saison 1 saison 3

Saga James Bond (1962-...)

Ère Daniel Craig


1. CASINO ROYALE
(CASINO ROYALE)

Scénario : Neal Purvis & Robert Wade et Paul Haggis
Réalisation : Martin Campbell

Je suis resté désappointé dès la scène d'ouverture devant un face-à-face convenu au possible (au dernier recensement, le gag de l'arme déchargée a été utilisé 25 266 fois depuis 1950, 25 267 fois désormais), délicatement assorti par un combat classieux au possible dans les toilettes. On a vu la même scène en plus spectaculaire dans Terminator 3 avec en prime Kristanna Loken et surtout un peu d'humour ! Vraiment, on a connu par le passé des introductions autrement stimulantes que celle-ci… Ah, les fleurs sur le cadavre du sympathique colonel, so British !…

Le malaise s'accroît avec un générique porté par une chanson très fade dont je suis à peu près certain qu'elle ne deviendra pas un de ces standards irrésistibles, reconnaissables dès les premières notes, des décennies après leur parution… Les images elles-mêmes n'ont pas la splendeur onirique ou spectaculaire des autres 007, on se retrouve ici face à un clip un peu haut de gamme (très Depeche Mode), rien de plus. Et puis comment dire, on se retrouve entre mecs, c'est d'un triste… Les piques sortant des révolvers sont d'un ridicule achevé, ils font penser à ces petits drapeaux marqués "Boum" ! Mais, attendez ! Des hommes apparaissant tout rouges, avant de tomber en poussière ? Bon sang ! Mais c'est bien sûr. Ce générique veut convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé. Si c'est ça, pas de problème, il remplit parfaitement son objectif. Cela va faire trente ans que les génériques de James Bond m'enthousiasment et m'émerveillent et je peux tranquillement dire ici que c'est la première fois que j'ai été pressé d'en voir la fin. On dira peut-être que j'accorde trop d'importance à ce qui reste simplement un générique, mais c'est que l'on n'aime alors pas vraiment James Bond à mon avis.

Le principal problème du film demeure à mon sens le manque létal d'intérêt du Chiffre (que j'ai affectueusement surnommé la Chiffe). Bourré de complexes (le Chiffre et l'Électre en quelque sorte…), il est tout à fait dépourvu du charisme et de la flamboyante personnalité des grands ennemis de Bond - il y avait pourtant à faire avec le talent de Mads Mikkelsen à camper des personnages aussi fascinants que glacials (Hannibal...), mais l'acteur ne peut faire grand-chose avec un personnage aussi sommaire. Pour compenser son manque d'identité, on l'affuble d'une disgrâce physique idiote, ne débouchant sur rien (la balle dans le cerveau de Renard était autrement troublante, notamment grâce au grand talent de Carlyle). Cela devient vite irritant au possible, d'autant que c'est plutôt le spectateur qui pleure du sang devant ces pitreries ; on dirait qu'il nous nargue, le sacripant.

Plus grave, pour compenser le manque d'opposition et parce qu'il faut bien tenir les 2h20 coco (Dieu que ce film est long !), les auteurs sont appelés à multiplier les méchants (le client mystère, le terroriste africain, l'agent double, la trahison de Vesper…), jusqu'à émietter l'action. On se situe rigoureusement à l'inverse des grands affrontements caractérisant les grands crus, avec un duel au soleil entre 007 et un adversaire charismatique. Il suffit de voir Largo dans Opération Tonnerre pour comprendre à quel point la stratégie de Casino Royale s'avère contre-productive.

La pire conséquence demeure toutefois le rallongement de sauce assez pénible suivant la chute du Chiffre, avec une deuxième intrigue assez bidon et téléphonée, alors même que l'on commence à en avoir vraiment assez de tout cela. Ce film s'affirme comme un excellent argumentaire contre l'acharnement thérapeutique ! Non, Casino Royale est avant tout un 007 très mal écrit, peut-être parce que le roman (que je n'ai pas lu) est un Fleming particulièrement en retrait, cela arrive même aux meilleurs. Privé d'un centre de gravité, ce mauvais scénario s'éparpille et nous ennuie terriblement. Toxico au fantastique comme je suis, j'ai un instant caressé l'espoir que ce triste dénouement soit une hypnose ou le résultat d'une drogue onirique (à la Philip K. Dick) administrée à 007 par le Chiffre pour le faire parler. Non, on en reste à un prolongement artificiel de l'intrigue bien basique.

Autre sujet de déception : la dimension automobile du film, toujours importante chez 007. Si la décision d'embargo prise par les propriétaires d'alors de l'Aston Martin semble bien exagérée, on la comprend quelque peu… Ce n'est pas l'accident qui me pose problème mais le manque total d'action sur quatre roues l'ayant précédé. La DB5 de Goldfinger se plante pareillement, mais après une scène d'anthologie, alors qu'ici la voiture reste platement au parking au lieu d'être mise en valeur, servant de centre de premier secours. Quelle bonne idée que le défibrillateur demeurant dans la voiture, c'est si pratique quand on percute un quinze tonnes. C'est tout de même la première fois que le gadget de voiture le plus spectaculaire d'un film est … la boite à gants ! Cela doit être une de ces fameuses innovations dont ce joyau du septième Art a le secret. Loué soit EON, on aperçoit l'authentique DB5 (sauf erreur de ma part), la vraie, la seule, l'authentique, mais elle n'apporte pas grand-chose à l'action non plus, se bornant à nous faire cruellement ressentir une vive nostalgie pour un âge d'or à jamais révolu… Ce n'est donc pas la voiture non plus qui tirera ce 007 de l'ornière, celle de Meurs un autre jour était certes grotesque, mais là on passe à l'excès inverse tout de même…

Au rayon innovations révolutionnaires (le grand Bond en avant, en quelque sorte…), on assiste à la disparition sans tambour ni trompette de deux piliers de la série : Miss Moneypenny et Q. Pour Moneypenny, cela ne me dérange pas beaucoup ; même si le personnage était toujours là formellement, son importance avait beaucoup décru, Lois Maxwell n'ayant jamais été vraiment remplacée à mon sens ( Et puis : - I'm the money, - Every penny of it, ah,ah,ah, very funny indeed!). Pour Q, là par contre, je ne suis pas du tout d'accord, d'autant que le grand John Cleese avait bien su négocier le difficile remplacement du très regretté Desmond Llewelyn. Bon, c'est certainement petit, idiot, routinier, borné, has been etc. mais pour moi Bond c'est un rituel, et Q en était une figure majeure, suscitant toujours des scènes irrésistibles avec 007. C'est un vrai crève-cœur de s'en passer, et au profit de quoi je vous le demande ? Bond reçoit sa voiture comme on se fait livrer une pizza, ça doit être cela la modernité...

Seule figure a avoir échappé à la purge stalinienne : M, que cela soit dû au prestige de Dame Judi Dench ou à un salutaire réflexe de survie des scénaristes. Cela doit être la modernité là aussi mais voir M dans son intimité, au lit avec son homme, ne m'a que médiocrement intéressé. Ah oui j'oubliais (how strange…) Felix, mais avec un acteur médiocre et une participation rachitique à l'action c'est au Leiter le plus falot de la série que nous avons affaire ici. Dieu que Jack Lord est loin ! Mais sincèrement à ce moment là du film, notre capacité d'énervement apparaît déjà trop sollicitée pour que l'on s'émeuve tant de la transparence du personnage que de Jeffrey Wright, on sature purement et simplement.

