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Livre : Le Prisonnier , Une énigme télévisuelle


1.   LIVRE : LE PRISONNIER, UNE ÉNIGME TÉLÉVISUELLE

leprisonnier livre

Auteur : Patrick Ducher & Jean-Michel Philibert.

Ce livre a été publié par les éditions Yris, dans la collection Télévision en séries en 2003, dirigée par Didier Liardet, auteur lui-même de la plupart des guides de la collection. Il eut ensuite une réédition revue et augmentée en janvier 2011 (objet de la présente critique). Il se trouve aisément sur Internet, notamment sur le site des éditions Yris.

http://www.yris.net/

Format 17X24,5 cm, 272 pages, plus de 500  photos n&b et couleurs.

Jean-Michel Philibert est instituteur à Grammond. Il a publié son premier roman en 2013 L’Homme qui court. Il est toutefois plus connu en tant que fondateur de l’association Le rÔdeur, fan-club de la série Le Prisonnier existant depuis 1987 qu’il présida jusqu’en 1998 – il est toujours président d’honneur – et créateur du fanzine éponyme.

Patrick Ducher est conseiller en stratégie rédactionnelle B2B. Passionné par la série, il dirigea des recherches pendant trois ans et – parallèlement à l’écriture du premier hors-série du fanzine Le rÔdeur – livra en 1991 une synthèse de ce travail dans un essai publié la même année : L’idiot du village, publié grâce à Jean-Michel Philibert. Ducher a puisé largement dans son ancien travail pour écrire ce livre, à ce jour son unique contribution en tant qu’auteur, du moins hors de son champ d’activité.

Cet opus de la très professionnelle collection Télévision en séries des Editions Yris a la particularité d’être le seul à ne pas avoir été écrit par son directeur Didier Liardet ou son principal contributeur Jean-François Rivière. Série à la production complexe, voire chaotique, ouvertes aux analyses les plus nombreuses et diverses, Le Prisonnier demandait bien en effet un traitement particulier, et à ce titre, Liardet opte loyalement pour confier la rédaction du guide à deux spécialistes de la série : le président de l’association francophone principale dédiée au Prisonnier, et un collaborateur passionné avec qui il avait déjà travaillé. De fait, ce guide marque la trace d’un binôme aux connaissances pointues sur la question.

Contenu :

Ce guide est divisé en six parties. La première partie est consacrée à la genèse de la série, il s’agit du chapitre le plus fourni du livre, même en excluant les 80 pages du guide d’épisodes. On ne peut qu’apprécier l’impressionnant travail de fond des deux chercheurs qui tentent de démêler le vrai du faux à la question cruciale : qui a crée la série : Patrick McGoohan ou Georges Markstein, qui ont tous deux revendiqué sa paternité ? La thèse des auteurs est que Markstein a crée le scénario initial, mais que c’est McGoohan qui a lui donné cette dimension visuelle et symbolique responsable du « culte » de la série. Leur démonstration, via le récit point après point de la création de la série se montre brillamment construite, avec notamment tout une partie sur Destination Danger (série qui fit de McGoohan l’acteur le mieux payé de Grande-Bretagne) dont le succès incita Lew Grade, fondateur de la maison de production ITC à financer Le Prisonnier sans avoir lu une ligne du script, en capitalisant seulement sur la confiance qu’il avait en sa star. Cette première partie raconte également comment se déroulait les tournages, avec une place modérée pour l’anecdote, auquel le livre ne sacrifie jamais abusivement. Quelques documents comme la bible des scénaristes écrite par Markstein ou l’explication officielle de l’époque du litigieux dernier épisode sont extrêmement précieux. Plusieurs considérations montrent aussi combien la série fit parler d’elle avant même sa diffusion pour sa production tout à fait différente de l’ordinaire des séries d’alors (budget gonflé, jonglage d’emplois du temps entre Portmeirion et les studios, disputes irréversibles entre Markstein et McGoohan…). Une section consacrée à la diffusion anglo-saxonne et européenne complète ce chapitre.

Inclus dans ce chapitre, un guide des épisodes détaillant chaque péripétie de chaque épisode en plus de sa fiche technique et d’informations supplémentaires.

La deuxième partie s’attache à montrer comment la série est devenue culte. Cependant, l’on se permettra de dire que ce chapitre est très mal architecturé et ne répond que peu à la question ; d’ailleurs, la question de l’influence de la série sur ses fans sera traitée à la fin du chapitre… 4. La richesse d’informations accumulée par les auteurs joue cette fois contre eux car celles citées ici abordent des sujets très différents n’ayant parfois rien à voir avec le sujet : la question encore irrésolue à ce jour de l’ordre des épisodes, la qualité de la VF, le dossier de presse d’ITC remis aux journalistes de l’époque, et surtout la moitié du chapitre est dédiée au remake américain de 2009 dont la production, la diffusion, la réception, et les différences par rapport à la série originale sont commentées. Alors que ce remake fut reçu négativement, on apprécie subjectivement que les auteurs le défendent avec conviction, tout en le considérant inférieur à l’original. Si l’éparpillement des thématiques et la succession au petit bonheur des sections nuisent à la forme, on se gardera de critiquer le fond tant les informations fournies rivalisent de précision, notamment sur les diffusions des deux séries, et aussi un superbe guide de sept pages sur le village de Portmeirion, sa création, son utilisation au cinéma, son créateur Clough Williams-Ellis, et les associations britanniques reliées au Prisonnier.

