Notre histoireTrop belle pour toi

Saga Bertrand Blier

Tenue de soirée (1986)


TENUE DE SOIRÉE

classe 4

Résumé :

Bob, un cambrioleur à forte personnalité, propose à Monique et Antoine, un couple désargenté, de partager ses aventures et le produit de ses vols. Bob est amoureux d'Antoine, mais ce dernier n'est pas attiré par les hommes. Qu'importe ! Bob est un dur et entend bien faire sa conquête, avec l'assentiment de Monique. La jeune femme, peu désireuse de renoncer aux avantages financiers procurés par l'association avec Bob, suggère à son compagnon de se montrer conciliant avec l'ami qui a transformé leur vie...

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Critique :

Une chose est sûre avec Bertrand Blier, c'est que le désir de faire bouger la société en matière de mœurs, nettement décelable dans la plupart de ses films, ne l'a pas empêché de bien évaluer jusqu'où il pouvait aller, en fonction de l'évolution des mentalités.

Ainsi, ses films des années soixante-dix avaient beau être très osés pour l'époque, il avait pris soin de ne pas aborder frontalement un sujet encore tabou comme l'homosexualité. Certes, dans Les Valseuses, il y avait une relation entre Depardieu et Dewaere, mais il s'agissait d'une anecdote de deux minutes, pas du sujet du film, qui était tout autre.

En ce milieu des années quatre-vingts, après le coup d'accélérateur donné par la gauche au pouvoir, qui a amplifié les brèches ouvertes par mai soixante-huit, Blier sent que le moment est venu de faire un film centré sur l'homosexualité, que le public est désormais ouvert à une histoire de ce genre.

Ceci ne veut pas dire qu'il ne prend aucun risque, il a dit lui-même qu'il aimait bousculer un peu son public tout en le distrayant. Il ne s'attend pas à ce que son film passe comme une lettre à la poste, sans la moindre réprobation, dans une société totalement apaisée sur le plan des mœurs.

L'opprobre des milieux conservateurs et traditionalistes demeure, mais le tabou est tombé, et l'heure est venue de pouvoir tourner un film sur l'homosexualité sans risquer l'interdiction ni l'hostilité de la majorité du public.

N'ayons pas peur des mots, Tenue de Soirée est une splendide réussite. Après le décevant Notre Histoire, Bertrand Blier a retrouvé toute sa verve, tout son talent. Le résultat, c'est un scénario en béton, inventif, passionnant, d'une linéarité exemplaire, magnifiquement relevé par des dialogues renouant avec la grande tradition «blierienne ».

C'est probablement sur ce film que Blier atteint son sommet en matière de dialogues. Entreprendre le recensement exhaustif des répliques les plus savoureuses serait interminable, mais on peut illustrer leur tonalité par ces quelques exemples :

« Une maison dans la nuit, c'est comme une femme au lit, ça a des abandons, ça se retourne, ça gémit. Et quand ça gémit, moi je m'introduis. »

-Attendez ! Je remets ma culotte...

-C'est pas la peine, y'a pas de mouches en hiver !

-Pourquoi tu m'as vendu ?

-Parce que je suis un voyou. Un voyou, ça trahit, ça n'existe pas la noblesse du voyou. Un voyou, c'est pourri ! Et les parents du voyou, ils meurent de chagrin.

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Un véritable feu d'artifice, et quand des dialogues aussi inspirés sont déclamés par des acteurs en état de grâce, ce sont les spectateurs qui montent au septième ciel.

Justement, les acteurs, ils ne furent pas difficiles à trouver. Tenue de Soirée est le dernier volet de la trilogie entamée avec Les Valseuses et poursuivie avec Préparez vos Mouchoirs. Trilogie de films, mais aussi trio de comédiens. Blier affectionne les histoires à trois personnes, deux hommes et une femme.

Pour conclure la trilogie, Gérard Depardieu, Miou-Miou et Patrick Dewaere s'imposaient, sauf que Patrick Dewaere nous avait déjà quittés. Pour le remplacer, Bernard Giraudeau est sollicité, mais n'est pas disponible. Le choix final de Michel Blanc pour remplacer Dewaere s'est avéré magistral.

Il est heureux que Giraudeau ait été pris par d'autres tournages car, franchement, je ne le voyais pas, mais alors pas du tout, faire l'affaire pour sortir d'un air parfaitement naturel les dialogues crus de Bertrand Blier. Giraudeau n'était pas fait pour ce type de rôles, le résultat aurait été certainement aussi mitigé qu'avec Nathalie Baye sur Notre Histoire, voire pire. Tandis que Michel Blanc...

Avec ses amis du Splendid, puis avec divers metteurs en scène, Blanc avait déjà prouvé qu'il était un acteur de très haut niveau, un des tous meilleurs, et un des rares à pouvoir se comparer sans complexe à Dewaere ou Depardieu.