Il faut dire que nous avons à supporter le pesant pensum des interminables parties de Poker à répétition durant laquelle on se barbe à mourir. Je n'appartiens certes pas à l'élite intellectuelle capable de comprendre les règles de la version ici présentée (mais le réalisateur ne faisant aucun effort pour les expliquer, c'est que je dois être un peu simplet), j'éprouve cependant l'intuition que cela n'y aurait pas changé grand-chose... Pourtant on peut s'amuser avec le poker, l'excellent Maverick l'avait bien montré en son temps. Tiens ! La partie de Casino Royale se conclue également sur une quinte flush à pique, on va appeler ça un hommage… L'ennui que suscitent ces scènes (parmi les plus sinistres de tout 007) devient tel que l'on finit par regretter que Patrick Bruel ne fasse pas une apparition décalée en guest star française, reprenant son personnage des Guignols. Au moins cela nous aurait fait rire un peu, ce qui nous aurait bien aidé à supporter le manque presque total d'humour du film. Bad day, vraiment.

Le choix du réalisme (tout relatif) reste une option loisible. Ce n'est certes pas la mienne car quand je regarde 007 c'est pour me divertir et délirer, mais après tout ce choix peut se défendre. Simplement, quelque soit son approche, il importe de demeurer constant. Ce n'est malheureusement pas le cas ici car le film se conclut par la vision délirante, voire Fellinienne, de la destruction d'un palais vénitien à coups de balles. On peut bien le dire : c'est du grand-guignol, en contradiction totale avec les prétentions affichées jusque-là. À moins bien entendu que le réalisateur n'ait voulu se lancer dans la mise en abîme, voire l'allégorie flamboyante, en mettant en perspective le naufrage du palais avec celui du film. Mais allez savoir pourquoi, je demeure sceptique. Ne boudons pas notre plaisir, les images de la Sérénissime sont magnifiques et c'est une vraie joie de voir 007 de retour dans un décor à sa mesure, lui convenant toujours idéalement depuis Bons Baisers de Russie et Moonraker.

Profitons de cette étape vénitienne pour franchir le Pont des Soupirs et aborder les bons côtés du film, car il y en a bien entendu, cela serait absurde de le nier.

White, le mystérieux client du Chiffre, constitue un personnage secondaire très intéressant, avec une toute autre densité que le golden boy dégénéré. Cette mystérieuse organisation pour qui la confiance est plus importante que l'argent et qui a une manière bien à elle de sanctionner l'échec présente une aura spectrale des plus réjouissantes. (Le SPECTRE étant une organisation bâtie sur l'intégrité absolue de ses membres, comme chacun sait). Si EON voulait relancer ces joyeux drilles, j'en serais personnellement comblé, et tant pis pour l'orthodoxie, je ne suis pas bigot non plus.

Les scènes d'action sont incroyables d'efficacité et de suspense, oui on se régale ! La plus réussie est celle de l'après-générique, sa frénésie est réellement communicative ! Si le film s'était arrêté là, j'aurais applaudi des deux mains, en le trouvant un poil court tout de même ! Celle de l'aéroport me semble également étourdissante de virtuosité mais je la trouve totalement pompée dans son fonctionnement sur 24h chrono. M joue ainsi le rôle de Chloé O'Brian, superbe promotion ! Ne chipotons pas, cette scène reste un vrai morceau de bravoure ! L'étouffoir interminable du casino vient malheureusement relativiser grandement l'impact de ces passages réussis.

Le background et la formation du personnage de Bond sont évoqués de manière assez plaisante, mais ces éléments, comptant parmi les trop rares moments d'humour du film, demeurent éparpillés et esseulés. On reste bien loin de Indiana Jones III où tous ces éléments étaient mis en scène d'une manière coordonnée et dynamique, au sein d'une première partie aussi ludique que spectaculaire. Rien de tout cela ici mais il est vrai que cela aurait demandé un vrai travail d'écriture, précisément le point faible du film. Tout de même la vanne sur le martini vodka et la pirouette finale bien enlevée (dans un costard très grande époque !) m'ont bien amusé !

J'avoue avoir démarré la projection du film avec un gros a priori négatif sur Daniel Craig et son physique moscovite, et bien, pan sur le bec, cendres sur la tête, je mange mon melon, son jeu s'avère une heureuse surprise ! Je ne dis pas qu'il soit mon 007 préféré (je ne cite pas de nom, je pense que l'on aura deviné…), mais il a la présence physique et le charisme qui conviennent. Son jeu apparaît certes encore un peu abrupt et surtout dépourvu de cette petite touche anglaise dont raffole le fan de John Steed, mais pour une première apparition il s'en sort plutôt bien. Je craignais qu'il ne desserve le film, et c'est finalement lui qui pâtit de la mauvaise qualité de l'ensemble.

Mais la vraie lumière du film, le phare dans la nuit, demeure à l'évidence l'aussi belle que talentueuse Eva Green (gros coup de cœur, indubitablement), dans le rôle passionnant (sur sa première partie) de Vesper Lynd. Quel nom ! Quelle femme ! Elle enthousiasme particulièrement lors de sa rencontre électrique avec 007, ce passage étant celui qui m'a le plus intéressé de tout le film car c'est à cet unique instant que Casino Royale crépite vraiment. Vesper est épatante durant les scènes hors poker, on finit par regretter qu'elle ne participe pas au jeu pour enjoliver cette purge qui démolit tout le film. Elle détruit 007 avec le mordant d'une Cathy Gale, se montre lutine, élégante, et malicieuse telle une Mrs Peel, panique sans tarder dès que cela barde comme une Vénus Smith, et bien sûr finit par tomber éperdument amoureuse de son partenaire comme une Tara King (c'était la minute monomaniaque) ! Dès son apparition, toutes les scènes où elle ne parait pas deviennent d'une fadeur insoutenable… Après Claudine Auger, Carole Bouquet et Sophie Marceau, la Déesse aux yeux pers confirme que les Françaises créent d'inoubliables James Bond girls ! (Un point vraisemblablement retenu par la production car à l'heure de Spectre, chaque James Bond girl de l'ère Craig vient de notre beau pays !) L'on comprend pourquoi John Logan, futur scénariste de la saga, l'ait retenue pour assurer le rôle principal de son excellente série Penny Dreadful.

Et cela demeure malheureusement le crime ultime de Casino Royale que d'avoir assassiné un tel personnage en le noyant dans un pathos homicide avant même que de l'immerger dans les eaux vénitiennes. Un tel effondrement demeure incompréhensible et constitue une preuve éclatante de la mauvaise qualité de l'écriture du film. La scène du suicide est aussi incompréhensible que grotesque, au moins autant que l'effondrement du palais. Transformer un personnage d'or étincelant en un vulgaire plomb sombrant dans la Lagune constitue un bel exploit de l'alchimie si particulière de Casino Royale. On sait bien que 007 ne peut que demeurer célibataire, mais la méthode Diana Rigg, certes basique, semble plus efficace que ce délire morbide.

Au total, ces quelques points positifs, certes non négligeables, ne parviennent pas à compenser les tares profondes du film (scénario atomisé, ennemi ridicule, mortel ennui des scènes de jeu, démarche pseudo réaliste inepte, manque d'humour…). Casino Royale reste vraiment comme le 007 le plus décevant que l'on ait vu depuis bien longtemps. Toutefois, le public semble y avoir trouvé son content (tout comme les critiques) car le film rentabilisa largement son budget de 150 millions de dollars avec des recettes s'élevant à 599 millions de dollars, explosant le record de Die another day. En France, le film subit toutefois un net recul, passant de 4 015 654 entrées pour Die another day à 3 182 602.

