Livre : L'histoire secrète de Twin Peaks saison 3

Twin Peaks

Saison 3


1. MY LOG HAS A MESSAGE FOR YOU



Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Un nouveau message est délivré à Dale Cooper par le géant. A New York, dans une impressionnante installation, un jeune enquêteur surveille une gigantesque boîte en verre vide. A Buckhorn, Dakota du Sud, un cadavre est découvert. A Twin Peaks, Margaret prévient l’agent Hawk : sa bûche a quelque chose à lui dire.

Critique :

Onze ans après son dernier film Inland Empire, vingt-cinq ans après la série d’origine, David Lynch et Twin Peaks font leur retour. Produit par Showtime, la nouvelle série a été écrite par les deux créateurs d’origine, Mark Frost et David Lynch. L’équipe technique est composée de piliers de la série d’origine : Duwayne Dunham au montage (monteur et réalisateur des deux premières saisons), Angelo Badalamenti à la musique, Johanna Ray au casting… Un nouveau venu d’importance, Peter Deming, chef opérateur de deux chefs d’œuvres de Lynch, Lost Highway et Mulholland drive. Une collaboration qui laisse imaginer un retour très sombre, notamment visuellement, quand on connaît l’esthétique de ces deux films.

Sombre, le retour de Twin Peaks l’est. Les premières images sont un prologue, issu de rushs de la série d’origine. Dale, et Laura, dans la Black Lodge. Quelques nouvelles images de la ville apparaissent : la forêt, et la scierie, dans la brume. Les couloirs du lycée, le cri d’une étudiante, issus du pilote, apparaissent, puis la photo de Laura. Alors, le thème d’origine résonne, et un générique proche de celui de la série originale débute. La chute du Grand Nord est filmée depuis le ciel, elle éclabousse l’écran comme une décharge extatique. L’eau se fond dans les plis d’un rideau rouge, qui ondoie comme des flammes. Ce nouveau générique indique plusieurs choses. D’une part, la série sera à la fois Twin Peaks (la musique d’intro mythique est bien là), et en même temps sera différente : on passe d’un générique apaisé, lent, à un montage d’images en surimpressions, de la forêt et de la chute dans la brume, aux rideaux rouges de la Black Lodge. Tout indique que la temporalité sera éclatée, les fils narratifs sinueux. Ce retour à Twin Peaks ne réutilisera probablement plus l’ancienne narration chronologique, qui suivait à chaque épisode 24 heures de la vie de la ville.

L’épisode débute alors vraiment. Sombre : l’image est en noir et blanc. Dale Cooper retrouve le Géant. Trois nouveaux indices lui sont donnés. « Je comprends », dit l’agent Cooper, coincé dans la Black Lodge.

Dans la forêt, le Dr Jacoby se fait livrer plusieurs pelles. La caméra est flottante, elle filme cette scène anodine comme une présence menaçante… La scène ne dit pas grand chose, apparemment, mais petit à petit, des personnages de la série d’origine vont refaire surface, à la manière d’un puzzle qui se reconstitue. On apprend par exemple que Jacoby vit désormais dans la forêt, dans une caravane.

Mais d’abord, nous voyageons à New York. Comme dans Fire walk with me, Lynch tourne autour de Twin Peaks. Un jeune homme semble vivre enfermé en haut d’un building, où il observe une boîte en verre à l’aide d’un système complexe de caméras et de branchements. Un bonzaï, une lampe, un canapé, composent son espace de vie. Le bonzaï, renvoie-t-il à Windom Earle ? On apprendra dans une scène suivante que le jeune homme est un agent, sûrement du FBI, et qu’un précédent agent a « vu quelque chose » dans la boîte en verre. Une jolie jeune femme, Tracey, cherche désespérément à le séduire, lui apportant son café, et surtout à entrer pour voir l’intérieur de cette installation. Mais il ne cède pas, lui rappelant que tout ceci est « top secret ».

Retour à Twin Peaks. A nouveau, une saynète nous montre deux personnages connus : Ben Horne et son frère Jerry. Rien ne semble avoir changé, à l’Hôtel du Grand Nord. Ben gère un soucie avec une nouvelle employée, Beverly, concernant une cliente et un problème de sconse qui s’est introduit dans une chambre (on se souvient des furets de la saison 2). Ben est physiquement le même, mais il est devenu plus sévère et « moral », semble-t-il. Que cache cette évolution ? Qu’est-il advenu d’Audrey ? Qu’est-il arrivé après le dernier épisode de la saison 2, où Ben avait violemment été frappé par Doc Hayward ? Jerry, lui, reste Jerry, provocateur, cynique. Mais son évolution à lui est physique. Il a une longue barbe blanche, une tenue de hippie. Jerry semble toujours trempé dans des trafics. Ben, lui, corrige son frère quand celui-ci lui demande s’il a déjà « sauté » la nouvelle, lui rappelant le mot Respect en l’épelant. Il le sermonne aussi pour avoir sur la tête le bonnet de leur mère.

Au commissariat, Lucy est toujours à l’accueil. Une courte scène permet un peu d’humour, quand Lucy ne peut apporter de réponse à un visiteur des assurances : quel Truman veut-il voir ? L’un est malade, l’autre à la pêche…

Noirceur à nouveau. La forêt, la nuit. Une musique hard-rock qui évoque Lost Highway et Rammstein. L’homme qui conduit cette voiture a les cheveux longs, une veste en cuir noir, une chemise en peau de serpent. Il est menaçant, terrifiant. C’est Dale Cooper. Mais on l’appelle désormais Mister C. Il se rend dans une bicoque en bois, où il maîtrise le gardien en quelques gestes maîtrisés. Là, Buella, une nouvelle « freak » apparaît. Après un échange mystérieux, le doppelgänger (double maléfique) de Cooper, qu’on imagine possédé par Bob, s’en va accompagné d’un jeune homme et d’une jeune femme.

