saison STRAIGHT SHOOTING : ROBERT STACK   ET   LES INCORRUPTIBLES.

Les Incorruptibles (1959-1963)

Bonus: Straight Shooting: Robert Stack et Les Incorruptibles


1. STRAIGHT SHOOTING : ROBERT STACK ET LES INCORRUPTIBLES

Straight Shooting est le titre de l’autobiographie de Robert Stack (1919-2003), coécrite avec Mark Evans et publiée en 1980 aux éditions Macmillan. Le titre fait référence aux capacités de tireur d’élite de l’acteur. Epais de 292 pages, et jamais traduit en français, l’ouvrage renferme de nombreuses anecdotes sur la série, dont le chapitre 10 (pages 206 à 230) intitulé ‘The Untouchables. Or, How I Caught Capone, Won the Emmy, and Acquired a Lifetime Machine Gun.’

J’ai condensé les anecdotes et informations les plus importantes et intéressantes lues dans cette autobiographie.

Robert Stack

Eliot Ness était un parfait étranger pour Robert Stack. Cet homme autoritaire aux yeux d’acier fut le plus gros défi qu’on demanda à l’acteur d’interpréter. Même le personnage loufoque joué dans Autant on emporte le vent se rapprochait plus de Robert Stack ! Mais après quatre années, 120 épisodes et le succès international des Incorruptibles, l’acteur était un flic au prénom peu commun, Eliot. En 1928, l’annonce du remariage des parents de Robert Stack dans les journaux de Los Angeles était pourtant prémonitoire ; sur la même page, il y avait en effet un entrefilet intitulé : ‘Al Capone wounded by his own gun.’[Al Capone se blesse avec son arme.]

Les Incorruptibles fut un enchainement de surprises. Ce n’était pas, à l’origine, sensé être une série, ni être, au moment de sa diffusion, un tel succès. Robert Stack ne devait pas jouer Eliot Ness non plus. Tout a débuté par le livre écrit par Oscar Fraley, et Desi Arnaz décida de produire le programme le plus coûteux dans l’histoire de la télévision. Cela devait être un film en deux parties dépeignant la lutte entre Eliot Ness et Al Capone (The Scarface Mob sorti en France sous le titre : Les Incorruptibles défient Al Capone). Le rôle de Ness avait été proposé à Van Heflin qui refusa, puis Van Johnson (là, c’est sa femme qui fit obstacle). Stack, après avoir décliné l’offre, accepta à contrecœur. Il raconte comment le tailleur à l’accent roumain l’a pris pour Van Johnson à l’essayage du costume ! Phil Karlson était le réalisateur et Quinn Martin le producteur pour Desilu. Karlson peut être considéré comme le précurseur de Sam Peckinpah en termes de violence et de brutalité à l’écran. Mais c’était un homme gentil, calme, qui portait toujours le même pull rouge, sensé lui porter chance ! Tout le monde pensait qu’il n’y aurait pas de suite, surtout que l’arrestation de Capone n’en exigeait pas. Tom Moore à ABC fut le premier à envisager une série basée sur le film en deux parties après son succès.  

Robert Stack

Participer à une série a ses avantages et ses inconvénients. Quand on est attaché au même concept chaque semaine, c’est un peu comme un mariage. L’idée de tourner dans une série effraya Stack mais Desi Arnaz sut le convaincre. L’acteur avoue que Desi était le producteur idéal et le capitaine de ce qui allait devenir une superbe équipe. Stack sentait que la série serait de qualité quelque soit la réaction du public et celui-ci l’apprécia autant que l’équipe. Ness et ses hommes étaient les seuls acteurs récurrents. Nitti, Mad Dog Coll et d’autres gangsters étaient reconnus immédiatement et c’est une des raisons du succès. La production présentait le monde souterrain de la pègre et, chaque semaine, l’épisode mettait en vedette un personnage mondialement connu. L’intérêt débuta dès le film en deux parties et ne s’arrêta pas. Neville Brand créa le personnage de Capone et Bruce Gordon, celui de Frank Nitti. Brand, accoutumé à la violence durant la seconde guerre mondiale, était parfait pour le rôle. La seule chose qu’il préférait au danger, c’était l’alcool. Brand était supposé parler un dialecte italien et le studio lui octroya un professeur. Mais au lieu de ça, c’est Brand qui apprit à picoler à l’instructeur qui finit par être saoul tous les soirs ! Le traducteur défonça même en voiture l’entrée du studio mais Brand était de la dynamite dans le rôle de Capone même si son accent italien laissait à désirer.

