Eraserhead (1977)Dune (1984)

Saga Clint Eastwood

Elephant man (1980)


 ELEPHANT MAN
(THE ELEPHANT MAN)

classe 4

Résumé :

A la fin du XIXème siècle en Angleterre, l’histoire vraie de John Merrick, atteint de nombreuses difformités, d’abord voué à être monstre de foire, avant sa rencontre avec le Docteur Frederick Treves.

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Critique :

Après son premier long-métrage Eraserhead réalisé dans des conditions d’indépendance totale, David Lynch se voit proposer la réalisation d’un projet ambitieux d’après l’histoire vraie de John Merrick, « l’homme éléphant » qui fascina l’Angleterre de la fin du XIXème siècle. C’est grâce à sa rencontre avec Stuart Cornfeld, producteur exécutif et assistant de Mel Brooks, puis à sa rencontre avec Mel Brooks lui-même, que Lynch est nommé réalisateur du projet, dont le producteur Jonathan Sanger avait acheté les droits du scénario. Ces trois anges gardiens mettent le pied à l’étrier à Lynch et lui offre dès lors la renommée internationale (qui lui vaudra ensuite un échec cuisant, Dune, et la promesse de toujours garder le contrôle de ses œuvres suivantes en restant définitivement dans un circuit indépendant). Mel Brooks, le célèbre réalisateur et comédien, devient une sorte de mentor de Lynch, voyant en lui un « James Stewart de la planète de Mars », et sachant percevoir l’émotion et la sensibilité cachées derrière la bizarrerie d’Eraserhead, et donc la capacité à réaliser Elephant Man.

Si pour beaucoup, Elephant Man est le film le plus commercial et accessible de David Lynch (c’est aussi son plus gros succès au box-office), il n’en reste pas moins un film de Lynch. D’ailleurs, le cinéaste ne le renie absolument pas dans son œuvre comme il le fera pour Dune. Certes, on se rappelle d’un film dur, réaliste, ancré dans l’époque de l’Angleterre industrielle – on est loin des rêves surréalistes de ses films suivants, en apparence. Mais Lynch part toujours des « mondes » pour créer un film. La ville de Philadelphie, où Lynch a vécu ses années d’étudiant en art, lui a inspiré l’atmosphère des « mondes » d’Eraserhead et de Elephant Man. Des mondes bruyants, dangereux, industriels, dans un noir et blanc expressionniste et opressant. D’ailleurs, Jacques Lourcelles dans son Dictionnaire du cinéma voit ces deux premiers longs-métrages de Lynch comme les deux facettes d’une même pièce, deux films miroirs. Là où Eraserhead donnait une force réaliste à une histoire extravagante et fantastique, Elephant Man confère une ampleur fantastique à une intrigue réaliste tirée de la biographie d'un personnage réel.

En effet, Lynch, qui adore le scénario de Chris de Vore et Eric Bergren, se permet tout de même quelques remaniements. Or, ces remaniements sont visibles dans le film : ce sont, notamment, la scène introductive et la scène finale. La scène introductive montre le traumatisme originel, de la mère malmenée par des éléphants. Scène de rêve issue de la psyché de Merrick ? Lui-même raconte que sa mère a été écrasée par des éléphants à son quatrième mois de grossesse. Mais la scène suggère plus qu’un simple accident : les images ralenties, en surimpressions, laissent libre cours à l’imaginaire du spectateur, qui ne peut s’empêcher d’imaginer un viol. On trouve ici l’événement initial, traumatique, de tout film de Lynch – que ce soit Twin Peaks, Mulholland drive, Lost Highway… nombre de ses œuvres tournent autour d’un événement choquant et mystérieux, traité comme un puzzle dont il manque des pièces. 

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La scène finale, quant à elle, montre une forme d’au-delà dans lequel Merrick rejoint, dans le cosmos, sa mère qu’il n’a jamais connu. Cette touche finale de Lynch est aussi un repère marquant de tout son cinéma. Dès son premier film Eraserhead, Lynch y montrait un personnage trouvant enfin l’apaisement dans un au-delà irradié de lumière. Plus tard, ce sera Laura Palmer qui découvre un ange, elle qui n’y croyait plus, dans Fire walk with me, ou bien Diane dans Mulholland drive le visage éclairé par les flashs des photographes flottant au-dessus de Los Angeles. A travers sa filmographie, Lynch semble obsédé par des personnages déjà morts, ou morts-en-sursis, plongés dans des abymes de tristesse : drogués, suicidés, violés, ou, dans le cas d’Elephant Man, handicapé. Lynch suit avec compassion leur chemin de croix, adoptant leur point de vue troublé jusque dans leurs pires cauchemars. C’est le cas de John Merrick, dont Lynch montre d’ailleurs, au milieu du film, l’un de ses cauchemars.

D’autres éléments d’Elephant Man recoupent avec le reste du cinéma de Lynch, prouvant que ce film « de commande » a en fait permis à David Lynch d’y poursuivre ses recherches visuelles. La thématique sociale y est très présente, peut-être de la manière la plus visible de tous ses films. Le cinéaste procède par contraste, il oppose le monde du peuple et celui de la noblesse, et créé des ambiguïtés dans les deux mondes. Dans les bas-fonds, la cruauté, l’animalité règne. Mais aussi la bonté, comme avec le personnage de l’enfant, ou des autres « Freaks » qui viennent sauver John. Dans le monde de la haute société, en apparence, John est accueilli comme un être humain. Néanmoins, certains s’y opposent (lors de la scène de la commission). Et, surtout, la découverte de Merrick par la haute société s’accompagne toujours de gêne, une gêne teintée d’hypocrisie, de condescendance, comme si l’on s’adressait à un enfant. Les deux mondes trouvent une espèce de réunion dans l’hôpital, lieu qui se veut neutre.