Grands moments de la Saga James Bond : Poursuite sur le chantier

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Posted by Le Monde des Avengers on Saturday, October 24, 2015

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2. QUANTUM OF SOLACE
(QUANTUM OF SOLACE)


Scénario : Neal Purvis & Robert Wade et Paul Haggis, et Joshua Zetumer (non crédité)
Réalisation : Marc Forster

De bruit et de fureur… Le film commence par le pire, deux séances d'action (sur roues et sur toits) atrocement mal filmées et montées. C'est très simple, on ne comprend strictement rien à ce qui se passe du fait du rythme frénétique des changements de caméra et du manque total de vision globale de l'ensemble. En plus, toutes les voitures et les costumes se ressemblent, on n'a pas le temps de déterminer qui est qui que l'on est déjà passé à un autre angle de vue (si la caméra reste aussi mal gérée dans le jeu vidéo, ça promet !). Le tout, noyé dans une insupportable déflagration sonore, finit même par donner une impression de nausée assez pénible. Autant la scène d'action du début de Casino Royale s'était révélée aussi haletante que captivante, autant ici l'effet est totalement loupé.

Cela se calme ensuite, mais pour s'en tenir à une mise en scène dépourvue de toute inventivité dès lors qu'elle renonce au tintamarre inepte. Certes les scènes se succèdent efficacement mais sans réel cachet, on a vraiment l'impression de se tenir face à une mécanique sans âme ni personnalité, en un mot devant un produit. Aucune scène ne suscite réellement l'enthousiasme, hormis le duel aérien, qui condescend à ralentir un tantinet le tempo et à décliner clairement ses péripéties afin de nous permettre de participer, et surtout, la scène de l'opéra.

Tournée elle-même avec astuce et panache dans un style inspiré de l'art lyrique, cette scène domine le film comme a pu le faire la pétillante conversation dans le train de Casino Royale. L'espace d'un instant, on dispose comme d'une fenêtre ouverte sur la dimension mondiale du complot ourdi par Quantum, soit un plaisant écho du fascinant Empire du Mal jadis constitué par le SPECTRE (on pense aussi aux conspirations planétaires des univers SF de Tad Williams ou de Dan Simmons).

Hélas, ce moment grisant passe très vite et l'on en revient à la réalité des adversaires présentés par le film, entre amateurisme achevé et dangerosité plus qu'improbable. Les discussions à la Miami Vice sur les quais d'un port crasseux ou les rendez-vous à la sécurité totalement déficiente confèrent une dimension proche du minable à l'Organisation, contrastant totalement avec des prétentions demeurant soigneusement virtuelles. Qu'a tramé au juste Quantum en Bolivie pour assurer une prise de pouvoir ? Le film se garde bien de le préciser un seul instant pour en demeurer à un flou des plus faciles. Cette impression de Pieds Nickelés de seconde zone se confirme avec la faiblesse des adversaires du jour (Greene et son tueur de pacotille) qui pas une seule seconde ne paraissent à la hauteur de 007 ou représenter une menace quelconque pour lui. Ils ne prennent pas une seule initiative et se contentent bien aimablement d'attendre ses attaques (idem pour la prétendue traque organisée par la CIA, des plus risibles). On suppose que Matthieu Amalric tente le second degré ou l'humour, mais clairement pas dans son emploi d'acteur de "films d'auteur", ne dégage rien et parvient à accomplir l'improbable exploit de créer un méchant encore plus faiblard que le Chiffre. Je pense que je vais très vite retrouver Red Grant et Kronsteen, en un temps où la série savait générer des adversaires de légende et non des loulous de banlieue.

Cette insigne médiocrité se généralise malheureusement à l'ensemble des personnages secondaires. Voir M en proie à la panique ou dans le domaine privé n'apporte rien à la gloire d'un personnage qui se contente de passer les plats durant tout le film. On se demande vraiment quel intérêt Dame Judi Bench trouve à une version aussi faible que répétitive du rôle, et on craint fort d'en discerner la réponse. Mathis ne tient absolument pas les promesses de Casino Royale et se contente d'aligner les clichés les plus éculés, c'est bête à en pleurer. Olga Kurylenko demeure certes une femme superbe, mais hélas dépourvue du piquant et de l'aura d'une Eva Green. Elle interprète de surcroît effroyablement mal son personnage déjà peu relevé (un insipide succédané de Melina Havelock) et achève de le rendre totalement lisse et inintéressant. On comprend finalement sans mal que 007 n'ait pas tenté sa chance (une première dans la saga !) tandis que la scène de psychose du feu m'a franchement fait rire tellement elle résultait pitoyable. Olga fait plus carton rouge que Carte Noire !

Bien plus pétillante apparaît Gemma Arterton (quoique abusant de l'Oil of Olaz pour son maquillage). D'ailleurs le pas de deux de la très délurée Strawberry Fields avec Bond nous vaut l'une des rares scènes authentiquement 007 de Quantum of Solace, on l'apprécie comme une bouffée d'oxygène dans un marécage. Même si nous ne l'apercevons finalement que fort brièvement, nous ne l'oublierons certes pas car… Strawberry Fields Forever (oui, j'ai honte, parfois) ! L'ami Félix et son collègue à moustache demeurent insignifiants au dernier degré. Le très médiocre Wright reste bien le plus mauvais Leiter de la saga, son jeu se limitant à tirer une gueule particulièrement horripilante durant tout le film. Il y a là comme une capitalisation sur les prestations des excellents acteurs passés tout en les trahissant délibérément, qui affleure à l'odieux. Finalement cela vaut peut-être mieux que Q et la môme d'un sou ne soient pas de la partie, qui sait ce qu'en aurait fait ce film ? En fait, seul White continue à tirer son épingle du jeu, sa classe certaine promet un joli mano à mano final avec 007 lors de la conclusion de l'arc (il n'est pas interdit de rêver).

L'intrigue demeure elle totalement linéaire et prévisible. Certains l'ont trouvée confuse, mais ce n'est pas que l'on ne comprend rien, c'est qu'il n'y a rien à comprendre. 007 se contente de poursuivre son enquête vaille que vaille au gré de rencontres de fortune, poussé par ce que l'on va nommer avec générosité son instinct. En fait il ne s'agit que d'une ligne narrative très faible, hautement prévisible et totalement stéréotypée, uniquement destinée à véhiculer les scènes d'action comme certains enfilent des perles. Il n'y a pas grand mystère là dedans, tout cela ne constitue pas un scénario mais un prétexte (la grève des scénaristes de 2007 n'a toutefois pas dû aider).

De plus on observe des trous béants, ainsi on ne comprend pas pourquoi Bond n'interroge pas d'entrée Camille et abandonne en chemin un témoin aussi capital. C'est ridicule. 007 aligne les sauts d'un bout à l'autre de la planète avec une rapidité confinant à l'absurde, histoire de bien montrer l'argent. Le tout couronné à chaque fois par les petites scènes documentaires « prises sur le vif » qui vont bien, jusqu'à se perdre aux confins du pastiche. Rien ne pétille, et dès que se dissipe la frénésie jusqu'au-boutiste des scènes d'action tout devient pesant, ennuyeux, appliqué, voire mélo. Les clins d'œil aux fastes du passé demeurent certes plaisants, mais on se situe tout de même ici dans l'accessoire. Pour un récit visant au réalisme et au modernisme, on demeure confondu devant la ringardise absolue manifestée par la représentation d'un monde latino-américain comme figé à l'époque des Pinochet et autres Stroessner (sinon du Général Alcazar), occultant la grande évolution politique du continent. On en frémit pendant que l'on subit les poncifs des nuits tropicales. Ah ce bar si délicieusement typé, on ne croyait pas cela encore possible.