La composition de Ness fut l’ajout de trois éléments symboles de la bravoure pour Robert Stack. Trois personnes qui étaient les meilleurs dans leur spécialité et qui ne s’en vantaient pas : Audie Murphy, acteur mais aussi soldat, Buck Mazza, un pilote, et Carey Loftin, un cascadeur. Il fut question d’humaniser Ness durant les réunions de travail, mais ce n’est pas chose facile pour des épisodes qui duraient 47 minutes. Stack décida de ne pas utiliser d’accent, d’handicap physique ou de manies pour construire son personnage. Ness devint pour l’acteur quelqu’un d’imprévisible, cachant son ressentiment mais capable d’exploser quand on l’attendait le moins. Une sorte de mystère devait entourer le personnage. Avec autant d’acteurs jouant les gangsters avec une certaine suffisance, Stack se retint pour ne pas donner le change dans la personnification de l’agent fédéral. Stack décida, au contraire, que Ness devait être le contrepoids des truands aux costumes rayés, des filles sexy, du jazz et des mitraillettes. Ness jouerait contre l’extravagance des gangsters, et ne serait qu’un protagoniste dans ce monde parallèle irréel. L’étrange présence et les regards silencieux d’Eliot Ness sont la richesse et la puissance du personnage. 

Robert Stack

Bruce Gordon fit une prestation fantastique de Frank Nitti et le personnage devint le méchant récurent après l’arrestation de Capone. Il était magique et a rendu Nitti inoubliable, un mélange de mal odieux, d’humour ironique et de sexe. C’était un vrai truand car il volait la vedette à Ness/Stack dans la plupart de ses scènes. Bruce était un acteur très versatile car il pouvait tout jouer y compris Shakespeare, mais après les Incorruptibles, il était Nitti quoiqu’il fasse ! C’est l’exemple type qu’un rôle peut gêner un acteur plus que l’aider. Bruce Gordon/Frank Nitti a été tué trois fois mais à chaque fois ressuscité. Robert Stack réalise que la série ne pouvait pas perdre l’antagoniste principal d’Eliot Ness. Par chance, la série n’était pas tournée en ordre chronologique, ce qui a permis de faire revenir Nitti quand on le désirait.

Techniquement, la série fut difficile, même dangereuse. Il y avait cinq ou six caméras parfois et un caméraman a failli être tué. Dans une scène classique, un camion devait défoncer les portes en acier d’une brasserie avec assez de puissance et de vitesse pour les faire voler, puis s’encastrer dans un énorme container de bière (en fait, de l’eau de savon ou du détergent mais cela avait la même apparence). Le cascadeur ne savait pas s’il pouvait défoncer la porte et fracasser le réservoir assez fort. Il y avait deux caméras à l’extérieur et trois à l’intérieur- une pour les plans bas, une autre pour les haut et une dernière pour les gros plans. Il ne pouvait y avoir qu’une seule prise pour cette séquence. Lorsque le cascadeur passa les portes, il toucha la cuve qui explosa, sectionnant les cercles qui enroulaient la cuve. Les cercles ont fouetté le camion et le pare-brise et un heurta le cascadeur qui s’en sorti avec des cotes cassées. En plus, une porte massive vola et ricocha sur une des caméras et blessa le caméraman.  Quelques mètres plus haut et il aurait été écrasé.