A New York, le jeune agent fait finalement entrer Tracey. Devant la boîte en verre, ils cèdent au désir et commencent à faire l’amour. C’est pendant ce temps que la boîte s’assombrit. Une présence apparaît dans la boîte, au corps blanchâtre, dont on pourrait presque penser qu'il s'agit d’un alien. Une scène troublante, ou sexe et horreur se confondent, précédé par une tension assez insoutenable. es sons de Lynch (le cinéaste est crédité au générique pour le sound-design, comme sur Twin Peaks: Fire walk with me ou bien Inland Empire) sont toujours aussi efficaces. Le géant avait prévenu dans la scène d’introduction : « écoutez les sons ». Toutes ces scènes dans le laboratoire possèdent la tension sourde, lente, des derniers films de Lynch.

A nouveau nous voyageons, à Buckhorn, Dakota du Sud. On voit bien l’héritage de la série d’origine : le nombre de personnages, de décors, de la série d’origine, a poussé Lynch a créé des films de plus en plus décousus et complexes, au fil des ans entre Fire walk with me et Inland Empire. Résultat, le nouveau Twin Peaks de 2017 semble partir dans tous les sens. L’ellipse des vingt-cinq ans nous donne le sentiment de manquer de quelques éléments pour comprendre tout ce que l’on voit. Et pourtant, on sent que chaque scène est connectée aux autres, d’une manière ou une autre… A Buckhorn, donc, une grosse femme découvre, dans son immeuble, que sa voisine est morte. Une scène mélangeant cocasserie et horreur comme sait si bien le faire Lynch. Le meurtre est sordide, gore : une tête coupée appartient à la voisine, Ruth, libraire de la ville, et le corps appartient à un homme, non-identifié. Les policiers, flegmatiques, rappellent ceux de Mulholland drive (on retrouve Brent Briscoe, qui jouait l’un des deux inspecteurs dans Mulholland drive).

Retour à Twin Peaks. C’est la nuit, à nouveau. La Dame à la bûche appelle le commissariat, et demande l’agent Hawk. Nouvelle maladresse de Lucy, au standard. La Dame à la bûche est chauve, équipée d’une aide respiratoire. Triste écho à la mort réelle de son interprète, après le tournage. Ces deux premiers épisodes semblent d’ailleurs tourmentés par ce sujet, en filigrane, celui du vieillissement et de la mort. Quand Dale Cooper verra Laura dans la Black Lodge (dans l’épisode 2), il sera surpris de la voir âgée : « mais Laura est morte… qui êtes-vous ? ». Plus tard, le double maléfique de Cooper sera en ligne avec l’agent Phillip Jeffries (interprété, dans Fire walk with me, par David Bowie, lui aussi décédé). Mais, de même, le Cooper maléfique a un doute : est-bien Phillip au bout du fil ?

Le message délivré par Margaret à Hawk est qu’il doit retrouver la pièce manquante concernant l’agent spécial Dale Cooper. Il doit « user de son héritage ». On pense à ses racines indiennes (élément très présent dans le livre de Mark Frost L’histoire secrète de Twin Peaks).

Les scènes suivantes montrent en parallèle l’étau qui se resserre, à Buckhorn, autour d’un homme apparemment normal, Bill Hastings (joué par Matthew Lillard, vu jeune notamment dans le Scream de Wes Craven) dont on a retrouvé les empreintes sur les lieux du crime, et, à Twin Peaks, Hawk qui réouvre le dossier Cooper à l’aide de Lucy et Andy. Les deux collègues sont mariés, père et mère d’un certain Wally. On l’apprend au détour de leurs répliques, toujours décalées. Ces mêmes répliques, contrepoint comique au sérieux de Hawk, nous apprennent que l’agent Cooper est introuvable depuis « plus de vingt-quatre ans », ayant disparu avant la naissance de leur Wally. Hawk les interrompt, et leur demande de se mettre à la tâche (éplucher tous les documents, comme ils faisaient souvent dans la série d’origine). En échange, Hawk leur promet d’amener du café et des donuts.

En somme, ce premier retour à Twin Peaks est bien du pur Lynch, comme on s’y attendait. C’est à la fois bien Twin Peaks, mais c’est aussi une nouvelle œuvre. Peut-être une œuvre somme, qui relie tous les mondes du cinéastes… Car le Cooper maléfique a quelque chose du Fred de Lost Highway, l’enquête à Buckhorn rappelle l’ambiance de Mulholland drive, et les apparitions dans la cage en verre certains effets spéciaux de Inland Empire. Ce retour à Twin Peaks est un voyage sensoriel, tout en comprenant nombre de clés qui seront importantes pour la suite. L’esthétique marque le bond des vingt-cinq ans, avec une qualité numérique, un format 16/9, et des effets spéciaux plus digitaux. Et en même temps, le travail de contrastes et de ton sombres hérite bien de la série d’origine et de Fire walk with me. Enfin, cet épisode est bel et bien un bout de « film », comme avait prévenu Lynch. L’épisode a d’ailleurs été présenté, lors de sa première diffusion sur Showtime, comme un long-métrage d’1H50 couplé avec l’épisode 2. Un film auquel un Oscar du meilleur acteur est à remettre à Kyle MacLachlan, impressionnant dans son nouveau double maléfique C., usant de son regard noir et d’une nouvelle voix plus grave. Pour le moment, le « bon » Dale est toujours dans la Lodge, tout comme le spectateur est toujours coincé à la lisière de Twin Peaks. Les musiques de Badalamenti se font encore rares… laissant plutôt places aux effets de sound-design menaçants de Lynch. Gageons que, Dale délivré, nous retournerons progressivement de plus en plus à Twin Peaks.

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2. THE STARS TURN AND A TIME PRESENTS ITSELF

Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

A Buckhorn, l’étau se resserre autour de Bill Hastings. Sa femme Phyllis semble complice de ce piège avec leur avocat, qui se révèle être aussi son amant. Mais Phyllis est assassinée par le double maléfique de Cooper en rentrant chez elle. Ce dernier cherche à échapper à la Black Lodge, tandis que son double, le Bon Dale, cherche à en sortir.