Les effets pyrotechniques excessifs de la confrontation finale ne font pas illusion : l'ensemble demeure trop schématique et d'une facilité déconcertante pour 007 (Amalric à la hache c'est terrorisant au plus haut point...), on reste très loin de l'intensité dramatique des affrontements équivalents du passé. Quant à la scène de conclusion, elle se déroule au son des violons, aux antipodes des tags finaux si divertissants de jadis. Que c'est triste. Le générique et sa chanson apparaissent d'une faiblesse effrayante. J'ai bien aimé également la relégation en fin de parcours du Gunbarrel et de l'hymne de la série, comme un boulet qu'il faut encore traîner malgré tout. Les amateurs apprécieront la suprême élégance du geste. On peut débattre de la nécessité d'évoluer, le curseur ne semble tout de même poussé sacrément loin !

Alors ? Est-ce à dire que tout est à jeter dans Quantum of Solace ? Que nenni, car le film conserve un sacré atout dans sa manche : cet individu assez incroyable qu'est Daniel Craig. Il ne compose certes pas un James Bond selon notre cœur, mais bon Dieu quelle présence, quelle vitalité, quel charisme ! Il reste le seul élément du film à avoir suscité mon enthousiasme, mais pour le coup c'est sans restriction aucune tant ce superbe comédien accomplit un éblouissant numéro. Une fois que l'on a fait son deuil du 007 que l'on aimait tant (cela s'opère assez vite), on prend tout de même un vif plaisir à suivre ses agissements car il correspond idéalement au rôle ainsi défini. Le feu glacé de ses yeux, son côté minéral débouchant sur de vulcaniques irruptions, la rage qu'il sait effectivement laisser percevoir chez son personnage forcent l'admiration dans des proportions insoupçonnées. C'est bien grâce à lui et uniquement à lui que l'on doit finalement de conserver de l'intérêt durant la vision de Quantum of Solace, de loin le plus médiocre film de toute la saga. Avec lui, on est au spectacle tout simplement. De mémoire de spectateur, j'ai peu souvenir de films devant autant à leur interprète principal. Il serait insuffisant de dire qu'il tient le film à bout de bras, le film se résume de fait à une exhibition de sa fougue, de son talent, et de son éclat. Quantum of Solace c'est lui ; de tout le reste ne subsiste qu'un théâtre d'ombres. Le saut qualitatif opéré par rapport à sa déjà très solide prestation de Casino Royale demeure étonnant, et on enrage d'autant plus devant le sabotage frénétique de ses scènes d'action.

C'est bien pour admirer de nouveau ce fauve solitaire et magnifique que j'irai voir les volets suivants, et aussi pour savoir qui se dissimule au sommet de Quantum car la scène de l'opéra m'a bien titillé l'esprit. Mais, par pitié, que les producteurs améliorent la qualité si défaillante de l'ensemble car sinon, malgré Craig, c'est de nouveau la plus vive des déceptions qui sera au rendez-vous. Il reste particulièrement périlleux qu'un film repose autant sur un unique acteur ! Si le box office de 586 millions de dollars fut très confortable au film, son succès est légèrement minorisé par la nouvelle hausse du budget s'élevant à 200 millions de dollars (contre 150). En France, le public reconduisit Bond et son interprète avec 3 722 798 entrées contre 3 182 602.

Grands moments de la Saga James Bond : Abandonné

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Posted by Le Monde des Avengers on Sunday, October 25, 2015

Les plus belles courses-poursuites : Aston DBS

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3. SKYFALL
(SKYFALL)


Scénario : Neal Purvis, Robert Wade & John Logan
Réalisation : Sam Mendes

- A radio and a gun. Not exactly Christmas, is it ?
- You weren't expecting an exploding pen, were you ?

Le 23 octobre 2012, en présence du Prince de Galles et de la Duchesse de Cornouailles, le public londonien découvre Skyfall, vingt-troisième opus d’une épopée dont il marque le cinquantenaire. Un évènement suscitant une attente toute particulière par le long délai écoulé depuis Quantum of Solace du fait de péripéties financières aux allures de thriller, mais surtout par les inquiétudes suscitées par la consternante vacuité de ce précédent film. Au moment de franchir le cap du demi-siècle, la plus durable et prestigieuse saga du cinéma mondial allait-elle parvenir à rebondir, ou au contraire confirmer son épuisement ?

Après un regret certain devant l’absence maintenue du mythique Gunbarrel en début de projection, on constate que l’on débute comme précédemment par l’exercice de style de la poursuite échevelée, spectaculaire jusqu’à plus soif. S’impose donc un manque d’inventivité certain, on observait tout de même plus de variété naguère. On remarque également une nouvelle exagération dans l’effet visuel vain avec cette séquence de moto-cross sur toit, aux lisières du ridicule. Pour aggraver le tout, on subit un large abus d’insertions publicitaires pour divers produits dont une marque de bière bien connue sévissant depuis quelques temps déjà comme breuvage d’adoption de notre héros. Tout Skyfall s’avèrera d’ailleurs pollué par un niveau critique d’irradiation publicitaire. On se dit tout cela et puis… Et puis on se laisse emporter.

En effet, la séquence ne cesse de croître en intérêt et de devenir toujours plus authentiquement épique, tout en introduisant plusieurs des thématiques assurant le succès du film, comme l’humour sur la forme (avec le déjà plaisant marivaudage en compagnie de Moneypenny) et la gravité sur le fond (avec les choix sans retour de M). Toute la partie ferroviaire coupe le souffle par son inventivité, tandis qu’un terrible duel à mort contre un tueur de haut vol à bord d’un train turc évoque déjà de grands souvenirs. Le montage se révèle parfait et l’on comprend parfaitement le déroulement de l’action en cours, contrairement au fiasco de l’ouverture de Quantum of Solace.

L’enthousiasme s’accentue encore à la découverte du fastueux générique, encore sublimé par la voix si riche et pénétrante d’Adèle, lors d’une chanson renouant avec les accents de naguère. Il constitue un astucieux et superbe album d’images admirées lors de génériques précédents, un choix des plus judicieux à l’occasion du cinquantenaire. Cela ne l’empêche d’ailleurs pas de développer sa propre identité avec sa composante mortuaire tendance Silent Hill. Retrouvailles des classiques jointes à une écriture originale, on retrouve ici la clé de la réussite de Skyfall. L’ultime intérêt de ce générique demeure d’introduire le saut qualitatif opéré vis-à-vis de son improbable équivalent de Quantum of Solace ; là comme ailleurs, Skyfall marque une conséquente correction de trajectoire.

Mais ce qui achève d’emporter l’adhésion demeure l’histoire que nous découvrons après cette appétissante mise en bouche, prenant l’exact contre-pied de l’opus précédent. On en termine avec la multiplication excessive et frénétique des virées à travers la planète tenant lieu de scénario. Hormis la séquence initiale, 007 ne quitte la Grande-Bretagne que pour l’inévitable Chine, nouvel Eldorado des producteurs, à la puissance de laquelle le film rend d’ailleurs un vibrant hommage. La vision donnée du Nouvel Empire résulte entière empreinte de modernité, même si reprenant l’esthétique des Cyberpunks des années 80 autour du Japon technologique. On se situe aux antipodes de l’évocation percluse de clichés antédiluviens que commettait Quantum of Solace à propos de l’Amérique latine.