Au début, du véritable verre était utilisé. Stack devait se servir d’une hache pour briser une porte mais elle fit un retour et toucha l’acteur, la hache passa près de son nez et se figea dans le mur. Au début du tournage, il y avait beaucoup de problèmes de ce genre. Les cascadeurs étaient les meilleurs amis de l’acteur (Bill Catching était la doublure de Robert Stack) et leur contribution constituait une part importante dans la réussite de la série. Les vieilles voitures étaient peintes pour les faire apparaitre neuves mais on ne savait jamais si les freins allaient tenir. A.D. Flowers était l’homme des effets spéciaux. Maintes fois décoré (pour L’aventure du Poséidon entre autres), il était d’un grand secours pour la série, qui fut la première à montrer les causes et les effets. Des pétards et des explosifs étaient utilisés et les téléspectateurs pouvaient voir les vitres voler en éclats après une rafale de mitraillette. Les autres séries ne le faisaient pas car cela coûtait de l’argent et du temps. L’équipe de spécialistes prenait un fil délié et plaçait un explosif dans chaque vitre et les explosions étaient contrôlées par un régisseur. Stack avait toujours insisté que de tirer à blanc ne servait à rien, mais si on entend le bang et qu’on voit le résultat, c’est totalement différent. Si un pichet d’eau est brisé en mille morceaux, le téléspectateur comprend le terrible potentiel d’une mitraillette Thompson par exemple. A.D. Flowers et Robert Stack travaillèrent ensemble sur le timing des scènes impliquant Ness avec du verre, du feu ou des explosifs et cela devint automatique. Le réalisme de certaines scènes avait l’admiration de l’équipe de production qui assistait au tournage. Ainsi, le gilet conçu par A.D. Flowers attirait l’attention. Il était bardé d’acier sur lequel étaient disposés quelques petits explosifs recouverts de tissu. D’autres explosifs étaient ensuite placés en ligne devant un mur et le truand se trouvait au milieu. Quand tout était prêt, Flowers déclenchait les charges. Lors du montage, avec une mitraillette en gros plan, l’effet était garanti. Tout n’était pas expliqué à l’acteur et quand la veste explosait, certains pensaient être touchés mais terminaient la scène professionnellement avant d’être applaudis. En tout cas, il n’y eut jamais de poursuite pour cela !

Un manque de coordination avec l’homme des effets spéciaux pouvait avoir de graves conséquences. Dans l’épisode Ma Barker et ses fils, un des gars était nouveau et très nerveux et il attendit trop longtemps. Quelqu’un était supposé mitrailler une chambre et une grande horloge antique devait exploser et il prit une dizaine de centimètres d’éclats dans le derrière. Il avait aussi ce type qui s’était entrainé à conduire une voiture en fuite. Les gangsters devaient sauter dans la voiture et s’enfuir mais le conducteur avait la marche-arrière et a presque renversé toute l’équipe qui filmait et a roulé sur le pied du metteur en scène. Tous les acteurs répondaient aux questions habituelles : ‘Savez vous aller à cheval, nager et conduire?’. Oui. Ensuite, c’était l’expérience des voitures des années 30 qui en paniquait plus d’un ! Pour les non-initiés, le levier de vitesse était aussi facile à maitriser que l’arabe et, vu que la série ne devait pas durer plus d’un an, tous les véhicules étaient loués. Robert Stack se rappelle parfaitement lorsque sa Buick fonça vers la caméra, sans frein, pour finir dans le mur.

Tous les acteurs qui accompagnèrent Ness ont suivi la tradition d’Hollywood : jouer ce qu’ils ne sont pas ! Paul Picerni, de descendance italienne, interpréta Hobson, un Américain du middle-west. Le personnage italien Enrico Rossi fut joué par Nick Georgiade, d’origine grecque, et Youngfellow, un Indien, fut Abel Fernandez, de descendance mexicaine. Fernandez était un grand type costaud, ancien champion de boxe en Californie. Il n’aurait pas fait de mal à une mouche mais il brisa la mâchoire d’un de ses adversaires en six endroits ! Ces trois acteurs ne furent pas seulement les adjoints de  Ness mais des amis proches de Robert Stack.

