La nuit du loup-garou (1961)La femme reptile (1966)

Saga Hammer

La Gorgone (1964)


LA GORGONE
(THE GORGON)

Résumé :

Depuis longtemps, le village de Bandorf vit dans la peur d’une créature qui hante le manoir Borski. A la suite d’un nouveau drame, le professeur Heintz entreprend de résoudre le mystère mais il se heurte à une « conspiration du silence » avant de succomber lui aussi. Son fils Paul, aidé par son mentor, le professeur Meinster, s’attaque à son tour à ce qui terrifie tout un village.

Critique :

Il y avait de l’idée dans ce film ; un scénario intéressant, une réalisation pertinente et une distribution faite de bons acteurs. Il renvoie au romantisme noir et fait même penser à Jean Ray. Néanmoins, il ne convainc pas tout à fait, notamment parce que son budget excessivement limité rejaillit sur la qualité. Le maquillage est particulièrement nul, ainsi que l’affirma lui-même Christopher Lee dans une interview à Midi-Minuit Fantastique  (n°14, juin 1966) et les trucages sont parmi les plus faibles jamais utilisés par la Hammer. Même l’ambiance musicale n’a rien de spécifique. Ajoutons que la Hammer commet une faute en transposant le thème mythologique inédit dans le cadre gothique habituel. Les décors perdent ainsi tout mystère d’entrée de jeu.

Il y a pourtant de nombreux points positifs ; à commencer par l’histoire. Le mystère de la créature est vite révélé mais ce n’est qu’à la toute fin que cette révélation déclenche l’action. Auparavant, cela relève du non-dit (la scène de la cour de justice au départ est ainsi évidente), de la controverse universitaire (Heintz face à Namaroff) ou de la négation (Paul et Meinster). Avec un réalisateur moins inspiré que Terence Fisher, le spectateur se dirait que le scénario « tourne autour du pot » mais, en réalité, c’est moins la réalité de la Gorgone qui est intéressante que ce que cause la peur de la Gorgone. Tout comme, plus tard, La femme reptile, c’est lorsque le monstre se montre qu’il cesse d’effrayer. Ainsi, tout au long du film, nous sommes confrontés à une communauté repliée sur elle-même, qui, à la différence de celle dans Dracula et les femmes par exemple, qui craignait ouvertement le monstre, a littéralement peur de son ombre. En effet, alors que l’on peut voir le vampire, personne ne peut regarder Méduse – puisqu’il s’agit d’elle – et aller en parler ! Le refus de voir est donc à la fois littéral et métaphorique.

Face à la peur, deux attitudes possibles. La nier ou l’affronter. Ce dualisme structure le film à travers diverses oppositions ; lesquelles dispersent la traditionnelle figure du « sachant », indispensable dans les films à énigmes. Dans le premier cas, nous trouvons le docteur Namaroff incarné avec subtilité par Peter Cushing. C’est un des rares films où il n’est pas un héros positif. Namaroff sait mais il ment, il élude, il se réfugie derrière des faux-fuyants. Là où le film pèche, c’est précisément d’avoir confié ce type de personnage à quelqu’un à la aussi forte personnalité que Peter Cushing. Malgré un jeu posé quand il se sent en position de force, saccadé lorsque Namaroff s’agace, le charisme de l’acteur lui donne trop de force par rapport à ce qu’il devrait montrer. Son final est en revanche parfaitement réussi.

Une autre faiblesse du film tient justement à la dislocation de l’autre attitude, celle des combattifs. Ils ne sont pas moins de trois ! Si Michael Goodliffe incarne avec autorité la figure du père en deuil qui sait ce qu’il y a réellement derrière la mort de son fils, Richard Pasco, qui promène une mine renfrognée tout au long des longues minutes qu’il passe à l’écran, manque clairement de charisme. Le problème du personnage est de servir de transition entre le professeur Heintz qui sait mais ne peut agir et le professeur Meinster qui ne sait pas mais comprend et peut agir. Christopher Lee (qui, pour une fois, n’est pas le méchant) a l’habitude de débarquer au milieu du film. Ici, mise à part une très brève scène, il n’intervient réellement qu’à la 50ème minute…sur 83 ! Dommage que l’acteur soit affublé d’un maquillage et d’une sorte de déguisement improbable qui le rendent plus ridicule que sérieux universitaire ! Il demeure également frustrant que ce choix narratif réitère jusqu’à la répétition la confrontation stérile entre les deux positions. Certes, il y a de petites évolutions mais une impression de pesanteur finit par tomber. Frustration aussi que Lee et Cushing ne se retrouvent qu’à la 70ème minute et ne jouent réellement ensemble que cinq minutes. Notons toutefois qu’à l’exception du trop méconnu Terreur dans le Shanghai-Express (1972) ou du Chien des Baskerville (1959), c’est une des rares fois où ils ne sont pas ennemis.