On remarque ensuite un total abandon en rase campagne de la problématique développée lors de l’arc Casino Royale/Quantum of Solace, à savoir cette fameuse et éminemment fumeuse organisation Quantum. Un aveu en creux de l’inanité du concept et de son développement. Au lieu d‘une chasse inepte et déstructurée, Skyfall nous propose un récit nettement plus concentré, linéaire, et nerveux. Certes cette histoire de vengeance ne déroge pas d’un certain classicisme, c’était d’ailleurs peu ou prou ce que nous narrait déjà GoldenEye, le film visant d’ailleurs la même résonnance que l’arrivée en fanfare des années Brosnan. Mais à tout prendre, on préférera toujours une histoire compréhensible et astucieuse, aux prenants tenants et aboutissants, à du brassage d’air passablement prétentieux. Neal Purvis et Robert Wade, à l'écriture de 007 depuis Le Monde ne suffit pas, retrouvent la solidité du récit Bondien tandis que l'arrivée du scénariste et auteur de théâtre John Logan (et grand ami de Mendes), brillant créateur de personnages tourmentés et ardents, est une considérable addition.

Parallèlement au captivant duel opposant 007 à Silva, le récit joue avec talent la carte de la célébration du cinquantenaire. Il multiplie les clins d’œil aux riches heures du passé, avec évidemment comme pinacle la survenue de la mythique DB5 et la reconstitution de l’Universal Exports des années Connery. On apprécie vivement que l’Aston Martin se ne positionne pas uniquement comme une référence mais qu’elle participe activement à l’action, avec à la clef une fin digne d’une guerrière (même si nous la reverrons un jour ou l’autre, nous sommes d’accord). On pourrait débusquer une relative contradiction de trame temporelle à la voir sortir de scène juste avant que le film recrée le décor des Sixties autour de Bond, mais comme l’a affirmé un spécialiste du sujet apparu sur les écrans anglais peu après James Bond, la trame du Temps n’est pas linéaire.

De manière encore davantage stimulante, Skyfall jette un regard rétrospectif et critique sur un Bond désormais âgé d’un demi-siècle, ainsi que sur sa place dans un monde évolutif, post guerre froide, désormais intimement pénétré, sinon dominé, par la cyber-sphère, et où l’Occident ne figure plus comme centre de gravité. Le procès en obsolescence mené contre James Bond apparaît d’une force étonnante, notamment grâce à l’emblématique héraut (sinon héros) des temps modernes que représente un Silva dominant longtemps outrageusement les débats. C’est au prix de cette mise en perspective parfois douloureuse que l’on apprécie à sa juste valeur le retour en grâce d’un héros humanisé, et, à l’image  de la saga elle même, puisant la justification de son existence en retrouvant ses fondamentaux.

Un homme d’action impitoyable mais non unidimensionnel, à l’identité britannique réaffirmée. Cette humanisation passe par le développement inédit de l’historique personnel, l’acceptation des failles, mais aussi la découverte de l’humour (y compris autocritique), trop absent précédemment. Daniel Craig se révèle absolument parfait dans l’expression de ce Bond moins marmoréen mais toujours si convaincant dans les scènes de combat. Le Terminator blond a fendu l’armure.

Skyfall redécouvre également des vérités demeurées inaltérables au fil du temps. Ainsi un homme d’action doit s’insérer au sein d’un relationnel permettant de ne pas le réduire à un simple concept, en développant sa dimension humaine. La résurgence de Q et de Miss Moneypenny tombe à pic pour le cinquantenaire et ravira les nostalgiques, mais leur intérêt va par conséquent bien au-delà. On apprécie vivement que les auteurs ne tombent pas dans la facilité à propos de Q en refusant le poncif du Geek juvénile et amusant, si popularisé depuis le Ringo des Bandits Solitaires. Q représente une plaisante énigme, introverti, assuré, mais capable d’un humour à froid fort délectable. Ben Whishaw, un des meilleurs comédiens de théâtre anglais de sa génération, lui apporte une vraie présence, tandis que le minimalisme dépourvu de folklore des gadgets réaffirme la modernité du film, tout en conservant l’essentiel.

Skyfall

La nouvelle Miss Moneypenny, interprétée avec un remarquable naturel et un indéniable charme par la sublime Naomie Harris, réussit également haut-la-main son examen de passage, avec toutefois une réserve. Le personnage se montre globalement convaincant dans les scènes d’action tandis qu’elle ne fait finalement qu’appliquer un ordre discutable de M. On ne se situe pas du tout dans la prise de pose et le surjoué permanent caractérisant Jinx, la précédente femme d‘action faisant équipe avec 007. Or, on a beau apprécier le clin d'œil d’Universal Exports, et les auteurs ont beau prendre quelques précautions oratoires, on reste néanmoins avec l’impression qu’il existe un travail d’homme et un de femme, en l’occurrence le secrétariat.

Cathy Gale est apparue en 1962, Purdey en 1976, Sydney Bristow en 2001... Nous sommes en 2012 et un demi-siècle après Dr. No, il nous est toujours impossible de découvrir un Agent Double Zéro du beau sexe, solide et crédible. Il existe ici un plafond de verre que la saga ne parvient décidément pas à briser, c’est frustrant. Pour le coup, on renoue derechef avec le passé, mais il s’agit du machisme épais et difficilement regardable aujourd’hui des années Connery. Mais le courant passe à l’évidence parfaitement entre Naomie Harris et Daniel Craig, les répliques font mouche comme au bon vieux temps. Après cette maladresse initiale, le duo devrait nous ravir à l’avenir.

Skyfall

Les amateurs des Avengers apprécieront le retour de Rory Kinnear, fils du pittoresque Roy, dans le rôle du sympathique Bill Tanner. De même, après n’avoir pas été dans son emploi pour le rôle de John Steed, Ralph Fiennes s’avère remarquablement pertinent dans celui du futur nouveau M, héritier direct de celui de Bernard Lee. Il se montre d’ailleurs presque trop performant : son adéquation au rôle saute si immédiatement aux yeux que l’on pressent d’emblée que Skyfall, d’une manière ou d’une autre, signifiera le départ de Dame Judi Dench. Ce panorama d’ensemble du petit monde retrouvé de 007 se montre d’autant plus remarquable que l’on ressent fortement que chacun de ses membres a encore bien des choses à nous raconter ; il ne s’agit encore que d’une prometteuse prise de contact.

Cependant Skyfall accorde fort judicieusement une place centrale au M de Judi Dench. L’actrice s’est toujours montrée formidable de présence, mais l’écriture du personnage n’a pas toujours convaincu. Il n’apparaissait ainsi pas utile ou pertinent de montrer M dans son intimité. Mais la saga a l’heureuse idée d’avoir réservé le meilleur chapitre de cette histoire pour sa conclusion. La même introspection douloureuse frappant Bond s’exerce également sur sa supérieure, avec sans doute davantage de force encore.