La série permettait aussi aux acteurs invités de se sentir comme des vedettes dans un film. Leur performance influençait celle de Robert Stack et toute la série en profitait. Bruce Gordon et Telly Savalas (avant les vestes cintrées et les sucettes) étaient des acteurs parfaits pour Les Incorruptibles avec leur air méprisable. Joe Wiseman avait aussi cette particularité mais il n’était pas habitué aux effets spéciaux. Dans L’antidote, il devait prendre une hache et détruire une brasserie mais il mit en miettes tout le plateau et il tapa sur les tuyaux et valves bien solides. La hache dérapa et sectionna son tendon d’Achille. Stack n’a jamais été aussi navré de sa vie pour quelqu’un. Les scénaristes ont écrit pour Wiseman le personnage du chimiste handicapé quelques semaines plus tard et cet épisode fait partie des meilleurs de la série. Il y eut des moments plus détendus avec Wiseman ; les yeux bleus de Robert Stack passaient pour gris en noir et blanc et le directeur de la photographie, Charles Straumer, utilisa un jeu de lumière rose pour les rendre noirs et plus visibles à l’écran. Wiseman voulut le même traitement mais ses yeux marron restèrent foncés !

Beaucoup d’acteurs qui sont apparus dans la série étaient dévoués à la ‘méthode’, technique de jouer plébiscitée par l’Actors Studio. Les acteurs essaient de devenir littéralement les personnages qu’ils interprètent… Ainsi, Paul Wendkos, (NDLR : réalisateur de Jeu de patience) s’arracha les cheveux lorsqu’il essaya de convaincre Cloris Leachman de ne pas boiter et d’avoir un accent Balkan vu que le personnage qu’elle interprétait était de Brooklyn ! Les épisodes sont tournés bien entendu sur plusieurs jours et il est important pour les acteurs de faire attention dans la continuité des scènes, mais Rip Torn s’en moquait éperdument et prévalait la spontanéité (NDLR : il a participé à deux épisodes : Le chef d’œuvre, Le trouble-fête). Un véritable casse-tête pour les monteurs ! Avec Cloris Leachman et Rip Torn, Robert Stack pensait avoir tout vu mais l’arrivée de Peter Falk lui prouva le contraire. Stack explique la méthode de Falk, qui analysait chaque scène avec minutie. Dans la première tournée ensemble, Peter Falk a annoncé son plan d’action. Il a pris une bouteille sur la table : ‘Avant que tu ne dises ta réplique, je retirerai le bouchon de la bouteille et je le remettrai’ suggéra-t-il.  Cela m’est égal ce que tu fais, lui répondit Stack en riant, agite simplement un mouchoir quand tu es prêt et je commencerai à parler. Peter a donc improvisé et dans un passage, il est questionné par les parrains. Ce fut sa scène : il a inventé son discours, frappé sur la table et gesticulé comme un agent de la circulation. Au moment où il est sorti en claquant la porte, il était devenu une star (NDLR : l’épisode Le dépanneur, saison 3). Falk était sûrement en avance sur son temps et Stack aimait travailler avec lui bien que le script et le résultat sur film étaient rarement semblables. Il était aussi bon en gangster qu’en Columbo. Robert Stack évoque ensuite Keenan Wynn, un vieil ami qu’il connut toute sa vie ; talentueux mais complètement fou ! Adepte des motos bien avant Steve McQueen avec qui il pilotait. Wynn interprétait un ami de Ness, exécuté par les hommes de Capone dans le film en deux parties. Patricia Neal, pour laquelle Stack écrit qu’elle avait trop de classe pour la série, était une amie de l’acteur, qu’il avait rencontré au théâtre pour Un tramway nommé Désir (NDLR : elle a joué dans L’histoire de Maggie Storm).

Robert Stack regrette qu’il n’ait pas eu plus de scènes à partager avec les méchants ; Ness n’était pas invité aux réunions de Nitti au Club Montmartre. Souvent, les acteurs qui jouaient les ‘gentils’ ne rencontraient pas les ‘méchants’ lors du tournage. La guest star pouvait très bien avoir tourné ses scènes avant que Stack n’arrive sur le plateau. S’il était transformé en passoire trop tôt, Ness/Stack n’avait jamais à faire à lui. Ainsi, l’acteur ne rencontra pas Robert Redford lors du tournage de l’épisode Boule de neige (saison 4). Lee Marvin, Carroll O’Connor et James Caan étaient très intéressés d’apparaitre dans la série et beaucoup d’acteurs ont utilisé la dalle froide de la morgue de Chicago sur le plateau comme rampe de lancement. Il y eut des moments de joie mais aussi de tristesse sur le tournage. Stack adorait tourner avec des acteurs qu’il avait admirés. Thomas Mitchell était un de ceux-là mais rapidement, il fut évident qu’il n’était plus capable de retenir son texte. Stack le rassura lui disant que c’était un honneur de l’avoir sur le tournage (NDLR : épisode Banque privée, saison 1).  