Critique :

Nous retrouvons Bill Hastings, dans une cellule de prison à Buckhorn. Sa femme, qui paraissait une innocente épouse dans l’épisode précédent, se révèle être l’instigatrice d’un piège se refermant sur son mari, avec l’aide de son amant et avocat. Comme dans les premières saisons de Twin Peaks, les images les plus lisses (l’épouse rangée, qui s’inquiète du dîner du soir quand la police sonne à sa porte) cachent des perversions. Seul, Bill se prend le crâne dans sa cellule… quand un esprit apparaît dans la cellule d’à côté. Une apparition d’une créature toute noire, qui disparaît dans les airs après quelques instants… Quand a lieu cette apparition ? Car cet épisode révèle que la chronologie des événements est peut-être brouillée – comme dans Lost Highway, Mulholland drive et Inland Empire…

En rentrant chez elle, l’épouse d’Hastings se fait froidement abattre, par le double maléfique de Dale Cooper, sorti de la pénombre.

Encore un voyage… à Las Vegas ! Le plan d’introduction de Las Vegas reprend une musique Jazzy (« Freshly Squeezed ») de la B.O. de la première saison de Twin Peaks. Plus tard, un plan dans la forêt reprendra le morceau de Badalamenti « Dark Mood Woods » (issu de la saison 2). Pas de nouveaux thèmes donc, mais plutôt des reprises des musiques d’origines, pour faire le lien entre les saisons de 1990-1991 et celle de 2017. Une idée plutôt astucieuse. A Las Vegas, dans un bureau luxurieux, un certain Mr Todd (Patrick Fisher, vu dans Mulholland drive) remet une somme d’argent à un employé, en parlant d’une fille « qui a le job ». Son jeune employé, Roger, ose lui poser une question : « pourquoi le laissez-vous vous forcer à faire ces choses ? ». Todd réplique qu’il lui conseille de ne jamais laisser entrer « quelqu’un comme lui » dans sa vie. De qui parlent-ils ? Bob ? Cooper ? Le mystère reste entier, dans cette scène qui évoque fortement les échanges mafieux à Hollywood dans Mulholland drive. Le plan d’introduction

Dans un relais, « C. », le double maléfique de Cooper dîne avec Darya et Ray, qui l’accompagnent depuis son passage chez Buella. Ray doit trouver une information pour Cooper. Ray l’obtiendra auprès de la secrétaire d’Hastings. Ainsi, le meurtre de Buckhorn est liée à la quête du Cooper maléfique…

Le thème « Dark Mood Woods » résonne, dans la forêt, tandis que Hawk et la Dame à la Bûche communiquent par téléphone. A nouveau, le titre de l’épisode est dicté par Margaret : « the stars turn, and a time presents itself ». Elle supplie Hawk de faire attention. Elle est trop faible physiquement pour l’accompagner, mais lui demande de passer la voir : du café et de la tarte seront là pour lui. Ces courtes scènes chez Margaret, bloquée sur son fauteuil, sont d’une grande émotion quand on sait que Catherine Coulson était une grande amie de Lynch depuis Eraserhead (son assistant réalisation sur ce premier film). C’est sur ce premier film que Lynch avait imaginé son amie en « fille à la bûche », pour un futur projet… Personnage et actrice se rejoignent définitivement, par le cancer qui atteint les deux.

A l’autre bout du fil, Hawk trouve Glastonbury Grove, le lieu de passage vers la Black Lodge… Il attend devant, comme Truman vingt-cinq ans plus tôt.

A l’intérieur, le bon Cooper est toujours en attente. Le Manchot, Mike, réapparaît. Puis, Laura Palmer. Cooper ne peut croire qu’il s’agit d’elle : elle est morte, comment peut-elle avoir vieilli ? Elle lui répond : « je suis morte, et pourtant je vis ». Laura pose alors sa main sur son propre visage. Son visage s’ouvre en deux, produisant une intense lumière. Effet surnaturel, qui rappelle là aussi Inland Empire (le visage déformé de Laura Dern en surimpression). Lynch utilise les outils informatiques modernes pour retrouver le goût des effets spéciaux de son premier film Eraserhead (dans lequel il y avait plusieurs images animées en stop-motion). A nouveau, Laura embrasse Dale, comme vingt-cinq ans auparavant, et lui chuchote à l’oreille. Mais que lui dit-elle ? Nous ne le savons pas encore. Il semble s’en effrayer. Laura disparaît dans un hurlement terrible, en s’envolant, se déformant, comme un ballon de baudruche. Comme si elle mourrait une dernière fois. Peut-être devait-elle revenir uniquement pour sauver Dale, comme il avait essayé lui aussi de le faire dans le passé ?

Le rideau rouge se met à voler. La Black Lodge, dans la version 2017, donne un sentiment d’irréalité plus grand, en même temps qu’elle est plus détaillée grâce aux nouvelles caméras. Etrange paradoxe résultant de l’usage d’effets informatiques pour la reconstituer. Mike le manchot mène Dale à Mike, « the arm ». Il a « évolué » : il s’est transformé en arbre surmonté d’un cerveau. Image surréaliste qui évoque, là aussi, les premiers délires visuels d’Eraserhead. En même temps, ce nouveau « Mike » colle à la phrase prononcée par celui-ci dans le dernier épisode de la saison 2 : « quand vous me reverrez, ce ne sera pas moi ». « The Arm » apprend à Cooper que son double maléfique, son doppelgänger, doit entrer dans la Black Lodge, pour que lui puisse en sortir.

