Notre histoireTrop belle pour toi

Saga Bertrand Blier

Trop belle pour toi (1989)


TROP BELLE POUR TOI

classe 4

Résumé :

Un concessionnaire d'automobiles aisé, marié à une femme sublime que tous ses amis lui envient, la trompe avec sa secrétaire intérimaire, une femme au physique ingrat mais experte dans les jeux de l'amour.

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Critique :

Avec Trop belle pour toi, on entre clairement dans la seconde partie de la carrière de Bertrand Blier, entrevue dans Notre Histoire, avant que le cinéaste revienne à son style des débuts dans l'excellent Tenue de Soirée.

Le changement dans la façon de filmer constitue le gros point faible du film. Autant la narration parfaitement linéaire des Blier grande époque me plaisait, autant ce mélange anarchique de scènes différentes, avec des retours en arrière et des personnages qui racontent leur propre histoire, me paraît incohérent et indigeste, surtout dans la première partie, la suite se montrant plus raisonnable.

Un exemple : il suffit que Florence, la femme de Bernard, suggère que la situation soit inversée, qu'elle devienne sa maîtresse, et que Colette Chevassu, la secrétaire, prenne la place de l'épouse,  pour que cette situation purement imaginaire se matérialise à l'écran pendant quelques minutes.

Si globalement, je n'apprécie guère, il faut admettre que certains effets de style s'avèrent somme toute assez plaisants. Je pense en particulier au raccord habile entre le passé, représenté par le mariage de Florence et Bernard, et le présent, c'est-à-dire le dîner entre amis. La liaison peut d'autant plus passer inaperçue pour un spectateur inattentif que Colette s'est invitée aux deux banquets. Remarquons l'aspect surréaliste, typique de l'univers « blierien », de la présence de Colette au mariage de son amant, qui a eu lieu des années avant qu’elle fasse sa rencontre...

Cette scène du dîner est d'ailleurs un des sommets du film, le moment-clé où Bernard se décide enfin à partir avec Colette, sur suggestion d'une Florence dépitée.

Autre changement notoire, l'aspect dramatique prend désormais le dessus sur l'aspect comédie, considérablement réduit par rapport aux films précédents. C'est un peu dommage, lorsqu'on se remémore les fous rires d'antan, mais un peu seulement car même dans un presque drame, Bertrand Blier glisse des moments de comédie irrésistibles.

Et l'on constate alors que cette histoire recèle suffisamment d'éléments caractéristiques du style unique de Blier pour demeurer séduisante.

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Le thème, un homme qui préfère sa maîtresse au physique quelconque à sa femme superbe, est typique de l'univers parallèle inversé du cinéaste, toujours d'attaque pour prendre à contre-pied les évidences et les valeurs établies. On peut trouver quelque analogie avec le sujet du film Le Quart d'heure américain, avec Anémone pour personnage équivalent de Josiane Balasko, mais dans un registre différent.

Les dialogues réservent quelques bons, très bons et même excellents moments, avec entre autres une réplique d'anthologie de Depardieu :

« Une femme n'a pas besoin d'être belle pour être une femme, il suffit qu'elle soit une femme. »

Balasko fait un numéro en solo qui rappelle celui de Coluche dans La Femme de mon Pote, lorsqu'elle se demande à haute voix « Je ne vais tout de même pas lui dire, j'ai envie d'aller dans une chambre avec vous, ça ne se fait pas. Et pourquoi ça ne se fait pas ? Et si tout d'un coup, ça se faisait ? »

Dans le même registre de la comédie, une autre affirmation amusante fait d'autant plus mouche que les scènes comiques sont peu nombreuses. Colette, dans un train de banlieue, parle toute seule, et se met à répéter « J'ai pas envie de rentrer chez moi », ce à quoi une passagère répond « Ben, d'accord, on a compris, on est toutes dans le même cas, ma petite vieille ! »

Colette a le don de bien parler d'elle-même, de sa façon de séduire les hommes, ainsi lors de la rencontre avec Florence (un des temps forts du film), qui se déroule dans la chambre du motel où elle vient de s'envoyer en l'air avec Bernard :

« Il y en a pas mal qui sentent bien que je vaut le détour, mais la plupart n'osent pas, ils se disent, elle est trop tarte. Mais de temps en temps, il y en a un qui s'arrête... »

Et devant les amis de Bernard et Florence, éberlués : « Je suis la secrétaire intérimaire, Colette Chevassu, qu'aime bien qu'on lui monte dessus ! » En plus, elle sait faire des rimes... Elle sait aussi philosopher : « L'essentiel dans la vie, c'est de continuer à vivre. Je suis une femme qui vit. »

Lorsque Colette surgit à son mariage, Bernard lui trouve une ressemblance inattendue :

« Elle ressemble à ma sœur.