Avec les troisième, quatrième, et cinquième parties, nous quittons le domaine des recherches documentaires neutres, et les auteurs apposent leur touche personnelle : une triple analyse de la série via la construction théâtrale, la construction cinématographique, et la construction allégorique. En réalité, il s’agit d’une seule et grande analyse parlant des messages, des observations de la série sur le monde moderne (la série n’ayant pas du tout vieilli du côté de ses thématiques), vus à travers un prisme de plus en plus grand : des analyses « immédiates » à celles plus philosophiques en passant par l’identité visuelle de la série, qui compte tant dans son contenu.

Là encore, le titre du chapitre 3 laisse perplexe, commençant certes par une analyse des personnages et les références à la scène, mais quittant bientôt son sujet, visiblement pas assez large pour contenir tout un chapitre. Une fois encore, le fond rattrape largement la forme puisque vient une description d’une remarquable pertinence sur le symbolisme de la série et ses modèles que sont Le meilleur des Mondes et 1984 dont elle offre un regard similaire : dictature ne disant pas son nom, pessimisme sur le succès du héros, modernisation de la société comme facteur d’oppression, « masse » désincarnée et résignée… mais avec sa vision personnelle comme le fameux Rôdeur, le bariolage coloré du Village, une technologie bien à elle, etc. Le chapitre 4 prend comme exemple le générique, le décortiquant plan par plan, et démontrant comment l’acception visuelle est déterminante dans la construction de la série, puis en montre les différentes implications à l’échelle de la série : forte esthétisation des images, dénonciation de la manipulation mentale intrinsèque à la télévision et à la société humaine via les artefacts et la mise en scène très modernes de l’époque, mais aussi des effets visuels rejoignant l’absurde (l’échiquier géant…) et ces images chargées de symboles jamais innocents, le tout formant cette dystopie féroce.

C’est le chapitre 5 qui est le plus ambitieux, car se proposant de regarder la série sous l’angle de l’allégorie. Le regard adopté, forcément incomplet, est pourtant à chaque fois justement démontré. Son mérite est cependant moins de proposer de nouvelles visions que d’approfondir les visions les plus répandues aujourd’hui, notamment l’étude de l’automatisation de la société avec une place toujours plus grande accordée aux machines. Une étude remarquable car non seulement interrogeant les questionnements de l’époque mais aussi la glaçante prémonition de la série sur les dérives aujourd’hui devenues réalités dans notre monde contemporain (en particulier la télésurveillance, les complexes urbains refermés sur eux-mêmes, les limites de la connaissance d’Internet…), et reprises dans d’autres œuvres comme The Truman Show. Vient ensuite une analyse de la satire de la politique qu’est la série dont on ne peut s’empêcher de penser qu’elle tend de plus en plus vers le documentaire. Ensuite, la section finale L’individu : l’absent de la série du chapitre devient très spéculative, avec une grande diversité des thèmes abordés : rapport à l’enfance, position ambiguë des femmes dans la série, le doppelgänger, la mort, les rites initiatiques mythologiques transposés dans la série, la psychanalyse Jungienne… sont corrélées les unes aux autres avec rigueur, chacune éclairant l’autre, et contribuant à présenter une vue allégorique de la série concise, très condensée, mais précise et bien éprouvée.

Le chapitre 6 livre une biographie et une filmographie très détaillées de Patrick McGoohan. Le livre se termine par un récapitulatif de toute la bibliographie et les produits dérivés de la série, très impressionnante dans son exhaustivité, du moins jusqu’en 2011, année de la réédition du présent livre.

Conclusion : Guide d’une exceptionnelle densité, portée par un travail de recherche exigeant autant que par des analyses jubilatoires, il n’accuse que peu de faiblesses. La principale serait que le triple chapitre analytique, aussi touffu soit-il, ne peut épuiser toutes les thématiques de la série et ses différentes lectures possibles. Il en défriche cependant de larges espaces, et on émerge de ce livre avec des connaissances qui font de nous un quasi expert de la série. Les auteurs ont beaucoup à dire sur la série, et cela est patent dans leur construction en parties et sous-parties assez aléatoires, ne reflétant pas toujours le contenu proposé. On peut s’étonner de l’absence d’avis et de notes dans le guide des épisodes, se bornant aux résumés détaillés, à la fiche technique et aux anecdotes, contrairement aux autres livres Yris de Liardet, alors même qu’un avis subjectif est proposé pour le remake de la série. L’on aurait à cette occasion souhaité une partie entière à ce reboot, mais il est vrai que la richesse bien réelle de cette seconde version aurait sûrement demandé un autre livre !

C’est réellement vouloir chercher dans le détail, et Le Prisonnier : Une énigme télévisuelle demeure bien une référence absolue pour tout amateur de la série. Le duo d’auteurs a su se montrer à la hauteur de cette série unique à tous les points de vue (production, scénario, thématiques…) par une luxuriance d’éclairages différents sur la série, de l’historique aux différentes analyses. Par là, il est un sérieux candidat au titre du meilleur opus de la magnifique collection Télévision en séries des éditions Yris.

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