Et John Merrick, lui, est comme le miroir tendu à ses semblables, par son anormalité. Il vient rappeler aux scientifiques, aux esprits érudits, que tout ne peut être contrôlé. Au départ, le directeur de l’hôpital ne veut pas de lui, car les cas incurables ne sont pas acceptés dans le bâtiment. Merrick est une anormalité inexplicable, incurable, qui fascine le Dr Treves (joué par Hopkins). Treves fait partie de ces personnages Lynchiens (Jeffrey Beaumont dans Blue Velvet, Dale Cooper dans Twin Peaks), fascinés par l’anormalité, par les mondes cachés et sous-jacents. Dans l’introduction du film, Treves effectue une plongée dans un monde qui ne lui appartient pas, celui des bas-fonds, et plus particulièrement celui des spectacles forains de Monstres. Il pénètre un univers labyrinthique, situé sous la terre, où l’on cache d’étranges créatures derrière des rideaux. La découverte d’un secret s’accompagne, chez Lynch, souvent, d’un Magicien : c’est le propriétaire de John Merrick, qui, avant de découvrir sa créature à son public, raconte toujours la même histoire. Magicien qui ouvre la porte d’un monde inconnu, comme dans Mulholland drive.

Cette scène de théâtre obscur, où se cache une créature étrange, comme dans Twin Peaks, revient en écho à la fin du film, quand John Merrick, accepté par la haute-société londonienne, assiste lui-même à un Opéra. Mais, sur scène, le spectacle est presque trop joyeux, trop factice. La chanteuse suspendue dans les airs, déguisée en fée dans une robe blanche, arbore un sourire trop parfait (comme la chanteuse d’Eraserhead, comme celle de Mulholland drive qui s’évanouit tandis que sa voix continue de chanter sur une bande). 

Bien sûr, toute la beauté du film ne tient pas qu’à son réalisateur, mais à tous ses collaborateurs. La photographie, signée Freddie Francis, qui a travaillé sur de nombreux films fantastiques de la Hammer, est absolument superbe. Elle rappelle, dans les premières scènes, les films expressionnistes allemands (tous ces premières scènes dans lesquels Merrick n’est jamais montré que comme une ombre), puis Freaks de Tod Browning quand le personnage s’humanise. La musique de John Morris est également géniale, avec un thème à la fois mystérieux, entêtant, et triste à souhait, les notes aigues évoquant une comptine d’enfant malheureuse. La scène finale, clou du film – difficile de ne pas y verser un torrent de larmes – est accompagnée d’un morceau préexistant, l’Adagio pour cordes du compositeur Samuel Barber.

Le travail sur les décors est également impressionnant (signés Bob Cartwight, Stuart Craig) – une qualité des décors présente dans tous les films de Lynch, qui les utilise avec maestria pour créer ses atmosphères et nous donner une sensation d’immersion puissante. Dans ces décors résonnent souvent des jets de fumée, des bruits métalliques oppressants, et ce travail sonore est l’œuvre d’Alan Splet, déjà créateur du sound-design sur le premier long-métrage indépendant de Lynch Eraserhead. Alan Splet est un collaborateur clé de la première partie de la carrière de David Lynch : il travaillera à créer les atmosphères sonores d’Eraserhead, Elephant Man, Dune et Blue Velvet. Enfin, Elephant Man brille aussi par ses interprètes. Lynch se voit confié la direction de grands acteurs dès son premier film produit, une charge très lourde pour le jeune réalisateur.

Anthony Hopkins est un merveilleux avatar du cinéaste, personnage doux, fasciné par l’anormalité, bienveillant, mais aussi ambigu (s’interrogeant sur son propre rapport à l’anormalité de Merrick). Lors de la scène de la découverte de Merrick, un plan mémorable pour le Dr Treves verser une larme au terme d’un travelling avant. On sent sur son visage la découverte de quelque chose de fascinant, dans une fascination quasi-mystique. Pour obtenir ce résultat, Hopkins récitait intérieurement une prière qui l’émouvait beaucoup. Et, coup de chance pour Lynch : la larme qui brillait dans l’œil d’Hopkins coula sur sa joue juste à l’arrêt du mouvement de la caméra, venant saisir cette larme en gros plan. Son chef opérateur Freddie Francis le surnommera dès lors « Lucky Lynch ». Aux côtés de Hopkins, il y a le grand John Gielgud, parfait de droiture et d’élégance dans son rôle de directeur d’hôpital. Etre de raison, de principes, très rigide, il se laisse peu à peu convaincre et fasciner par le Dr Treves, pour garder Merrick dans son établissement.

Quant à John Hurt, il offre une performance absolument mémorable en John Merrick. Le visage couvert de couches de maquillage, il donne une terrible humanité à son personnage déformé, par sa voix fluette et par l’expressivité de ses gestes. John Merrick est à la fois reflet du spectateur, en empathie totale pour ce personnage et ses peines, et un reflet de l’artiste Lynch, lui aussi un peu coupé du monde, bizarre, et s’exprimant à sa manière. Il est un personnage mémorable, pour le grand public comme pour les passionnés du cinéma de Lynch. Au terme de son terrible chemin de croix, une lumière apaise toutes ses souffrances, car « il a été aimé, au moins une fois ». L’amour, la lumière, des forces irradiantes qui font aussi de Lynch un grand cinéaste lacrymal, dans tous ses films et de manière plus évidente dans Elephant man.

Anecdotes :

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