Les confrontations entre elle et son protégé, mais aussi avec Silva, développent une remarquable intensité et de cinglantes répliques. Sa mort aurait pu relever du mauvais pathos, mais le talent des acteurs suscite une véritable émotion. Malgré ses erreurs, assumées, M force l’admiration par son courage obstiné évoquant effectivement Churchill. On espère que, tout comme pour Bernard Lee, on retrouvera son portrait dans les locaux d’Universal Exports.

Le domaine, fondamental, où Skyfall tire le plus manifestement les leçons de l’étiage de la saga que constitua Quantum of Solace, réside dans la personnalité de l’adversaire du jour. Oubliés la désespérante transparence de Greene ou le contresens absolu du choix d’Amalric, Javier Bardem se montre absolument immense dans l’incarnation d’un Silva enthousiasmant en tous points. En parfaite cohérence avec le projet d’ensemble du film, Silva renoue avec les riches heures des Esprits diaboliques de naguère. Ah, cette arrivée en ascenseur, tout comme Fantômas... Mais il apparaît par ailleurs tellement contemporain qu’il manque de ringardiser 007, une revanche ultime pour tous ses prédécesseurs. Il opère quelques magistraux contrepoints comme la prévisible séance de torture tendance Chiffre virant à l’affrontement psychologique, sinon au marivaudage gay assez désopilant. 

Bardem interprète avec une rare expressivité le tempérament extraverti, faussement débonnaire, mais profondément sociopathe, du délectable individu. Ses dialogues sont ciselés à l’or fin, notamment lors de cette formidable histoire du tonneau de rats, une charmante fable animalière, La Fontaine aurait adoré. Du méchant de très haut niveau, avec une obsession envers M bien plus marquante que celle pourtant remarquablement exprimée par la douce Elektra King. On regrettera l’absence du traditionnel tueur surdoué, tranchante épée du Big Bad (Patrice reste une silhouette), mais Skyfall, déjà long et rempli jusqu’à la gueule, évite le travers de faire endosser le rôle à Silva. Par contre, les hommes de main tombent comme des mouches et s’avèrent à peu près nuls, tout comme à la grande époque de Blofeld.

Tout au long du cinquantenaire, les films de Bond ont souvent manifesté un opportunisme certain, cherchant à coller à l’air du temps, de Star Wars aux récits de cocaïne sud-américaine. Skyfall ne déroge certes pas à la règle, à un degré pour le moins marqué : Bond est un sombre héros, marqué par le traumatisme de la mort violente de ses parents, survenue durant son enfance et l’ayant marqué à vie. Il opère dans une ville à l’identité aussi marquée que Londres et dispose de l’imposant manoir familial gothique, agrémenté d'un vieux serviteur britannique, aux souterrains des plus précieux. Il doit affronter un psychopathe extraverti, très doué en matière d’humour morbide et de crimes spectaculaires, défiguré par un produit chimique, auquel le lie une relation antagoniste très personnelle.

Le Bond cuvée 2012 est un Batman insulaire luttant contre une excellente version du Joker. D’ailleurs il est patent que Bardem vise une performance à la Heath Ledger. Que les producteurs cherchent à embaucher Nolan résonne plus comme une confirmation qu’autre chose. Cet aspect n’apparaît d’ailleurs pas comme une faiblesse pour Skyfall, il devient même tout à fait ludique dès lors qu’il est perçu. D’après le calendrier, la prochaine fois 007 devrait arborer du bleu et du rouge, se baser au Pôle Nord, et développer une phobie pour le vert.

Skyfall

La réalisation simultanément spectaculaire et subtile de Sam Mendes s’impose comme l’un des atouts majeurs du film. Il s’entend à accompagner les acteurs au plus près, à réaliser un authentique travail de mise en scène théâtrale, au meilleur sens du terme, et à mettre en valeur les divers superbes sites visités. Les scènes d’action se révèlent aussi spectaculaires que l’on peut le souhaiter, au montage toujours ad hoc et sans subir une invasion trop massique d’images générées par ordinateur. J’ai particulièrement raffolé des petites touches d’humour distancié idéalement insérées (notamment à bord du train puis du métro), cela pourrait être du parfait Roger Moore. Tout le final aux allures de Western, très à la Noon Doomsday des Avengers, se révèle également somptueusement filmé. Mendes prend également d’insérer de jolis clins d’œil à l’historique de 007, sans le moins du monde tirer à la ligne.

On apprécie la présence plus prégnante qu’à l’ordinaire de Londres (cette fois non fluvial, mais centré sur White Hall), mais aussi le choix de lieux originaux au sein de la saga. La bien réelle île désertée d’Hashima fait très Walking Dead, constituant un écrin à la démesure de Silva. Le choix de l’Écosse comme emplacement de Skyfall peut se lire comme un bel hommage au très scottish (et valeureux patriote désintéressé) Sean Connery, dont la grande ombre recouvre l’ensemble du film. Les amateurs du Saint se plairont à reconnaitre le superbe site de Glen Coe, déjà usité par Sir Roger Moore mais pour figurer… Le Pays de Galles (The Man Who Could Not Die, très James Bond comme titre). Le charme des Sixties...

Skyfall

Cependant tout n’est pas parfait dans Skyfall. On y regrettera notamment le sort réservé à la gent féminine. En effet, à côté d’une Miss Moneypenny reléguée volontaire à la machine à écrire, on trouve comme Bond Girl qu’une Andréa Anders au petit pied, en la personne de Sévérine. Alors que les dialogues, humoristiques ou dramatiques, crépitent durant tout le film, la déjà limitée Bérénice Marlohe ne dispose que d’échanges consternants à force de mélodrame ronflant. Tout cela détonne, les confrontations avec Bond ne dégageant absolument rien, mais fort heureusement ne se prolongent pas. On se demande quel est l’intérêt réel du personnage hormis de souligner pesamment le sadisme de Silva et d’éviter à tout prix un 007 chaste ne faisant pas étalage de sa proverbiale virilité (la chasteté n’étant permise, sinon recommandée, qu’aux héros disposant d’une boite bleue magique). Encore une fois, il serait positif que la saga renonçât aux simili mannequins pour retenir de vraies actrices.

Skyfall

De manière plus gênante encore, le scénario manifeste quelques faiblesses et lacunes. L’intrigue glisse ainsi totalement sur le fait que la fameuse (et tout à fait improbable) liste fatidique soit encore dans la nature. À quoi bon monter toute une première moitié d’intrigue là-dessus pour ensuite abandonner totalement le sujet ? De même, la caméra se détourne bien opportunément et pudiquement lorsque Silva s’extraie de sa cage et triomphe de ses gardes, on se demande bien comment. La prise d’assaut du bâtiment officiel reste tout de même vite expédiée, on éprouve de la réticence à accepter que cela soit aussi simple. Le coup de la CIA connaissant parfaitement le parcours du tueur ou 007 extrayant des morceaux de balle de son torse des jours après, cela reste aussi du bel ouvrage en raccourcis scénaristiques.

Qu’importent ces quelques réserves, Skyfall est le film du renouveau que l’on espérait après la cinglante déception de Quantum of Solace. La saga a su tirer les leçons de ses errements passés et se recréer en retrouvant à la fois son socle historique (saisissant retour aux origines du mythe à l’époque Connery) tout en s’inscrivant dans la modernité (le monde à néanmoins changé, de même que la Grande-Bretagne). Ainsi redynamisé et ses assises retrouvées, 007 (comme ses admirateurs) peut de nouveau considérer l’avenir avec optimisme. D’ailleurs Skyfall s'achève éloquemment en réaffirmant le retour prochain de Bond, tout comme durant cette grande époque dont il a su retrouver le lustre. Les critiques ne s'y sont pas trompés, le film emportant un succès quasi unanime, mais aussi le public, car Skyfall demeure bien le Bond de tous les records : pour un budget de 200 millions de dollars, la saga explose les compteurs en dépassant le milliard de recettes (1.108 milliard pour être plus précis), quasiment le double du record détenu par Casino Royale ! Cette explosion se retrouve dans le box-office français car dépassant le record détenu depuis Goldfinger, avec 7 003 902 entrées ! Un succès très supérieur au film précédent et ses 3 722 798 entrées, également près du double !