Parmi les scènes que Stack se rappelle le mieux, il y a celle du baiser de la mort administré par les mafiosi lors d’une condamnation à mort. La scène était parfaite sur le script mais jamais deux hommes n’avaient encore été filmés s’embrassant, et il ne fallait pas que cela soit comique car tout le mythe de Capone se serait écroulé. La scène était jouée par Neville Brand, Capone, et Frank de Kova, le tueur, deux véritables machos, ce qui compliquait la tâche. Bien que professionnels, ils étaient hésitants et il fallut toute la persuasion du réalisateur, Phil Karlson. La scène fut un succès avec l’atmosphère de menace et de mort parfaitement rendue, et Stack apprit plus tard qu’un plaisantin avait dit à Brand juste avant le tournage que de Kova semblait un dur mais qu’il était en réalité une tapette. Il avait dit la même chose à de Kova. Bien entendu, ce n’était pas vrai mais toute la suspicion de la séquence provenait de ce quiproquo. Pour Stack, Coup pour coup est un des meilleurs épisodes de la série et pour le choix de l’actrice, Elizabeth Montgomery était la dernière de la liste. Stack connaissait le père de la jeune femme et il fut ravi que les producteurs lui aient demandé son avis. C’est comme cela qu’une actrice modèle fit ses débuts dans le rôle d’une prostituée. Une brillante prestation pour un tournage de six jours qui permit à Elizabeth Montgomery d’être nominée pour un Emmy. C’est la seule fois aussi où Ness est sentimentalement impliqué. 

La série connut son succès grâce aussi à la qualité de ses metteurs en scène. Ward Grauman (NDLR : il réalisa 21 épisodes des Incorruptibles et 12 des Rues de San Francisco) et Stuart Rosenberg (NDLR : il réalisa 16 épisodes de la série) étaient deux des meilleurs. Grauman était un ancien pilote qui aimait les femmes (qui le lui rendaient bien) et, terriblement orgueilleux, il ne supportait pas que quelque chose soit moyen avec son nom dessus. Il y avait une séquence de Mardi Gras pour laquelle Grauman avait promis un vrai carnaval dans le petit studio. Il a d’abord rassemblé des masques, des costumes et divers objets d’un autre plateau des studios Desilu. Il a ensuite demandé aux figurants de faire des allers et retours sur le plateau en changeant de masque et de costume dès qu’ils se trouvaient hors du champ de la caméra. Bientôt, vingt figurants en paraissaient deux cents. Cela a donné la réputation d’être la série de télévision la mieux produite. (NDLR : Meurtre sous verre, saison 2). Rosenberg était farfelu mais brillant. Il demanda à Stack s’il aimait l’expression ‘Roll ’em’ à chaque début de prise et il l’a changea en ‘swordfish’ (en français, espadon). Les acteurs de théâtre faisaient de longues pauses entre chaque phrase et Rosenberg les laissait faire mais coupait tous les silences au montage, profitant du coût peu onéreux du film noir et blanc.

Les conditions de travail étaient incroyables. Stack se levait généralement à 6 heures 30 pour commencer le tournage à 8 heures pour des journées de 17 ou 18 heures de travail. Le vendredi était toujours le jour des prises tardives. Vers la fin de la série, Stack tournait deux épisodes à la fois et faisait des retournages de scènes sur d’autres. La série n’était pas dans les promotions majeures du réseau ABC mais, finalement, le vilain petit canard devint la poule aux œufs d’or. Parfois, après une dure journée de travail, des secondes versions de scènes, que le public ne verrait jamais, étaient tournées. Une image typique était celle de Ness qui goûtait la gnole puis la recrachait. Un jour, une variante fut tournée dans laquelle Ness goûtait, aimait et était saoul. Une autre fois, Ness était blessé dans une chambre d’hôpital et dans la seconde version, il se levait, déchirait la blouse de l’infirmière et la poursuivait dans la chambre. Le tournage était néanmoins astreignant et Rosemarie, la femme de Stack, apportait souvent une nappe au studio et le couple avait un diner aux chandelles après le tournage, avec en toile de fond une allée sombre et des mitraillettes ! Stack cite David Janssen, le héros du Fugitif : ‘Tourner dans une série, c’est comme faire l’amour à une gorille. Ce n’est pas quand vous voulez arrêter, c’est quand elle vous laisse partir’. Robert Stack réalise qu’il eut un passage à vide dans sa vie lorsque la santé l’obligea à arrêter de travailler sur la série. Quelque chose de familier et d’acquis vola en éclats le jour où il eut une hémorragie des cordes vocales. 