Dans le monde réel, le double change de voiture avec son complice Jack. Il semble alors procéder à un geste étrange, menaçant, serrant lentement la mâchoire de Jack. L’a-t-il tué ? Dans la nuit, « C. » retrouve Darya dans un motel. A nouveau, les atmosphères de Lost Highway ressurgissent. Le mauvais Cooper se tient dans la pénombre, et l’espace d’une image, il ressemble à Bob, quand il était interprété par Frank Silva dans les deux premières saisons… Darya raccroche quand il entre, paniquée, et prétend avoir été en ligne avec Jack. Or, C. a bel et bien tué Jack. Il semble que Darya et Ray manigancent contre lui, et Cooper/Bob ne se laissera pas faire. Darya est terrifiée. Avant de la tuer, C. sort… son dictaphone. Il l’utilisait pour espionner Ray et Darya au téléphone. Ray est en prison. Il a reçu un appel de « Jeffries ». Darya doit tuer Cooper si elle le voit. Il lui demande aussi combien d’argent a été mis sur sa tête, et pourquoi on veut le tuer. Mais Darya ne sait rien. Cooper dit qu’il devrait « retourner dans la Black Lodge » le jour qui suit, mais qu’il ne s’exécutera pas. Il demande à Darya si Ray avait trouvé l’information qu’il lui avait demandé, des coordonnées géographiques… Mais elle n’est pas au courant. Cooper lui demande enfin si elle a déjà vu un certain symbole (celui de la Bague vue dans Fire walk with me). Là encore, elle ne sait rien. Alors, Cooper la tue. Puis il téléphone à « Jeffries », Phillip Jeffries, joué par David Bowie dans Fire walk with me. Tout comme le Nain (le "Bras", devenu "l'évolution du bras" sous forme d'arbre surmonté d'un chewing-gum), le personnage réapparaît par la voix uniquement (cette fois à cause de la mort de son célèbre interprète).Dans cette conversation, on apprend que Jeffries l’a « raté à New York » : Jeffries est-il l’agent à l’origine de la salle d’observation et de la caisse en verre ? Désormais, selon Cooper, Jeffries est « nulle part ». Phillip sait que Cooper a rencontré Garland Briggs (élément en lien avec le livre de Mark Frost, L’histoire secrète de Twin Peaks). Mais le maléfique Cooper se demande s’il s’agit bien de Phillip Jeffries au bout de la ligne (comme le Bon Cooper se demandait si Laura était bien Laura dans la Lodge). Phillip lui fait ses adieux : demain, Cooper retournera dans la Lodge, et Phillip « sera de nouveau réunit avec Bob ». L’apparition éclair de Phillip Jeffries dans Fire walk with me semble trouver une part d’explication dans cette scène…

Après cette conversation, C. télécharge les plans de la prison où est enfermée Ray, et se rend dans la chambre d’à côté où l’attend une femme que l’on n’a encore jamais vue, une autre complice de C. Elle est Chantal, incarnée par Jennifer Jason Leigh.

Dans la Black Lodge, « The Arm » délivre un nouveau message au Bon Cooper : « Time and Time Again ». Encore les paroles d’une chanson? (time and time again, I said I leave you… issu du standard I’m a fool to want you ?). Il indique à Dale de fuir à présent. Cooper suit le Manchot, et cherche à sortir. Mais il fait face à un rideau infranchissable. Il croise à nouveau Leland Palmer, vingt-cinq ans après l’épisode final : « Trouvez Laura », lui dit-il. Quelque chose cloche, s’inquiète le Manchot. En ouvrant les rideaux, Cooper a soudain une vue plongeante sur une autoroute, où son double maléfique conduit. Cooper ne sait s’il doit sauter. « The Arm » devenu arbre réapparaît, menaçant, et hurle : « non-exist-ent ! ». Le sol de la Lodge devient volumineux, et mouvant. Cooper, terrifié, saute dans une eau noir (est-ce de là que provient la fameuse huile noire ?). L’eau se transforme en vide cosmique, et Cooper se retrouve en train de voler dans un amas d’étoiles. Il est projeté à New York, où il apparaît dans la boîte en verre. Au même moment, les deux jeunes agents sont hors de la pièce, comme vus dans l’épisode 1 : la chronologie des événements est donc éclatée. « Est-ce le passé, ou le futur ? », demande le Manchot au début de l’épisode. Cela signifie également que l’apparition dans la boîte en verre va probablement tuer les deux jeunes agents quelques minutes plus tard, quand ils seront de retour dans la pièce, puisque c’est ce que nous avions vu dans l’épisode 1. Mais cette apparition tueuse échappée de la boîte, est-elle en lien direct avec Cooper ?

Tout ce passage où Dale Cooper est piégé dans un vide intersidéral rappelle les expérimentations visuelles les plus folles de Lynch, celles d’Eraserhead et Inland Empire, aux deux extrêmes de sa filmographie.

Nous sommes soudain dans la maison des Palmer, où Sarah regarde seule la télévision, fumant cigarettes sur cigarettes, de nombreuses bouteilles, d’alcool semble-t-il, sur la table. Les images sur l’écran de télévision sont celles d’un tigre attaquant un autre animal, violemment, de nuit.

La scène s’arrête là, et nous passons alors au Bang Bang Bar. A l’intérieur, nous retrouvons Shelly avec ses amies. Elle parle de sa fille – l’a-t-elle eue avec Bobby ? On ne le sait pas encore. Shelly s’inquiète du petit ami de sa fille : elle ne le sent pas… Au Bang Bang Bar, James apparaît aussi, accompagné d’un jeune homme (son fils ?). Shelly le voit, supposant qu’il jette un regard amoureux à l’une de ses copines. Shelly leur explique que James « est cool », et qu’il a eu un accident de moto. Shelly échange un regard avec un autre homme, inconnu, qui lui fait un signe. Derrière, au bar, on reconnaît (pour les fans) l’acteur Walter Olkewicz qui incarnait Jacques Renault dans les premières saisons. Au générique de fin, il apparaît en tant que Jean-Michel Renault. Il semble que nous soyons, plus que jamais, de retour à Twin Peaks ! Sur scène, les Chromatics interprètent une chanson, dont les paroles disent : « pretending that we’re leaving this town ».

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3. CALL FOR HELP

Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

L’agent Cooper s’échappe de la Black Lodge, mais se retrouve dans un autre univers inconnu. Son double maléfique est pris de vertiges. Un autre double, Dougie, semble au plus mal lui aussi. 

