Inland Empire (2006)Elephant man (1980)

Saga Clint Eastwood

Eraserhead (1977)


 ERASERHEAD
(ERASERHEAD)

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Résumé :

Henry est prisonnier de son quotidien, de sa chambre trop étroite, de sa compagne Mary, et de leur bébé monstrueux. Un espoir, pourtant : une chanteuse de music-hall cachée dans son radiateur.

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Critique :

En 1977, sort dans quelques petites salles indépendantes américaines un obscur premier film, d’un dénommé David Lynch : Eraserhead. Le film a été réalisé avec le soutien de l’école de l’American Film Institute. Avec un budget d’environ 100 000 dollars, notamment grâce à l’aide de ses amis, Lynch tourne ce film en cinq ans. Il en est le scénariste, réalisateur, mais aussi le producteur. Il réalise même lui-même les effets spéciaux. Et, sur tous ces points, le film est une réussite. Il bénéficiera d’un culte grandissant, ses fans arborant un badge « I saw it! » pour lui faire de la publicité, et Stanley Kubrick lui-même le montera à son équipe sur le tournage de Shining pour les mettre dans la bonne ambiance… c’est dire !

Le film, d’une durée d’1h30, est probablement le plus abstrait de la filmographie de Lynch. Le cinéaste a commencé sa vie d’artiste par la peinture (voir le très beau documentaire The Art life). C’est en imaginant ses peintures se mouvoir et émettre des sons, que Lynch est passé dans le monde du cinéma. Eraserhead contient encore cette dimension très picturale, avec une matière organique propre aux peintures de Lynch.

Le film s’ouvre sur une image d’Henry, notre héros, en surimpression d’une planète. Cette toute première image du tout premier long-métrage de Lynch suggère à la fois un film-monde et film-cerveau. Nous allons entrer dans la psyché d’un personnage, mais aussi d’un monde à part entière. Car, chez Lynch, intériorité et monde extérieur ne font qu’un, et les rêves de chacun viennent transformer le monde physique de manière surréaliste. Une sorte de Dieu semble gérer ce monde-cerveau, tirant sur des poignées comme un conducteur de locomotive.

Eraserhead doit beaucoup à un lieu, la ville de Philadelphie, où Lynch étudiait alors le cinéma. Le cinéaste raconte souvent l’atmosphère oppressante de cette ville, qui l’a marqué. Tous ses films partent d’un lieu, et de l’atmosphère de ce lieu : Eraserhead, et son film suivant Elephant man, baignent dans un univers de ville industrielle sombre, filmée en noir et blanc, et issue de l’expérience de Lynch à Philadelphie ; Blue Velvet et Twin Peaks baignent dans le souvenir des bourgades de l’enfance du cinéaste, dans le Nord des Etats-Unis ; Lost Highway, Mulholland Dr. et Inland Empire dépeignent Los Angeles, ville du rêve mais aussi des cauchemars. Dans Eraserhead, la ville est une suite de murs délabrés, d’usines et d’ateliers, de fumées, de bruits métallurgiques. On y croise, dans l’une des scènes du film, un clochard ; dans une autre, on y voit une rixe. Des petits détails qui témoignent de l’expérience réelle du réalisateur à Philadelphie, où il se sentait insécurisé.

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A l’univers de la ville, vient s’accoler les décors intérieurs. Un hall d’immeuble, au sol zébré, qui évoque déjà les décors de Twin Peaks, Mulholland dr… Henry rentre chez lui, et croise sa voisine, créature hyper-sensuelle, légèrement dévêtue, et en même temps menaçante. Cette voisine sensuelle vient lui transmettre un message de la petite amie de Henry, Mary, qui l’invite à dîner chez ses parents. La thématique sous-jacente du film est lancée, celle de l’oppression sociale qui pèse sur les épaules d’Henry.

Ce dîner chez Mary offre un regard cynique sur les conventions sociales, dans une suite de saynète à la fois angoissantes et hilarantes – parfait mélange Lynchéen. Comme une coutume qui a perdu son sens, on fait remuer la salade par la grand-mère qui est amorphe, avant de lui mettre une cigarette au bec. Puis, le père fait couper le poulet au gendre, Henry. Un poulet étrange, qui se met à déverser un flot de sang et de bulles, ce qui provoque une crise chez la mère. Henry et le père restés seul, un long silence s’ensuit, silence insoutenable, que vient briser une question du père : « Alors Henry, qu’avez-vous à raconter ? ». Mais comme Henry n’a pas grand-chose à raconter, un autre silence interminable commence. Et le père, face à Henry, arbore un sourire artificiel, figé, tellement artificiel et figé qu’il en est effrayant – même sourire que les petits vieux dans Mulholland Dr. Tandis que le père sourit, la fille pleure, et le spectateur se demande bien ce qui est en train de se passer. La mère prend Henry dans un coin, et lui demande s’il a eu des rapports sexuels avec sa fille. Presque violente, elle finit par embrasser Henry sensuellement, avant que sa fille ne l’interrompe. « Il y a un bébé à l’hôpital ». « Ils ne sont pas sûr que c’est un bébé », précise Mary.

