes à réminiscence raciste.

Alléché par la jeunesse des recrues, qu'il imagine séduisantes, l'adjudant Gerber va les chercher en voiture à la gare d’Hyères, accompagné par Cruchot. La déception est au programme avec la descente du train d'un quatuor de femmes énormes que notre duo prend pour les femmes gendarmes avant que les arrivantes ne dissipent le quiproquo.

Gerber et Cruchot rentrent bredouilles et ont la surprise de trouver les jeunes femmes à la brigade dès leur retour : les recrues ont manqué leur train et sont venues en avion. Gerber et ses hommes rivalisent de zèle pour servir une collation aux nouvelles venues qui sont ravissantes. Ce manège désespère Josépha et Madame Gerber. Heureusement pour elles, les gendarmettes sont logées chez les religieuses amies de Cruchot...

Et ce n'est que le début puisque une jeune femme va recevoir une proposition équivoque par l'intermédiaire d'un billet doux anonyme. À la suite d'une méprise, Josépha croit son mari coupable. Ludovic va donc mener une enquête et découvrir le vrai coupable qui n'est autre que l'adjudant Gerber.

Tout se déroule pour le mieux pour les petites stagiaires jusqu'au jour où deux d'entre elles sont enlevées coup sur coup ! Le Colonel choisit ce jour pour venir demander leurs impressions aux gendarmettes. Panique de Gerber et Cruchot qui veulent cacher la vérité à tout prix. Pour tromper le Colonel, Cruchot ne va pas hésiter à faire habiller en gendarmettes un couple d'automobilistes pris en flagrant délit d'infraction !

Malgré la surveillance accrue de nos gendarmes, les deux stagiaires restantes sont enlevées à leur tour. Gerber demande à Josépha de s'habiller en gendarmette et de sillonner les rues de Saint-Tropez en pleine nuit afin de servir d'appât, histoire de mettre la main sur le ravisseur. Inquiet des risques encourus par son épouse, Cruchot s'habille en femme et prend sa place à l'insu de son supérieur. Résultat : il est enlevé à la place de Josépha.

Ludovic se retrouve prisonnier avec les quatre gendarmettes sur l'Albacora, un yacht appartenant à un espion désireux de s'emparer du bracelet des femmes gendarmes : les quatre bracelets vont lui permettre de reconstituer la combinaison du code nécessaire pour accéder aux données secrètes stockées sur l'ordinateur de la brigade, des secrets militaires importants qu'il pourra vendre au pays le plus offrant.

Après s'être emparé du dernier bracelet, qui était en fait porté par Cruchot déguisé, il demande à ce dernier de lui ouvrir l'accès aux locaux de la gendarmerie afin d'interroger l'ordinateur en échange de sa libération et de celle des jeunes femmes. Cruchot accepte et se débarrasse de ses collègues et des visiteurs afin que l'espion, dénommé Le Cerveau, puisse agir en tout tranquillité.

Le Cerveau n'a aucune parole : après avoir obtenu les renseignements,  il s'apprête à jeter Cruchot et les gendarmettes à la mer afin d'éliminer ces témoins gênants. Mais les jeunes femmes ont pu envoyer un message radio, capté par Sœur Clotilde, qui s'empresse de prévenir la brigade. Les gendarmes interviennent à bord du yacht et découvrent les bandits prisonniers des femmes gendarmes, qui se sont révélées plus coriaces que prévu.

Gerber et Cruchot informent le ministre en visite de ce qui s'est passé et lui remettent les plans secrets, mais ce dernier les déchire avec un bon sourire. Prévenus des agissements du Cerveau, de fausses données avaient été sciemment insérées dans l'ordinateur. Nos gendarmes sont furieux d'avoir été manipulés ainsi par le ministre qui ne se cache pas d'avoir voulu utiliser leurs qualités exceptionnelles.

DISTRIBUTION :

Louis de Funès reprend pour la sixième et dernière fois l'uniforme et le képi du Maréchal-des-Logis-Chef Ludovic Cruchot. Marqué par le poids des ans, il manque parfois un peu d'enthousiasme, mais son talent est toujours là. Il est dommage que les scénaristes aient abandonné certains des aspects habituels de son personnage. La dureté envers ses hommes, source de moments comiques importants, n'est guère présente, et ses relations avec Josépha ne sont plus ce qu'elles étaient : terminés, les « Ma biche » de légende.

On retrouve l'incontournable Michel Galabru dans le rôle de l'adjudant Gerber. La gent féminine exerce toujours un attrait indéniable sur sa personne, ce qui lui vaudra quelques déboires dans la première partie du film.

Les inamovibles Guy Grosso et Michel Modo endossent les costumes des gendarmes Gaston Tricard et Jules Berlicot. Piliers de la série, ils sont plus souvent mis à contribution que leurs collègues.

Maurice Risch était déjà présent dans le volet précédent dans le rôle de Beaupied, et joue cette fois-ci un rôle beaucoup plus secondaire.