La série fut ensuite impliquée dans une controverse sur la violence et l’utilisation de noms italiens, et la censure devint le thème central des discussions des protagonistes de la série. Il y avait trois ou quatre producteurs produisant chacun leurs épisodes avec peu de liens entre eux, et la série pouvait être jugée sur les choix de tel ou tel producteur. Par exemple, il y a un épisode dans lequel un truand débranche le tuyau d’un patient transfusé et les mains du tueur sont ensanglantées lorsqu’il descend l’escalier de secours. Dans un autre épisode, un gang importe des prostituées dans le pays et les exécute à la mitraillette avant que Ness ne puisse les libérer (NDLR : La dame aux oiseaux). Tout le monde a fait de son mieux pour que la série sonne vrai. Walter Winchell faisait la narration en début d’épisode et on voulut le remplacer par une jolie voix mais Desi Arnaz insista pour que cela soit Winchell. L’intégration d’images d’époque a aussi fait le succès de la série, comme pour l’assassinat du maire Anton Cermak. Il n’était pas possible d’améliorer la qualité des images d’archives et il a été décidé de donner une image granuleuse à l’ensemble pour crédibiliser le récit. (NDLR : Tueur sans gages). Stack déclare non sans humour qu’il a vieilli de dix ans avec ce procédé et qu’il n’est pas étonnant que certaines personnes pensent qu’il a 95 ans maintenant (NDLR : l’acteur avait 60 ans à l’écriture du livre). Aussi étrange que cela puisse paraître, des véritables gangsters de Chicago ont aimé The Untouchables. Ils ne se voyaient pas comme des méchants à l’écran et ils étaient particulièrement intéressés par l’exactitude de la série. Ils vérifiaient surtout que quelqu’un ne soit pas gratifié pour quelque chose qu’il n’avait pas fait ! Comme l’écrit justement Stack, l’éditeur d’histoires des Incorruptibles n’était pas à même de contester et de savoir mieux que les gangsters qui avait balancé qui dans le fleuve !

Le crime organisé était un sujet très sensible à l’époque et un des scripts préférés de Stack est celui de Ben Maddow, La loi de la Mafia (saison 1), dans lequel J. Carrol Naish est un vieux parrain pratiquant l’omerta, la loi du silence de la Mafia. Ensuite, Le Parrain de Coppola a permis de faire connaître ce milieu, mais à la fin des années 50, le sujet était tabou. Le FBI réfutait même l’existence de la Mafia. Malgré la qualité de cet épisode, il ne fut pas rediffusé. (NDLR : cet épisode a fait l’objet d’une étude : Walter Grauman and the Noise of Death, 23 mars 2012). Les gangsters qui n’aimaient pas la série considéraient les acteurs comme des vendus et ils dirigèrent leur courroux vers les sponsors et Desi Arnaz, le producteur exécutif de Desilu. Il reçut des menaces de mort par téléphone pour que la série soit arrêtée, ainsi que l’un des principaux sponsors de la série, Liggett & Myers Tobacco Co. Les cigarettes de cette société étaient laissées sur les docks et pas livrées. Le puissant syndicat new-yorkais des docks avait à sa tête un des frères Anastasia, un farouche opposant à la série, mais The Untouchables était le programme le plus regardé dans les quartiers où résidaient les gangsters. Stack conte l’anecdote où il fut invité avec sa femme à un night-club pour la première d’une chanteuse, petite amie du célèbre parrain Giancanna, et le couple eut l’impression d’être épié, ce que confirma la chanteuse quelques mois plus tard en rendant visite aux Stack. En fait, Giancanna s’était vanté à tous ses amis qu’il avait berné Eliot Ness !