Dès lors, Henry se retrouve avec un bébé, et Mary à ses côtés, dans son petit appartement. Mais le bébé n’est pas tout à fait normal : il ressemble à un alien, ou à un animal gluant. Cet incroyable effet spécial fabriqué par Lynch nous dégoûte, nous met mal à l’aise, parfois nous terrifie, d’autres fois nous fait pitié. 

Henry est opprimé, par le décor urbain, par sa petite chambre, par les sons agressifs de son environnement, et enfin par Mary et sa famille, et par le bébé-créature. Pour échapper à cette oppression, Henry s’allonge souvent sur son lit où il contemple son radiateur. Là, de scène en scène, semble apparaître quelque chose. D’abord, ce ne sont que des bruits étranges. Puis une lumière. Enfin, il s’avère que le radiateur recèle un petit théâtre, dans lequel une chanteuse en robe blanche apparaît. Cette chanteuse, première d’une longue lignée de chanteuses des films de Lynch (Dorothy dans Blue Velvet, Julee Cruise dans Twin Peaks, Rebekah del Rio dans Mulholland dr.), arbore un sourire radieux, de star de magazine, et une petite robe blanche. Elle a, aussi, deux énormes joues qui sont comme des patates. Elle garde son sourire, même quand des filaments blancs, sortes d’étranges spermatozoïdes, tombent du plafond et qu’elle doit les éviter, tout en chantant son titre : « In Heaven ». Ces chanteuses étranges incarnent souvent dans les films de Lynch l’espoir (par leurs chansons, comme celle-ci qui parle de Paradis), mais un espoir impossible. Quand Henry parvient à rencontrer la chanteuse, il veut la toucher, mais elle émet une lumière aveuglante – comme une femme-interrupteur. Elle disparaît alors, et Henry voit alors apparaître un homme mystérieux et inquiétant, déjà aperçu au début du film comme machiniste de la Planète. Premier homme mystérieux, là encore d’une lignée à venir dans les films futurs de Lynch (Frank dans Blue Velvet, Bob dans Twin Peaks, l’homme mystérieux à la caméra dans Lost highway…).

Eraserhead montre le talent de David Lynch comme réalisateur artisanal. Même dans ses plus grosses productions, il saura garder cet aspect bricoleur, qui en fait un Méliès moderne, par son côté illusionniste, auquel il faut ajouter du surréalisme. Eraserhead recèle même de nombreux plans en animation image par image (les sortes de petits spermatozoïdes qui se déplacent). Il y a, surtout, l’effroyable bébé, qui, dans une scène effrayante, dégomme la tête d’Henry et prend sa place. La tête arrachée d’Henry baigne dans une mare de sang, jusqu’à s’y engouffrer et traverser le sol. La tête tombe du ciel sur un terrain-vague (où le clochard la regarde). La tête d’Henry est alors volée par un enfant, amenée dans un atelier, où on en extraira de la gomme pour crayon de papier !

Mais tout cela ne semble avoir été qu’un rêve, puisque Henry se retrouve sain et sauf dans son lit. Un rêve ? Les spectateurs de 1977 pouvaient y croire. Mais, chez Lynch, il n’y a jamais deux strates – là, le rêve, là, la réalité. Peut-être Henry a-t-il bel et bien rêvé, mais en se réveillant, le monde réel est tout aussi onirique, et même cauchemardesque. Le bébé est toujours là et toujours monstrueux, et, à travers le trou de la serrure, Henry voit sa voisine aux bras d’un homme affreux.

Peut-être dégoûté de ce retour à la réalité, plus cauchemardesque que son cauchemar, Henry décide de tuer son bébé. Une scène éprouvante, insoutenable, peut-être l’une des plus déstabilisantes du cinéma de Lynch. Certes, la créature n’est qu’un truquage, mais la mise en scène de cet instant parvient à nous faire ressentir l’horreur d’un père qui tue de ses propres mains son enfant. Et, tandis que l’horreur grandit, l’ampoule de la lampe de chevet grésille jusqu’à éclater, venant créer sur le visage terrifié du père une lumière stroboscopique. L’effet stroboscopique deviendra la marque de fabrique de Lynch, dans les instants de terreur les plus purs (dans le dernier épisode de Twin Peaks par exemple). Face au regard halluciné d’Henry, le bébé devient alors gigantesque. Son énorme tête apparaît dans la pénombre, se déplace, avant de s’approcher de nous. On pourrait y voir une immense culpabilité, trop grande, écrasante pour Henry – mais bien sûr, on peut surtout y voir ce qu’on veut ! On retrouve alors le machiniste vu au début du film, qui tire sur la poignée pour arrêter le désastre. Des étincelles jaillissent, et dans ce dernier instant fou du film, une lumière éclatante envahie l’écran. Dans cette lumière, Henry et la chanteuse du radiateur sont réunis. En 1h30, nous avons voyagé dans le monde d’Henry, et dans celui de David Lynch, déjà incroyablement cohérent dans toute sa folie, posant tous les motifs de son cinéma surréaliste dès son premier long-métrage. 

Anecdotes :

  • Catherine Coulson est l’assistante réalisation du film. Elle sera plus connue dans le rôle de la Dame à la Bûche dans Twin Peaks.

  • Parmi les soutiens financiers du film, l’actrice Sissy Spacek est remerciée à la fin du générique.

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