Le transparent Jean-Pierre Rambal, qui n'avait guère convaincu face aux envahisseurs, est remplacé par Patrick Préjean alias le gendarme Perlin, un personnage pas plus en vue que celui de Beaupied. Christian Marin et Jean Lefèbvre n'ont jamais été remplacés, d'où l'arrivée de Grosso et Modo dans les rôles de gendarmes principaux derrière le duo majeur, en raison des insuffisances de leurs successeurs.

Le retour de Claude Gensac dans le rôle de Josépha laisse un sentiment mitigé. À première vue, il ne peut qu'être satisfaisant puisque Gensac est l'épouse traditionnelle de Fufu à l'écran, la « vraie » Madame Cruchot. Hélas ! Claude Gensac a terriblement vieilli. Elle ne ressemble plus guère à la Josépha d'autrefois, et sa nouvelle coiffure avec cheveux courts ne lui va pas du tout. Cette coupe a probablement été rendue nécessaire par la scène où Cruchot prend sa place, afin de ne pas affubler De Funès d'une perruque trop longue, mais le résultat n'est pas fameux.

De plus, les traits de caractère de Josépha ont été totalement modifiés, et pas dans le bon sens : elle est devenue un personnage grotesque et outrancier, digne d'une pantalonnade, une femme aigrie et mesquine, férocement jalouse de son mari. Navrant !

Par ricochet, on n'en apprécie que plus Madame Gerber incarnée par Micheline Bourday. Bien qu'il ne s'agisse que de sa seconde participation à la série, on a l'impression de l'avoir toujours vue dans ce rôle.

Jacques François est à nouveau présent dans le rôle du Colonel. Cette fois-ci affublé d'une moustache, il est toujours aussi excellent en officier sévère et caustique, mais prêt à se montrer bienveillant avec les gendarmettes à qui il fait des propositions tout aussi discrètes que peu équivoques...

Les femmes gendarmes sont interprétées par la jolie brune Catherine Serre (Christine Recourt), la blonde Sophie Michaud (Isabelle Leroy), la « Black » Jean-Louis Nicaise qui incarne Yo Macumba, fille d'un chef d'état africain, et la brune Babeth Etienne, bien connue à l'époque pour avoir été l'éphémère seconde épouse de Johnny Hallyday, et la première de la longue série de conquêtes de « l'idole des jeunes » après son divorce d'avec Sylvie Vartan.

On retrouve avec grand plaisir France Rumilly, notre sympathique Sœur Clotilde, et sa manière particulière de conduire sa Deux-chevaux.

Autre vieille connaissance, Max Montavon, un des acteurs favoris de Louis de Funès, dans le rôle du pharmacien. Le malheureux fait peine à voir tellement il a vieilli. Visiblement affaibli et malade, il décédera le 22 septembre 1983 à l'âge de 57 ans.

Et les gangsters ? À leur tête, Le Cerveau est interprété par Jean-Louis Richard, acteur qu'il est permis de trouver peu convaincant. Tel n'est pas le cas de Stéphane Bouy, parfait en homme de main, marin sur l'Albacora ; cet acteur possède le physique de l'emploi pour les rôles de malfrats, qu'il a tenus avec succès notamment dans plusieurs épisodes des Brigades du Tigre. Franck Olivier Bonnet joue le rôle de son acolyte, marin lui aussi sur le yacht de l'espion en chef.

Parmi les multiples tout petits rôles, signalons la présence de Pierre Repp, le plaignant éconduit, dans son rôle habituel de bégayeur. Jean Turlier, c'est le ministre, et René Berthier, l'adjoint du Colonel.

TEMPS FORTS :

Peu de raison de s'enthousiasmer pour ce film globalement décevant. On peut se demander pourquoi il n'est pas considéré comme le plus mauvais de la série, titre généralement attribué au Gendarme et les Extraterrestres. Sans doute parce que les scènes les plus réussies des démêlés avec les envahisseurs se trouvaient surtout dans la première partie du film, ce qui a pu entraîner une déception finale, due aux espoirs suscités et non concrétisés. Au contraire, les aventures avec les gendarmettes ont du mal à démarrer, mais s'améliorent dans la seconde partie du film, sans toutefois atteindre, ni frôler, les sommets de la grande époque De Funès.

Une des réussites est la présence des jeunes femmes gendarmes, qui apportent une fraîcheur, un dynamisme que le vieillissement des acteurs principaux a tendance à rendre vacillant. Malheureusement, leur participation à l'action est voisine de zéro, et le regard très cavalier du scénario sur elles plombent le film d'un regard paternaliste condescendant.

Rien d'excitant à signaler au cours de la première demi-heure, hormis les éloges que Gerber est forcé de débiter tous les matins à Cruchot en échange du silence de ce dernier au sujet de l'escapade nocturne de son chef dans les parages des chambres des gendarmettes. Ce genre de situations est dans la lignée du comique historique de la saga.

Le film s'anime réellement à partir de la visite du Colonel, désireux de faire la connaissance des quatre demoiselles alors même que deux d'entre elles ont été enlevées. L'ensemble de cette séquence est assez réussi ; Cruchot ordonne aux deux gendarmettes déjà vues par le Colonel de se déshabiller afin de récupérer leurs uniformes en vue de la supercherie destinée à berner l'officier supérieur. La présence des deux jeunes femmes à moitié nues dans l'appartement de Gerber, puis dans celui de Cruchot, occasionne des scènes de jalousie de la part des deux épouses.