-Quelle sœur ?

-Celle que j'ai jamais eu ! » Du Blier pur jus !

En matière de répliques savoureuses, Florence ne donne pas sa part aux chiens. Lorsque Colette s'excuse d'avoir vomi sur la moquette, elle répond du tac au tac : « Je préfère changer de moquette et garder mon mari ! »

Alors que la mise en scène déconcertante a déjà été largement compensée par ces dialogues percutants, la qualité de l'interprétation va permettre au film de remporter définitivement l'adhésion.

Le trio d'acteurs principaux est remarquable. Pour une fois, on a affaire à deux femmes et un homme au lieu du traditionnel triptyque une femme-deux hommes. Gérard Depardieu s'adapte au scénario, et oriente donc plus son jeu vers la réflexion, la nostalgie, que vers la comédie, en se montrant sensible et émouvant. Voir sa façon magnifique et poignante de décrire à ses amis le pourquoi de sa liaison avec Colette.

Carole Bouquet réussit une composition difficile car il n'a pas du être évident pour elle de jouer une femme trompée, ridiculisée par une rivale sans attraits. Et pour jouer cette rivale, Josiane Balasko est véritablement époustouflante dans ce rôle de Colette Chevassu, la petite secrétaire qui ne paye pas de mine, mais sait tellement bien donner de l'amour aux hommes, se montrer une maîtresse exceptionnelle.

Des rôles secondaires, on ressortira François Cluzet, fort convaincant en écrivain et mari trompé de Colette, ainsi que Roland Blanche, très bon dans le rôle de l'ami fidèle de Bernard et Florence. Fidèle, si l'on veut, il est présenté ainsi par Bernard, mais va quand même consoler Florence lorsque Bernard l'aura quitté, avant de finir en couple avec Colette...

Il faut souligner les aspects psychologiques récurrents : tout comme dans Le Quart d'heure américain, le scénario joue sur le conflit intérieur qui travaille Bernard, irrésistiblement attiré par Colette tout en demeurant lucide sur le fait que son physique disgracieux devrait au contraire le repousser. Mais le flm du Splendid était bien sûr une pure comédie, alors que Bertrand Blier développe ici une comédie dramatique plus recherchée, pour un résultat tout aussi agréable et une fin prévisible où Bernard, à force d'hésitations et de volte-face, se retrouve seul.

Anecdotes :

  • Le film a été tourné à Marseille, notamment dans une concession BMW, dont Bernard est censé être le gérant.

  • Pas de bande musicale composée pour ce film, Francis Lai a simplement inséré une musique additionnelle parmi les multiples œuvres de Schubert qui accompagnent le spectateur tout au long de l'histoire. Après un film « Mozart » (Préparez vos mouchoirs), qui comprenait déjà un final Schubert, voici donc un film « Schubert ». Son fils devant faire un exposé scolaire sur le compositeur autrichien, Bernard se farcit du Schubert à longueur de journée, mais n'apprécie pas, il trouve cette musique trop triste.

  • Le nouveau style Blier était calibré pour plaire à la profession. Tout comme Notre Histoire, il réussit un carton plein aux César, obtenant entre autres celui du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario. Fait rare, Carole Bouquet et Josiane Balasko étaient toutes deux en course pour la meilleure actrice. C'est Carole Bouquet qui l'a emporté. Malgré toutes les qualités de Bouquet, j'aurais choisi Balasko.

  • Sur la lancée de Tenue de Soirée, Trop belle pour toi franchit la barre des deux millions d'entrées, ce qui constitue la troisième meilleure performance de Bertrand Blier depuis le début de sa carrière.

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