Critique :

Après deux épisodes qui partaient dans une foule de directions, « Call for help » semble presque plus classique. L’épisode se concentre sur Cooper, dans son voyage entre les mondes. L’introduction le montre à nouveau en train de chuter dans l’espace (image qui évoque la réplique de Laura Palmer dans Fire walk with me : « on tomberait de plus en plus vite dans l’espace jusqu’à exploser »).  Cooper se retrouve alors au balcon d’un bâtiment immense. La manière dont son corps atterri évoque les effets spéciaux de Eraserhead, remis au goût du jour des effets numériques. Cooper fait face à une mer violette. Il entre, et découvre une femme aux yeux recouverts de chair. La femme semble asiatique (une réminiscence de Josie Packard ?). Elle veut lui parler, n’y parvient. Une machine obsédante fascine Cooper. Toute la scène est montée avec un effet d’aller-retour d’images très perturbant. Cooper et la femme sortent, l’effet s’arrête, et ils se retrouvent dans l’espace, sur une plateforme volante. La femme semble se sacrifier en appuyant sur un levier, avant d’être projetée dans l’espace. Puis, dans l’espace, une forme flottante apparaît. C’est le visage de Garland Briggs, qui prononce « Blue Rose ». La Rose Bleue, déjà vue dans Fire walk with me. En faisant apparaître Garland Briggs, par la magie du montage, David Lynch continue son travail de réincarnation des disparus de la série (après avoir fait réapparaître Phillip Jeffries/David Bowie vocalement dans l’épisode précédent).

Quand Cooper redescend, il trouve une seconde femme, devant une cheminée. Cooper retrouve la machine, numérotée d’un 3, émettant des sons étranges. Dans le monde réel, Mister C. est au volant de sa voiture dans le désert. Il est pris de vertiges. Le bon Cooper entre alors dans la machine, comme aspiré par la lumière qu’elle émet. Son corps se déforme, disparaît dans le métal. Ne reste que ses chaussures – encore un effet loufoque et déstabilisant à la Eraserhead. Dans le désert, Mister C. a un accident. Les rideaux rouges lui apparaissent. Il se retient de vomir. Plus loin, dans un village du désert du nom de Rancho Rosa, un autre double de Cooper apparaît : Dougie. Il a une coiffure ridicule, un peu de ventre, des vêtements colorés. Il porte la bague de jade verte… celle vue dans Fire walk with me, et que convoite Mister C. Son bras gauche est soudainement « mort » (comme à la fin de la saison 2). Il est avec une prostituée, d’une grande beauté. La jeune femme part sous la douche, et pendant ce temps, Dougie/Cooper est lui aussi pris d’un malaise. Il vomit. Il est transporté dans la Black Lodge. Là, le Manchot récupère la bague. Dougie « désenfle », se désintègre (le visage disparaît dans une fumée noire, encore façon Eraserhead), et se transforme en bille dorée. Dale Cooper retourne alors dans le monde réel par les prises électriques (! ), dans son costume du FBI. Il se réveille donc dans cette maison, avec cette prostituée, apparemment amnésique. Il retrouve dans sa poche la clé de sa chambre d’hôtel du Grand Nord, celle de 1991… Son double maléfique, Mister C. semble bien mort, et les policiers sentent une odeur intenable dans sa voiture. Probablement la matière qu’il a vomie, apparemment un mélange de « garmonbozia » et d’huile noire.

En quittant Rancho Rosa, en voiture avec la prostituée, Cooper évite par chance d’être vu par des snipers qui l’attendent. Comment ? En se baissant pour ramasser la clé de la chambre d’hôtel du Grand Nord. Ce retour de Cooper à la réalité, aux côtés de la prostituée, donne lieu à une bonne touche d’humour, réussie. Lynch nous montre aussi une courte scène avec une voisine à Rancho Rosa, visiblement droguée car piquée de partout, hurlant en boucle « 119 ! ». Son fils observe par la fenêtre l’approche des snipers.

A Twin Peaks, Hawk arrive avec le café et les donuts. Un nouveau signe est posé sur la porte : un dessin de donut et le mot « disturb » (« donut/do not disturb »). La scène qui suit est placée sous le signe de l’humour que l’on connaissait avec Lucy et Andy. Là, Lynch et Frost marchent sur un fil en cherchant à recréer la mécanique de ce duo vingt-cinq ans plus tard. Et c’est réussi. Un humour basé sur la répétition et la lenteur. Tout comme dans la scène suivante, qui montre le Dr Jacoby repeindre ses nouvelles pelles à la bombe, dorée, accrochées à un système artisanal et complexe. Toujours aucune explication sur son projet. On est heureux de voir que Lynch et Frost se permettent ces « à-côtés » doucement burlesques.

Cooper est abandonné par la prostituée dans un casino. Se déplaçant comme un pantin amnésique, il répète les quelques mots qu’il vient d’entendre dans la bouche de la jeune femme : « call for help ». Il tend un billet de 5 dollars, que lui a donné la jeune femme, pour quelqu’un lui porte secours. Mais les employées pensent qu’il veut jouer, et le mènent aux machines. Là, Cooper gagne coup sur coup, tandis qu’il est pris de visions étranges de la Black Lodge, apparaissant en surimpression sur des panneaux de jeux.

A Philadelphie, on retrouve Gordon Cole et Albert Rosenfield en réunion, entourés de plusieurs collègues du FBI. Lynch, dans son rôle de Gordon, présente (encore) une nouvelle affaire. Cette fois, un homme criant son innocence dans le meurtre de sa femme, et laissant aux policiers une série d’indices pour les mener au véritable assassin : une photo de filles en maillot de bain, une d’un enfant, une pince coupante, une mitraillette… Est-ce une affaire d’importance, ou un nouveau pas de côté burlesque ? Le spectateur hésite entre concentration et relâchement. On découvre, autour de leur table, l’agent Tammy Preston, ou Tamara, introduite dans le livre de Mark Frost The secret history of Twin Peaks. Elle leur présente l’avancement dans l’affaire de New York. La police locale ne sait rien de ce qui a pu se passer, ni même qui était le propriétaire de ce laboratoire où deux victimes ont été trouvées, Sam Colby et Tracey Barberato (vus dans les épisodes précédents). Tammy a récupéré les images vidéos enregistrées, autour de la boîte en verre : la nuit de leur mort, une forme spectrale y apparaît. « What the hell ? » s’exclame Gordon Cole, ironiquement joué par Lynch, comme si le cinéaste lui-même ne comprenait rien à son histoire ! Soudain, un appel leur apprend que Cooper a été retrouvé…

L’épisode se conclue, comme le précédent, par un concert au Bang Bang Bar. Cette fois, un groupe folk-country, les Cactus Blossoms. Jusqu’à présent, la série livre aucun nouveau thème d’Angelo Badalamenti, uniquement des nappes sonores inquiétantes (peut-être fruit du sound-design de David Lynch plus que d’Angelo Badalamenti), et des morceaux de musiques pop, electro ou country. Comme si, tant que Dale Cooper n’était pas de retour à Twin Peaks, quelque chose manquait.