Gerber emmène le Colonel à la recherche des deux manquantes et le fait tourner en rond en attendant que Cruchot trouve une solution. Jamais à court d'idées, Ludovic arrête un couple d'automobilistes dont le mari est un peu efféminé et leur propose de laisser tomber le procès-verbal qu'il s'apprête à leur faire pour avoir franchi un panneau « stop » sans s'arrêter (panneau devant lequel il s'est lui-même placé pour provoquer l'infraction...) en échange de jouer la comédie des deux gendarmettes en uniforme devant le Colonel. L'opération, bien que compliquée par la présence du nourrisson du  jeune couple, réussit pleinement, au point que l'étalage de complicité entre les deux « gendarmettes » fait soupçonner au Colonel qu'elles seraient de mœurs spéciales (le dernier représentant d'un running gag parcourant la filmographie de Louis)...

La scène où les espions tentent de faire peur à Cruchot et Gerber est courte, mais hilarante : un couteau frôle l'adjudant avant de se planter dans une porte, et Ludovic manque de recevoir un pot de fleurs sur la tête.

Une des meilleures séquences du film est bien sûr le travestissement de Louis de Funès qui prend la place de Josépha en tant que « gendarmette » en uniforme afin de servir d'appât aux malfaiteurs. Étonnant comme notre Fufu peut se montrer féminin. Peut-être son habitude d’interpréter des vieilles femmes ?

Enfin, toutes les scènes avec Sœur Clotilde et ses religieuses sont très drôles, depuis les airs indignés de notre Mère supérieure à chaque fois que la malchance met Cruchot en situation équivoque devant elle, jusqu'à la course de la Deux-chevaux en fin de film après que Sœur Clotilde ait capté un message radio de détresse des femmes gendarmes. Afin d'apporter un peu d'originalité à une séquence déjà vue quatre fois sous des formes diverses, les scénaristes ont amplifié les cascades, et la voiture perd peu à peu la plupart de ses éléments pour arriver devant la gendarmerie dans un état extrêmement réduit...

A signaler aussi que le livre de chevet des religieuses semble être Le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx (!).

POINTS FAIBLES :

L'ensemble du film est déjà un point faible, tellement les acteurs manquent d'enthousiasme et la plupart des gags sont éculés. Les acteurs, même parmi les plus anciens sur la série, n'ont plus l'allant d'autrefois. L'exemple le plus frappant est celui de Claude Gensac, méconnaissable. Jean Lefèbvre et Christian Marin manquent dans l'équipe des gendarmes, Maurice Risch et Patrick Préjean ne pouvant les remplacer réellement.

Jean-Louis Richard ne fait pas très sérieux en bandit. Heureusement que la distribution comporte Jacques François, France Rumilly, et les éternels Grosso et Modo... Quant aux gendarmettes du titre, certes bien interprétées, elles servent davantage de prétextes passifs à une intrigue mollassonne que de valeur ajoutée, et il est permis de dire que le film a de persistants relents de machisme.

La première demi-heure est accablante d'ennui : il ne se passe rien et les gags font figure de pétards mouillés. La poursuite à moto est longue, très longue, et les cascades à un carrefour guère enthousiasmantes : c'est du déjà-vu. Michel Galabru n'est pas drôle lorsqu'il compose un Gerber brûlé par le thé renversé par une gendarmette.

Par la suite, le niveau du film s'améliore, ce qui lui permettra d'échapper à la note minimum. Mais ce dernier film de Louis de Funès est à réserver pour une soirée où l'on se sent bon public, et ne doit surtout pas être vu après un De Funès de la grande époque...

ACCUEIL :

Le Gendarme et les extraterrestres avait fait illusion et obtenu un succès commercial peu en rapport avec sa qualité, moyenne. Ce dernier film de la série ne fait pas aussi bien, mais confirme l’attachement du public à Fufu et aux histoires de gendarmes puisqu’il a réalisé tout de même 4 200 000 entrées, soit un regain par rapport à La Soupe aux choux et la quatrième performance de l’année.

Voilà une performance absolument remarquable pour un film généralement démoli par les critiques et considéré comme un navet de première classe. Malgré ses 68 ans, sa maladie et son vieillissement, Louis de Funès continue à attirer des millions de spectateurs à chaque sortie d’un de ses films. À titre de comparaison, Belmondo, un autre Roi du box-office, tombera à 100 fois moins d’entrées au même âge, sur la fin de sa carrière.

Merci pour tout, M. De Funès, le public vous a toujours suivi et il a eu bien raison.

SYNTHÈSE :

Un ultime film loin d’égaler ceux des années soixante, mais à revoir pour Fufu, et avec un pincement au cœur, justement parce que c’est le dernier. Fin de série pour Louis de Funès, parti peu de temps après au Paradis des artistes.

LES SÉQUENCES CULTES :

Tout sera faux !

Je revois l'image...

Oh, ma biche!

Vous vous foutez de moi ?

Mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?

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Captures et séquences cultes réalisées par Steed3003.