Grands moments de la Saga James Bond : Bond dans le viseur

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Posted by Le Monde des Avengers on Monday, October 26, 2015

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4. SPECTRE
(SPECTRE)

spectre

Scénario : John Logan et Neal Purvis & Robert Wade et Jez Butterworth, d'après une histoire de John Logan et Neal Purvis & Robert Wade
Réalisation : Sam Mendes

SPECTRE avait comme tâche délicate de succéder à l’immense succès public et critique de Skyfall. Force est de constater que, s’il demeure divertissant et dans la lignée de ce précédent opus de la saga, le film demeure inférieur car présentant plusieurs faiblesses non négligeables, évoquant parfois au contraire Quantum of Solace.

Ainsi le scénario résulte réellement minimaliste, se résumant pour l’essentiel à un jeu de pistes linéaire au possible, débouchant sur une double confrontation avec l’antagoniste du jour, point final. Pour 2h30 de film, le bilan résulte bien maigre, même s’il faut reconnaître que ce type d’intrigue fleure bon les séries d’aventures des années 60 (on songe notamment au Saint), un agréable effet rétroviseur accentué par les nombreux clins d’œil insérés au fil du récit au 007 de la grande époque (élément parfaitement dosé, jamais invasif).

Par la tonicité de son montage et son abondance de péripéties, toute cette première grande partie du film apparaît certes plus prenante que le pensum vécu lors de Quantum of Solace. Malgré tout, la multiplicité des lieux d’action vire ici aussi au catalogue touristique (Mexico, Londres, Rome, l’Autriche, le Maroc, le Sahara…), dont l’accumulation à en donner le tournis vise à pallier à l’indigence du scénario. On préfère décidément le parti pris de Skyfall de limiter le nombre d’emplacements visités mais aussi de s’y attarder pour en distiller davantage l’atmosphère, comme en Écosse. 

spectre 1

Cette simplicité de l’intrigue la protège néanmoins des errements observés dans celle, davantage complexe, de Skyfall, comme cette fatale liste d’agents dont on se rend soudain compte que plus personne ne se soucie, entre autres exemples. Cette robustesse n’exempte pas l’histoire d'autres défauts. Ainsi les scènes sentencieuses résultent trop nombreuses, détonnant dans l’entrain général. Il en va ainsi de Madeleine et des vacances avec son père, de la scène de la météorite, ou encore du dialogue déclamatoire entre M et C sur la démocratie. Autant d’éléments que l’on aurait pu insérer à travers les situations et l’interprétation en faisant confiance à l’intelligence du spectateur, plutôt que via des échanges ronflants ou larmoyants.

L’humour se voit également parfois employé à contretemps. Lors de l’effondrement du bâtiment, le gag de 007 tombant sur le canapé nuit à l’intensité du moment (en plus de conférer à l’ensemble comme un air de générique décalé des Simpson). L’humour peut prendre place dans bien des situations, il n’était donc pas obligatoire, ni sans doute judicieux, de dynamiter la séquence des gadgets automobiles. Cela gâche surtout le plaisir de retrouver une séquence culte du rituel 007, soit l’un des points forts du film. Durant cette scène de poursuite, la conversation téléphonique avec Moneypenny s’étire trop, jusqu’à diluer l’intensité. Et puis on se demande bien à quoi rime au juste cette séquence, voir Bond fuir devant un seul adversaire, aussi massif soit-il, ne constitue pas le moment le plus stimulant de la saga.

spectre 2

L’un des atouts maîtres de l’opus réside dans la mise en scène de Sam Mendes, celui-ci manifestant le même sens de l’image et de la théâtralité élégante que dans Skyfall. Chaque plan se voit fignolé à la perfection sans que cela nuise à son dynamisme. On retiendra notamment l'élégant plan-séquence initial de cinq minutes, véritablement impressionnant et lançant idéalement le film. Tout juste peut-on regretter que cette impressionnante partie au sol de la scène d’introduction cède trop vite à la place à un combat en hélicoptère jouant plus la carte de l’énergie que de la savante chorégraphie des adversaires. Mendes sait également rendre moins envahissant le placement des produits que lors des derniers opus (pas de cageot de bouteilles de bière occupant tout l’écran).

Outre les panoramas naturels, le film bénéficie également de décors magnifiques contribuant puissamment à l’ambiance. On ne retrouve pas le design absolu de Ken Adam mais l’on s’en rapproche parfois, notamment dans le quartier général de Blofeld, ou dans le palais romain. Même si la chanson de Sam Smith résulte fatalement plus fade que celle d’Adèle (quoique pas désagréable à écouter en soi), le reste de la bande-son se montre somptueux et plaisamment varié, avec une mention spéciale pour Verdi. 

spectre 3

Au sein de ce film poursuivant la brillante recréation entreprise par Skyfall de l’atmosphère des films 60’s, on apprécie qu’une modernisation bienvenue se voit néanmoins apportée à la petite équipe (famille) d’Universal Exports. M, Q, Moneypenny, et le quatrième larron s’affranchissent ainsi de leurs rôles traditionnellement en marge du récit principal. Ici le Quatuor participe pleinement à l’action aux côtés de 007. Ce mouvement n’est pas contradictoire avec la restauration de l’époque Connery, cela l’améliore. C’est d’autant plus vrai que tous les acteurs, déjà rodés, possèdent admirablement leurs personnages. Ralph Fiennes s’impose décidément comme un M savoureux, auquel l’émouvante réapparition fugitive de sa devancière ne nuit aucunement.

On apprécie en particulier de retrouver Moneypenny dans l’action, cela rattrape l’une des rares images malheureuses de Skyfall quand elle déclarait être plus à sa place au secrétariat. La seule petite réserve concerne Q, son côté énigmatique manifesté lors de Skyfall s’évanouit au profit d’une figure proche du geek informaticien au côté du héros, mais il conserve assez de personnalité pour que cela ne nuise pas véritablement. Comme à d’autres moments du film (les policiers matérialisés immédiatement autour de l’hélicoptère...), une scène semble avoir été coupée, la révélation des libertés prises par Q et Moneypenny ne semblant provoquer aucune réaction chez M, ce qui pousse tout de même le bouchon un peu loin. Mais qu’importe, l’équipe résulte attachante et solidement en place, un atout maître pour SPECTRE et un support efficace pour le prochain opus, y compris après le départ de Craig. 

spectre 4

Un départ que l’on souhaite d’ailleurs le plus tardif possible tant l’acteur manifeste désormais une parfaite maîtrise du rôle, les progrès accomplis depuis le Bond un tantinet trop rigide de Casino Royale se montrant frappants. Aussi à l’aise dans l’action que dans l’ironie à froid, classieux au possible mais prédateur absolu, Craig crève littéralement l’écran, faisant songer à un Connery ayant su gagner en humour et en humanité sans rien céder sur son aura d’homme action et de tueur implacable. 