La série se retrouva mêlée à des problèmes plus rapidement que n’importe quelle autre. Un des reproches à l’encontre des Incorruptibles était l’utilisation de noms italiens pour les gangsters, alors que personne ne soulignait que l’un des adjoints de Ness s’appelait Enrico Rossi ! La série n’associait pas le moins du monde les Italiens avec le crime violent mais la controverse pointait son nez. Robert Stack avait été élevé en Italie, il savait écrire l’italien avant l’anglais et il défendait l’approche de la série. Il est difficile d’imaginer un sujet qui puisse être capable d’unir Frank Sinatra, le cardinal Spellman et J. Edgar Hoover, mais la série y avait réussi car les trois hommes détestaient Les Incorruptibles. Comme le sénateur Pastore, Spellman et Sinatra s’insurgeaient contre la profusion de noms italiens utilisés pour les gangsters. Hoover critiquait l’inexactitude qui donnait trop d’importance aux ‘T-Men’. Le sénateur Thomas Todd ouvra une enquête sur la délinquance des mineurs, à laquelle fut convoqué le directeur d’ABC, Moore, comme témoin. En fait, à l’époque, beaucoup de criminels avaient des noms italiens, mais, finalement, lors de la dernière saison, les personnages n’eurent plus de patronymes transalpins. Les producteurs étaient critiqués pour dire la vérité sur des gangsters ayant existé, et cela n’était pas le fait du hasard si les personnages avaient des noms italiens car le véritable Eliot Ness avait combattu des truands de cette origine. L’authenticité était tout simplement respectée. L’équipe de production faisait des recherches minutieuses, et si une histoire était censée se dérouler à Chicago en 1935, on s’assurait, en consultant par exemple les bottins téléphoniques, que les noms utilisés n’étaient pas ceux de personnes vivant dans la ville à cette époque, à l’exception, bien entendu, des gangsters.

Le fils de Capone a essayé d’obtenir au tribunal un million de dollars des producteurs Desilu. Il connaissait très bien Desi Arnaz car les deux hommes avaient grandi ensemble. Le descendant du gangster avait appelé Arnaz lorsque celui-ci avait décidé de produire la série pour le convaincre de ne pas le faire. Le producteur lui avait répondu que quelqu’un d’autre le ferait s’il ne le faisait pas. Durant la dernière année de production de la série, il était impossible d’utiliser un nom italien ou tout nom pouvant être associé à un groupe minoritaire. Il n’y eut pas de personnages noirs car il y avait déjà assez de problèmes avec les Italiens et on ne savait pas comment la population noire aurait réagi ! De plus, les Noirs n’étaient pas impliqués dans le crime organisé de l’époque. Pour Stack, il n’y a pas d’autres séries autant adoré et méprisé que The Untouchables, mais le 8 juillet 1962, Ayn Rand, une critique respectable du Los Angeles Times, encensa la série dans un article intitulé The New Enemies of The Untouchables et cloua le bec à ses détracteurs. Elle souligna que le symptôme principal de la décadence de la culture était l’inversion des valeurs. L’art est le baromètre le plus fiable de la culture et dans le flot de critiques à l’encontre de la télévision, c’était le meilleur programme qui était montré du doigt : Les Incorruptibles. Jusqu’alors, ABC (American Broadcasting Company) avait été absent des cérémonies des Emmy, mais dès la première année, Les Incorruptibles reçut six nominations et quatre récompenses, qui couronnaient une qualité rarement atteinte à l’époque. Robert Stack découvrait que le succès des Incorruptibles était un travail d’équipe, qui avait plus d’importance pour lui que de gagner l’Emmy pour meilleur acteur (NDLR : gagnant en 1960 et nominé en 1961). L’acteur se souvient néanmoins de l’annonce faite par Fred Astaire : ‘and the winner is…’ et pour la première fois de sa vie, une ovation, même du coté de la presse. Quand à son speech, il remercia les personnes à qui il devait cette récompense : ‘Frank Nitti, Mitraillette McGurn, Guzik Pouce Gras, Coll le Chien Fou, et l’homme sans lequel Les Incorruptibles n’aurait pas vu le jour : Al Capone’.