Et comme Miou-Miou et donc Gérard Depardieu se montrent eux aussi fantastiques, excellentissimes, la combinaison d'un scénario explosif, de dialogues truculents et d'acteurs extraordinaires produit un film d'anthologie, qui atteint le niveau de ses illustres prédécesseurs.

Entre Bob et Antoine, c'est un jeu subtil qui s'installe. Antoine ne se sent pas de dispositions particulières pour l'homosexualité, mais le travail de sape méthodique de Bob, parallèle à la cruauté mesquine de Monique, finit par enfoncer des brèches dans son mur du refus. Il faut dire que Bob est un beau parleur. Il proclame son amour avec une telle poésie qu'Antoine finit pas être touché, puis retourné. Souvenons-nous de quelques phrases clés :

« Je vais le cambrioler, ton cœur. »

« Regarde-toi dans mes yeux et tu te trouveras sublime. »

« Ta honte, je la transforme en bonheur, j'en fait un bouquet de fleurs. »

Au milieu de ce duo masculin, Miou-Miou est tout aussi épatante dans son rôle de garce intégrale qui ne s'en laisse pas compter. Décidément, le monde est mal fait pour nos trois amis : Bob aime Antoine, mais Antoine n'a d'yeux que pour Monique, et cette dernière préférerait le solide Bob au fragile Antoine.

Tout change lorsque Antoine finit par céder aux avances de Bob. Alors, Monique devient indésirable, reléguée au rang de servante des deux tourtereaux, de domestique traitée sans ménagement. Tant et si bien qu'elle finit par partir avec un souteneur, d'ailleurs ami de Bob, qui lui a « vendu » Monique en sous-main.

La richesse de la distribution est une tradition avec Bertrand Blier, même pour les rôles secondaires. On veut des preuves ? En voilà ! Et d'une, le génial Jean-Pierre Marielle, qui forme avec une excellente Caroline Sihol un couple de bourgeois oisifs et dépressifs. Aussi, lorsqu'il surprend les trois cambrioleurs en action dans sa belle maison, il tente d'exploiter la situation et... leur propose une partouze ! Du sur mesure pour un acteur comme Marielle...

Et de deux avec Bruno Crémer qui retrouve, onze ans après L 'Alpagueur de Philippe Labro, un rôle d'homosexuel repoussant, protecteur haut-placé de Bob depuis sa sortie de prison. Cette crapule de Bob n'a pas hésité à lui « vendre » Antoine pour une soirée !

Et de trois avec Michel Creton, le maquereau espagnol prénommé Pedro, à qui Bob (c'est une manie chez lui...) cède Monique, en échange d'un gros paquets de billets de banque.

Et de quatre avec la sympathique apparition de Mylène Demongeot en victime d'un cambriolage, épouse de Jean-François Stévenin. Le jeu de Demongeot s'est nettement amélioré depuis ses débuts au cinéma, comme le prouve sa façon très convaincante de répondre à Antoine :

« Mon pognon, il est pas pour ta gueule ! »

La seule (relative) baisse d'intensité a lieu lors des dernières scènes. Cette partie finale paraît assez déconnectée de tout ce qui précède. Il ne s'agit pas d'une maladresse, mais d'une conséquence de la médiatisation du SIDA, qui a débuté alors que Bertrand Blier écrivait le scénario, et qui l'a poussé à modifier la fin du film.

Blier a souhaité écrire une fin qui ne portait aucun jugement sur ses personnages, afin de ménager les susceptibilités, à une époque où le SIDA était jugé par certains comme une « punition divine ». Déjà réputé misogyne, sans doute ne tenait-il pas à être taxé d'homophobie. Il échappera à cette accusation grotesque sur ce film, mais pas pour sa participation au scénario de Pédale Dure quelques années plus tard...

Ce final est moins extraordinaire que ce qui précède, mais est loin d'être mauvais pour autant, avec encore des dialogues percutants et surtout Depardieu et Blanc très amusants habillés en femmes.

On retiendra aussi que Tenue de Soirée est un film très drôle, mais alors vraiment très, très drôle, avec en prime de beaux moments d'attendrissement. Une œuvre majeure de Bertrand Blier, et le dernier de ses chefs-d’œuvre avant qu'il ne devienne plus inégal.

Anecdotes :

  • Avec plus de trois millions de spectateurs, le succès est au rendez-vous puisqu'il s'agit de la meilleure performance de Bertrand Blier en dehors des Valseuses.

  • L'affiche du film a beaucoup fait parler d'elle, et son côté provocateur a pu contribuer au succès populaire, même si cette réussite est essentiellement assise sur le bouche-à-oreille et les qualités intrinsèques de l’œuvre de Blier.

  • Serge Gainsbourg signe une belle musique essentiellement romantique lors du jeu de séduction entre Bob et Antoine, et parfois rythmée, et très typique de son univers, comme dans la dernière scène de bal.

  • Preuve d'une évolution certaine de la société, le film est seulement interdit aux moins de douze ans à sa sortie, et sera même diffusé à la télévision à 20 heures 40 grâce à l'autorisation donnée par Jack Lang, alors ministre de la culture.

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