On apprécie également la complicité qu’il instaure avec ses différents partenaires, sans jamais tenter de capturer une scène à son seul profit ; du talent, mais aussi de l’élégance. Après une telle démonstration, il serait dommageable au possible que l’acteur ne rempile pas pour au moins un film supplémentaire, même si l’ultime scène du film offrirait une conclusion idéale pour sa saga personnelle.

On doit constater un panorama plus contrasté concernant les Bond Girls du jour. L’apparition de la sensuelle Estrella éveille bien des regrets car si éphémère. Mais l’on ressent bien plus douloureusement cette situation à propos de Monica Bellucci, autour de laquelle la production aura tant et tant communiqué avec cynisme. Son rôle est si restreint, en dialogues comme en minutes à l’écran, qu’il parvient à se montrer encore moins substantiel que celui de Bérénice Marlohe dans Skyfall, une espèce de performance, on converge vers des records. L’actrice joue impeccablement une partition dépourvue d’intérêt. De plus, le numéro de la veuve condamnée au trépas et résignée suscitera une sensation de déjà-vu pour les amateurs de séries anglaises oldies car on avait exactement la même situation lors de l’ouverture de l’épisode Minuit moins huit kilomètres d’Amicalement vôtre. Roger Moore n’arborant pas encore le smoking de 007, la dame y était restée, un problème d’agenda. 

spectre 5

La situation s’améliore du tout au tout avec la Madeleine de l’impeccable Léa Seydoux, la meilleure surprise du film. Divine en robe hollywoodienne ou très à l’aise dans l’action, elle apporte une crédibilité précieuse à Madeleine, partenaire idéale du 007 de Craig car ayant elle aussi connu une modernisation bienvenue vis-à-vis des personnages féminins des films de Connery, souvent marqués par un machisme épais.

On apprécie qu’elle participe aux combats mais aussi de manière relativement réaliste, sans se muer d’un coup en super héroïne. Le personnage séduit, mais ne prive toutefois pas Vesper de sa couronne de meilleure Bond Girl d’une ère Craig décidément marquée par les actrices françaises. On préfère légèrement la prestation d’Eva Green, et surtout, Madeleine se montre totalement positive, donc quelque peu unidimensionnelle face à la troublante Vesper. Quoiqu’il en soit, Léa Seydoux aura confirmé à quel point une authentique actrice signifie un atout pour un 007, une démonstration réalisée en creux ces dernières années. 

Malheureusement, SPECTRE échoue sur un domaine-clé des aventures de James Bond, hier comme aujourd’hui : la figure de l’antagoniste. Non pas que Christopher Waltz ait réalisé une prestation médiocre ou que son Blofeld manquât totalement d’intérêt. Le problème réside dans l’approche de son personnage, comme du SPECTRE lui-même. On aime que la folie de Blofeld se manifeste de manière froide et non extravertie, à l’image d’un Drax ayant gagné en humour malicieux, un élément qui se répercute sur son environnement aseptisé et sa salle de torture d’un high-tech chirurgical. 

spectre 6

Hélas, Blofeld occupe trop peu de place à l’écran et sa caractérisation ne se voit pas assez développée, une conséquence du temps imparti à la trop longue chasse au trésor initiale. Il reste judicieux que le film ait créé son propre Blofeld sans décalquer l’un des précédents (même si les fondamentaux des esprits diaboliques de la saga répondent tous à l’appel), mais il faut alors se donner les moyens de ses ambitions. Cette version pince-sans-rire et perverse du Numéro 1 ne dispose pas d’assez de temps pour réellement imprimer l’écran, d’autant que tout repose sur la seule séquence du désert : la séquence romaine est très brève et le duel final n’est qu’une redite sans valeur ajoutée.

Il fallait d’autant plus accorder un espace suffisant à Blofeld qu’il doit subir de plein fouet le problème affronté par l’ensemble du film, l’inévitable comparaison avec Skyfall, et dans un domaine où ce dernier opus a particulièrement brillé, avec l’hallucinante prestation de Bardem et son personnage vertigineux. Or les auteurs sortent du chapeau une histoire familiale entre Blofeld et Bond, qui se montre destructrice de ce point de vue.

Non seulement cette gesticulation ne sert à rien, confronter derechef 007 à sa Némésis suffisant largement à électriser les débats, mais de plus elle porte à son paroxysme le parallèle entre les deux films. Bond et Silva étant deux fils spirituels rivaux de M, ce dernier et Blofeld instaurent avec 007 la même parentèle que Caïn à Abel, ce qui ne peut que souligner la différence de dimension entre les deux relations intimes antagonistes de 007, fondatrice dans un cas, gadget dans l’autre. De plus, non, on ne passe pas les menottes et on ne lit pas ses droits à un personnage de la dimension de Blofeld. Ou il périt, ou il s’enfuit en ruminant sa revanche (voire un mix des deux avec un faux trépas), mais au grand jamais il ne doit être traité comme un criminel ordinaire. On commence comme ça, et cela se termine par des histoires de recherche d’amnistie.

spectre 7

Cette approche insatisfaisante se retrouve pour le SPECTRE lui-même. Le générique, visuellement très réussi (voire irrésistiblement lovecraftien pour les amateurs du Maître de Providence), au gunbarrel enfin à sa juste place, nous promettait une organisation maléfique tentaculaire, visant la domination mondiale, soit celui de naguère. Or, à l’instar de Quantum of Solace, on ne ressent cela que dans une unique scène, celle de Rome. Pour le reste, comment se manifeste le SPECTRE ? En organisant quelques attentats, c’est-à-dire en se fondant dans le triste et banal quotidien de notre époque, ou en procédant à la corruption d’un programme non bâti par lui, mais par les États.

On ne trouve nulle part trace des projets plus grands que la vie qui animaient les films des années Connery, le dessinant comme une tierce force à égalité avec les superpuissances atomiques. Même le QG n’est pas surdimensionné jusqu’à un délire jouissif. De ce point de vue, le projet de reconstitution de cette époque demeurera incomplet. En corollaire, Blofeld n’est pas loin de se faire parfois voler la vedette par C, interprété par le fabuleux Andrew Scott, le Moriarty du Sherlock de Steven Moffat et Mark Gatiss, dont il retrouve bien des similitudes. Blofeld a beau énoncer qu’il est le tireur de ficelles derrière les différents adversaires croisés par 007, cela ne s’articule jamais en un Maître Plan structuré et cohérent qui apporterait un souffle supplémentaire au film. On en reste à une affirmation gratuite, le SPECTRE devient ici un fantôme.

Malgré cette importante faiblesse et un scénario relevant de l’épure, SPECTRE parvient, sinon à égaler Skyfall, du moins à hautement divertir le spectateur, porté par une mise en scène talentueuse et des personnages attachants voire enthousiasmants, à commencer par le 007 de Daniel Craig, désormais dans sa plénitude, et que l’on espère retrouver un jour prochain. Ce succès global mais pas aussi affirmatif que le précédent se dessina au box-office. Alors que le budget augmente encore - le montant en est curieusement inconnu, bien qu'oscillant entre 250 et 300 millions de dollars - il ne rapporta "que" près de 874 millions de dollars, soit une décrue indéniable, mais encore loin devant de Casino Royale et de Quantum of Solace. Décrue visible en France où le film chute à 4 978 710 entrées, ce qui reste un très bon score pour un 007, mais loin derrière les 7 003 902 entrées du précédent.

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Crédits photo : Sony Pictures.