La notoriété internationale ne tarda pas à arriver et Robert Stack se rappelle avoir causé un embouteillage en se promenant avec Bruce Gordon sur les Champs-Elysées. Pour les Parisiens, Ness et Nitti marchaient cote à cote mais l’acteur ne réalisa pas l’impact de la série avant qu’il ne voyage dans le monde. Les scènes en extérieurs étaient tournées à Culver City, proche du studio qui fut acheté par Selznick pour Autant on emporte le vent. Desi Arnaz le racheta pour les vingt hectares environnants qui permirent de reconstituer une réplique du Chicago version 1929. Un jour, une scène de fusillade venait d’être tournée lorsqu’un cascadeur remarqua une épaisse fumée qui s’élevait dans le ciel en provenance de Bel Air. Ils empruntèrent les voitures vintages du tournage pour se rendre sur les lieux du sinistre où plusieurs stars avaient leur demeure ; Burt Lancaster, Zsa Zsa Gabor, mais aussi la mère de Robert Stack. Quant à sa propre maison, Stack eut l’aide d’un acteur qu’il identifia par la suite en regardant Les révoltés du Bounty, Richard Harris. Dans un autre registre, Stack accepta la proposition du magazine Look et embarqua une journée avec de véritables policiers et lors d’une descente chez des toxicos, un petit garçon reconnut l’acteur :’Eh, maman, c’est Eliot Ness !’

Parmi les diverses autres anecdotes, Stack évoque un propriétaire de bateaux de course qui a renforcé son bolide avec des plaques d’acier. L’acteur aura un sentiment de déjà vu de nombreuses années plus tard. En effet, dans un des premiers épisodes des Incorruptibles, Ness/Stack doit défoncer une brasserie d’Al Capone dans un camion renforcé sur le devant par une plaque d’acier en pointe (NDLR : cette scène est dans plusieurs épisodes). Stack se rappelle également les différents pépins physiques de ses exploits sportifs et il se doit de citer la série car il eut des migraines occasionnelles suite à la scène où George Kennedy, qui interprète Birdie, un géant sourd-muet, tente d’étrangler Ness. (NDLR : L’acteur s’est même évanoui sur le tournage ; Le roi du champagne, saison 2). Après quatre années d’Incorruptibles, Stack fut surnommé ‘The Great Stone Face’ (le grand visage de pierre) et on lui demandait pourquoi il n’avait jamais un sourire aux lèvres. Robert Stack (NDLR : tireur de compétition) battit le record de tir à la mitraillette dans la Marine et il fut délégué à l’enseignement de cet engin bruyant. Il ne se doutait pas qu’il s’en servirait encore vingt ans plus tard pour Les Incorruptibles. Robert Stack évoque aussi Murvyn Vye qu’il rencontra pour une pièce de théâtre. Débauché la nuit, Vye errait parfois comme un zombie sur un plateau et oubliait ses répliques et de faire ses apparitions. Dix ans plus tard, Stack rencontra de nouveau Murvyn Vye sur le tournage des Incorruptibles. Il interprétait un dealer et il s’en sortit très bien, n’oubliant pas son texte. Lors de la fameuse émission This is Your life où toutes les célébrités sont passées, Robert Stack fut accueilli par : ‘You should have washed your vest, Eliot. You’ve still got some of Frank Nitti’s blood on it.’[Tu aurais dû laver ton gilet, Eliot. Il y a encore du sang de Nitti dessus.]

Robert Stack évoque à la fin du livre l’étrange rencontre à Londres avec un journaliste du Times, qui le prend pour un technicien de plateau. Six mois plus tôt, l’acteur avait reçu des récompenses de Télé7Jours et de Cinémonde pour son rôle d’Eliot Ness, mais les censeurs britanniques avaient réussi à faire boycotter la série (NDLR : la série fut diffusée pour la première fois en Grande-Bretagne le 14 avril 1966). En comparant la production d’aujourd’hui et au moment du tournage de la série, Robert Stack s’étonne qu’un décolleté devait être masqué par du tissu ou une fleur cousue sur la robe et pourtant les prostituées dans Les Incorruptibles étaient aussi sexy que celles des films contemporains !

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