Cet épisode offre encore un rôle en or pour Kyle MacLachlan, tantôt Cooper dans la Lodge, Mister C. le double maléfique, Dougie clone ringard et pathétique, puis, un Cooper amnésique projeté dans le monde réel. « Call for help » nous mène dans des zones inattendues, tant par son introduction totalement surréaliste et abstraite, que par la seconde partie de l’épisode presque comique, délirante. Jusqu’à présent, Lynch et Frost font le choix de nous égarer, hors de nos zones de confort, et hors de Twin Peaks. On ne retrouve pas l’immersion dans la bourgade, comme dans les premières saisons (où chaque épisode couvrait 24 heures de la vie de la ville). Est-ce en attendant que Cooper sorte de sa folie, de son amnésie ? Ou bien, toute la série sera-t-elle aussi alambiquée et surprenante ? Dans tous les cas, elle demande au spectateur de s’y engouffrer sans préjugés, comme souvent chez Lynch. Un fan connaisseur des autres œuvres du cinéaste aura d’ailleurs plus de facilité à accepter ce grand bazar, plutôt qu’un fan pur et dur de la série d’origine. 

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4. …BRINGS BACK SOME MEMORIES

Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Cooper/Dougie, toujours amnésique, est en limousine par un chauffeur du casino, chez lui, où l’attend son épouse. Pendant ce temps, Gordon, Albert et l’agent Tamara retrouvent Cooper « Mister C. » en prison dans le Dakota du Sud. A Twin Peaks, le Sherif Frank Truman suit l’enquête de Hawk. Ce dernier suit la piste de la Dame à la Bûche autour de "la pièce manquante" concernant Cooper.

Critique :

Lynch et Frost continuent de nous surprendre, pour le meilleur, si tant est que le spectateur accepte de se perdre dans ce nouveau labyrinthe Twin Peaks. Après l’épisode 3 Eraserhead-esque dans sa première partie, l’épisode 4 « Brings back some memories » est ancré dans le réel. Un réel assez comique, d’abord. Nous retrouvons Dougie/Cooper au casino, où son amnésie et son don pour gagner tous les jackpots donne lieu à une rencontre cocasse avec le directeur des lieux. Dougie est ramené chez lui en limousine, un sac de dollars sous le bras. La recherche de sa maison avec le chauffeur est un nouveau moment d’attente comique Lynch-éen. L’attente se prolonge, quand le chauffeur reste aux côtés de Dougie sur le pas de la porte… Pendant ce temps, un hibou vole au-dessus de leur tête. Finalement, son épouse sort de la maison, en furie. Une autre épouse Américaine typique et cliché, après Mrs Hastings dans les premiers épisodes. Cette fois, Madame Dougie Jones est incarnée par Naomi Watts ! Ses retrouvailles avec son épouse donne lieu à une nouvelle scène tristement comique. Ces nouveaux épisodes ont presque quelque chose de politique. Comme le directeur de Showtime l’avait dit, ce nouveau Twin Peaks a quelques résonnances avec l’Amérique de Trump. Les scènes au casino, où Cooper amnésique est entouré de zombies, évoquaient déjà un appât de l’argent qui tourne à la folie. Là, le changement d’attitude de son épouse, qui passe du désespoir à la joie en voyant les billets de banque, devant son mari qui pourrait être atteint d’Alzheimer, est aussi sordide. Cooper/Dougie, lui, ne peut répéter que quelques mots. Ces mots, comme « Home » ou « My life », semblent comme des appels de la mémoire de l’Agent Cooper, qui cherche à émerger. Le titre de l’épisode, « Brings back some memories », n’est pas anodin dans tout cet épisode. Le hibou, symbole de la série d’origine, qui fait sa réapparition au-dessus de la tête de Cooper/Dougie, en est un signe important.

Et, dans la scène suivante, les souvenirs sont aussi rappelés : Gordon Cole retrouve Denise Bryson. David Duchovny enfile la perruque et la robe pour reprendre son rôle, apparition culte de la saison 2. La scène n’apporte pas beaucoup d’éléments à l’intrigue, et semble avoir un intérêt à un autre niveau de compréhension. Cette rencontre donne lieu à une forme de retrouvaille de Gordon/Lynch avec le passé de la série, et l’humour qui la constituait. Gordon l’informe qu’ils ont retrouvé l’Agent Cooper, et la conversation s’oriente autour de la jalousie de Denise envers la jeune et jolie agent Preston. Au final, Denise dit « faire confiance » à Gordon, et être certain qu’il suit la piste de « quelque chose d’énorme ». « Enorme ! », répète Gordon. Un échange qui semble être là pour rassurer le spectateur. Lynch dans son rôle de Gordon tient d’ailleurs une place importante dans cet épisode, et semble constituer, avec Albert et Tamara, un nouveau trio d’importance. Comme si Lynch, en se montrant autant, voulait montrer à quel point il assume sa nouvelle création.

A Twin Peaks, la même nuit, Lucy tombe à la renverse en voyant Frank Truman. En effet, Lucy semble perturbée par ces nouveaux téléphones mobiles : Truman était au téléphone avec elle, et maintenant il est devant elle. Lucy et Andy semblent être les deux seuls personnages à n’avoir absolument pas changés, comme l’incarnation, à eux deux, de la nostalgie des premières saisons. Le shérif Truman, lui, n’est plus le même. Il s’agit de Frank, le frère de Harry. Il est interprété par Robert Forster (qui aurait dû jouer Harry Truman, dans la série originelle, avant d’être remplacé par Michael Ontkean !). Harry Truman, lui, est « malade » (on le sait depuis l’épisode 1). L’existence d’un frère est une pièce introduite dans le roman de Mark Frost, The Secret history of Twin Peaks. D’ailleurs, cet épisode est celui qui recoupe le plus avec le livre, pour le moment. La scène suivante, aussi, délivrera quelques informations sur le Major Briggs, correspondant au livre de Frost : le Major est bien le dernier à avoir croisé l’Agent Cooper, avant de mourir dans l’incendie qui a ravagé son observatoire.