Le film est aussi intéressant par sa figure féminine principale. Barbara Shelley trouve ici un de ses meilleurs rôles pour la Hammer. Alors que la figure traditionnelle du héros est explosée entre plusieurs interprètes, l’unicité de la figure féminine en fait le personnage principal ; ce qui n’est pas si courant chez la Hammer. A bien y regarder, la surprise est moins grande lorsque l’on sait que le scénariste, John Gilling, réalisera plus tard La femme reptile dont le thème est assez proche. En outre, mise à part en ouverture un bref aperçu pudiquement filmé comme toujours chez Fisher d’un dos nu d’un modèle, le film ne joue pas la carte habituelle du « décolleté Hammer ». C’est un portrait touchant que nous livre Barbara Shelley dans son interprétation de Carla. Sa fragilité éclate dans de multiples scènes et si elle suscite le désir de protection des hommes, elle leur échappe pourtant tout le temps.

Jamais Carla ne s’oppose frontalement (sauf une fois) à Namaroff alors que la sollicitude du médecin d’abord paternaliste puis nettement romantique finit par devenir inquiétante. Jamais elle ne minaude quand Paul la courtise alors qu’elle semble jouer la valse-hésitation en changeant d’avis. Ce n’est jamais montré comme de la coquetterie mais plutôt comme la manifestation d’une psyché instable. A moins que ce ne soit un trouble médical car le scientisme ne dépose pas facilement les armes. Là encore, La Gorgone annonce La femme reptile. Pour une fois également, le final ne donne pas cette impression d’être précipité bien qu’il condense beaucoup d’action et nous fait éprouver plusieurs émotions presque immédiatement mais, au contraire, hormis une grave faute de production, comme très bien maîtrisé malgré ses contraintes.

Anecdotes :

  • Scénario : John Gilling

  • Réalisation de Terence Fisher

  • Sortie anglaise : 18 octobre 1964. Sortie américaine : 17 février 1965

  • Le film est resté inédit en France. Il est présenté sous le titre Les Gorgones le 15 octobre 1997 au festival de Cherbourg. En Belgique, il s’appelle Gorgone, déesse de la terreur.

  • Selon la VO, il ne s’agit pas de Méduse mais de Mégère sauf que cette dernière est une Érynie et non une Gorgone.

  • Contrairement à ce que dit le professeur Heintz, seule Méduse changeait en pierre ceux qui croisait son regard.

  • En 1963, les relations entre la Hammer et la Columbia, son distributeur traditionnel, devinrent tendus car la Columbia était frustrée par les films qui s’écartaient de la forme d’horreur gothique. Le producteur James Carreras fournit en réponse La Gorgone et Les Maléfices de la momie.

  • Des serviettes en papier furent un gadget inhabituel utilisé pour promouvoir le double programme.

  • Richard Pasco/Paul Heintz : acteur anglais (1926-2014), on l’a vu au cinéma dans Le serment de Robin des Bois (1960), Raspoutine, le moine fou (1966), Les yeux de la forêt (1980) mais l’essentiel de sa carrière s’est faite à la télévision : Robin des Bois (1956-1958), Maupassant (1963), The Three Musketeers (1966-1967), Julius Caesar (1979), Inspecteur Morse (1992).

  • Michael Goodliffe/Professeur Jules Heintz : acteur anglais (1914-1976), homme de théâtre, il fut membre de la Royal Shakespaere Company. Au cinéma, on a pu le voir dans La mort apprivoisée (1949), La bataille du Rio de La Plata (1956), Atlantique, latitude 41° (1958), La nuit des généraux (1967), L’homme au pistolet d’or (1974). Il a aussi tourné pour la télévision : L’Homme invisible (1959), Le Saint (1963), Chapeau melon et bottes de cuir (1966), L’Homme à la valise (1967), Poigne de fer et séduction (1974). Dépressif, il se suicida.

  • Patrick Troughton/Inspecteur Kanof : acteur britannique (1920-1987), il est le premier acteur à avoir incarné Robin des Bois à la télévision. Il a joué au cinéma dans L’Évadé de Dartmoor (1948), Jason et les Argonautes (1963), Les cicatrices de Dracula (1970), La Malédiction (1976). A la télévision, il est connu pour avoir interprété le Deuxième Docteur dans Docteur Who (1966-1969), rôle qu’il reprend dans deux téléfilms (1983, 1985).

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