Cette information nous est donnée par Bobby Briggs, qui réapparaît donc dans cet épisode 4… en agent de police ! Les choses ont un peu changé, au commissariat. Désormais, il y a un plus grand nombre de collègue (même si, dans la série originale, des figurants faisaient souvent leur apparition à l’arrière-plan). Et, surtout, une salle de vidéo surveillance sert à surveiller la ville. A nouveau, ce regard plus volontairement politique posé sur l’Amérique moderne. Bobby, d’ailleurs, semble fatigué de ne surveiller que des ragondins et des écureuils. Cependant, un événement un peu plus important est arrivé : un adolescent est mort d’overdose à l’école. Evenement qui aura peut-être, ou non, son importance, mais qui rappelle la mort de Laura Palmer, et les trafics du One Eyed Jack de la série d’origine. Bobby assure au Shérif Frank Truman qu’il aurait forcément repéré des trafiquants venus du Canada. Bobby semble avoir suivi le chemin qu’il prenait à la fin de la saison 2, dans les pas de son père.

Les souvenirs de l’époque de Laura Palmer sont bel et bien ravivés dans cet épisode intitulé « Brings back some memories », quand Bobby pénètre dans la conference room, où il constate que Hawk a ressorti tout le dossier Laura Palmer. Bobby croit voir un fantôme fasse à la photo de Laura, et se met à pleurer. Soudain, le Bobby des années 90 ressurgit sur son visage, dans ses expressions, son phrasé. Et le thème de Laura Palmer, si culte, refait son apparition pour la première fois. « Mec, ça ramène des souvenirs », bredouille-t-il sous les larmes, sous le regard ému de Hawk, et de Andy et Lucy qui se prennent la main. Une scène absolument magistrale. La musique de Laura Palmer continue, et couvre la scène de ses nappes sombres, quand les collègues évoquent la disparition de Cooper. Cette présence du thème principal vient réincarner Twin Peaks pour de bon.

Au dehors, Frank Truman rencontre le fils de Lucy et Andy, Wally. Il est incarné par Michael Cera. Une scène tout à fait improbable, toujours dans l’esprit du ressort comique du duo Andy-Lucy, désormais trio avec Wally. Le regard de Frank Truman rappelle celui de son frère Harry dans les premières saisons : désabusé, impatient d’arriver au bout de cet échange sans queue ni tête.

Le lendemain matin, le réveil de Dougie/Cooper donne lieu à des scènes toujours aussi improbable. Les vêtements de son double sont trop grands pour Cooper. Mais, de l’humour, on passe soudain à l’angoisse, quand la Black Lodge réapparaît dans la chambre de Dougie, en surimpression. Le manchot lui dit : « vous avez été piégé », en lui montrant la bille dorée extraite du corps de Dougie. Oui, il semble qu’un esprit maléfique ait fait revenir Cooper au monde réel en lui volant sa mémoire. Et, est-ce bien le monde réel ? Dans quelle dimension se situe ce troisième double, Dougie, son épouse et son fils ?

Quelques images plus tard, Dougie est angoissé à l’idée d’aller uriner – un humour potache qui rappelle l’enlèvement du major Briggs dans la saison 2. En se tournant vers le miroir, Cooper/Dougie se contemple avec fascination. Une musique éthérée apparaît… A nouveau, les souvenirs ressurgissent – ici, ceux de la fin de la saison 2.

Dougie descend au rez-de-chaussée de sa maison. Son amnésie fait rire son fils, et une musique jazz (Take Five de Dave Brubeck) couvre la scène, idée géniale qui provoque nos rires en même temps que notre malaise. Sa cravate sur la tête, Dougie/Cooper réapprend tous les mouvements de la vie quotidienne, et des éléments du passé de Cooper surgissent : il imite son fils, qui lève le pouce (signe culte de l’agent Cooper). Il boit aussi, à nouveau, du café, pour la première fois depuis son retour. Fasciné, il répète : « café… ». Mais il le crache, violemment, en hurlant « Hi ! ».

A Buckhorn, de nuit, l’enquête se poursuit. Le double cadavre découvert (une tête de femme, la libraire, un corps d’homme, inconnu) délivre quelques nouveaux indices. Les analyses ADN de l’homme inconnu donnent lieu à une identification, mais bloquée, car il s’agirait d’un militaire. Qui est ce militaire mort et décapité ?

De jour, à nouveau, Gordon, Albert et Tamara, partent vers le Dakota du Sud pour retrouver Cooper. Leur voyage en voiture donne lieu à un nouveau gag à la Tournesol, quand Albert tente d’expliquer que Tamara est malade en voitures (« car-sick »), et que Gordon croit l’entendre parler de Cosaques. Arrivés en prison, les enquêteurs locaux expliquent qu’ils ont trouvé, dans la voiture de Cooper de la cocaïne, une arme, et une patte de chien. Ils analysent encore la substance vomie par Cooper. Le trio rend ensuite visite à Cooper, le double maléfique, alias Mister C. Plus que jamais, les traits de Bob (Frank Silva, dans les premières saisons), semblent inscrits sur le visage de Kyle MacLachlan, terrifiant dans son incarnation maléfique. Pervers, le double maléfique prétend être heureux de retrouver son supérieur Gordon. Mais sa voix est terriblement grave, inquiétante. Albert Rosenfield semble terrifié face à l’image de son collègue. On se rappelle que Rosenfield a vu Bob s’échapper du corps de Leland, dans la saison 2… Une scène absolument glaçante.

Le trio sort prendre l’air. Au dehors, la lumière est bleutée, irréelle. « Rose Bleue », prononce Rosenfield. « Plus bleu que jamais », dit Gordon. Encore une fois, l’horrible tension de ce moment se mêle à quelques notes d’humour. Gordon demande à Tamara de s’expliquer, ce qui permet à Albert et Gordon d’avoir un regard macho sur sa silhouette qui s’éloigne. Puis, Gordon amplifie « au maximum » son oreillette de déficient auditif, pour chuchoter avec Albert. Le mixage audio du film change, le son ambiant devenant plus fort – idée géniale de Lynch, grand Maître des Sons (« écoutez les sons », phrase du géant dans le premier épisode). Ce changement de réglage audio permet donc aux deux collègues de parler plus bas, et la scène se fait alors très dramatique. Une nappe angoissante envahie le fond sonore. La réaction d’Albert n’était pas normale, face à Cooper. Albert confie avoir autorisé Phillip Jeffries (David Bowie, dans Fire walk with me) a donner certaines informations à Cooper. Cette information, c’était le nom d’un agent, à Columbia. Quelques jours plus tard, cet homme est mort. Le visage de Gordon/Lynch, plus buriné avec l’âge, se décompose, tandis qu’il songe : « Cooper and Phillip… what the hell ? ». L’échange se termine autour d’une promesse : Gordon et Albert doivent retrouver « une personne bien précise » pour examiner Cooper. Albert sait où « elle » boit des verres. Qui sera cette protagoniste, qui semble bien connaître Cooper ?

L’épisode pourrait se conclure sur cette dernière scène, en cliffhanger. Ce qui est le cas, narrativement parlant. Mais Lynch a pris le parti de conclure tous ces épisodes, depuis l’épisode deux, par un concert au Bang Bang Bar. Cette fois, c’est le groupe Au Revoir Simone. Ces dernières scènes amènent les conclusions de chaque épisode en douceur, plus subtilement que dans la série d’origine.

La chaîne Showtime, sûrement en accord avec Frost et Lynch, a décidé de diffuser ces quatre premiers épisodes en ligne dès le 21 mai. Ce bloc de quatre épisodes est en effet un parfait premier chapitre du retour. Cet épisode 4, « Brings back some memories », continue de nous ramener progressivement à Twin Peaks. Après plusieurs pas de côté dans les trois premiers épisodes, à Buckhorn, à Las Vegas, à New York, et une temporalité difficile à saisir, la série semble retourner de plus en plus vers une chronologie plus classique et se resserrer autour de quelques lieux. Dans ce quatrième épisode, les scènes de jours et de nuit s’alternent avec un plus grand classicisme, laissant peut-être entrevoir un retour à la chronologie quotidienne des premières saisons, centrée sur Twin Peaks – même si, bien sûr, l’inverse est possible ! Le retour progressif des anciens personnages est d’une élégance absolue. Au lieu de nous bombarder des visages connus comme des friandises pour fans, Lynch et Frost donnent à chacune de leurs réapparitions un caractère sacré. La réapparition de Bobby Briggs, par exemple, est un moment magique – d’abord de dos, hélé par le Shérif, comme s’il était encore un jeune bad boy traînant dans les couloirs du commissariat. Puis, se retournant, révélant sa veste d’agent de police ! Enfin, cet instant magique où il retrouve le visage de Laura Palmer, et nous l’âme des premières saisons grâce à la musique de Badalamenti.

Ce progressif retour à Twin Peaks s’exécute comme un rite magique. Nous parcourons le monde, en tout cas plusieurs villes des Etats-Unis, et tout semble relié à Twin Peaks d’une manière mystérieuse et ésotérique. Un tour de magie nécessaire pour « réincarner » la série, comme Lynch et Frost réincarnent nombre de morts en quatre épisodes. Le premier épisode est dédié à la mémoire de Catherine Coulson (décédée d’un cancer après le tournage, faisant ses adieux en Log Lady chauve) et à Frank Silva (Bob, réapparaissant par extraits de l’ancienne série mais aussi dans l’incarnation de Kyle MacLachlan). L’épisode 3 est dédié à la mémoire de Don S. Davis (le Major Briggs, réincarné par truquage, son visage apparaissant dans les étoiles), et à Miguel Ferrer (décédé lui aussi d’un cancer, présent dans la saison 3 en Albert Rosenfield). Enfin, il y a David Bowie, lui aussi battu par le cancer, réincarné par la voix au téléphone et les dialogues qui mentionnent son personnage, Phillip Jeffries.

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5. CASE FILES

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Cooper, toujours piégé dans la vie de Dougie Jones, est mené à son travail, dans un grand cabinet d’assurances, par son épouse. A Rancho Rosa, des tueurs à gage sont toujours sur sa trace, tandis qu’à Twin Peaks, Hawk et Andy continuent leurs recherches. Au Pentagone, on ouvre une enquête autour des empreintes de Garland Briggs retrouvées à Buckhorn, malgré le décès du Major il y a vingt-cinq ans. Au Double R, Shelly peut compter sur Norma pour se confier : sa fille Becky sort avec Steven, un jeune camé minable…

Critique :

Ce cinquième épisode, Case files, montre à quel point Lynch et Frost vont au bout de leurs idées, quitte à les mener loin dans l’absurde. Les deux co-auteurs sont obligés d’aller au bout de leurs délires : il leur est impossible de faire les choses à moitié, car cette nouvelle saison doit être forte et imposer de nouvelles idées « cultes », pour ne point pâlir face aux mythiques premières saisons. Et des idées vouées à devenir culte, il y en a, dans ces cinq premiers épisodes.

D’une part, par nombre de détails comiques. Petit à petit, la série retrouve le dosage entre l’humour et l’horreur, tel qu’on le connaissait dans les deux premières saisons. Case files révèle par exemple l’usage des pelles fait par le Dr Jacoby : il tient en fait une chaîne vidéo sur internet, par webcam, totalement délirante, et vend ces pelles dorées pour « se sortir de la merde » à 29$99.

L’humour est introduit aussi dès l’une des premières scènes, quand l’agent Talbot, à Buckhorn, présente les résultats de son examen légiste du corps sans décapité : « la cause de la mort, je crois qu’on lui a coupé la tête… et oui, je fais toujours du stand-up le week-end ». Autre moment surréaliste dont l’humour fait mouche : le café d’un employé d’assurance est remplacé par un latte au thé vert, et la colère de cet employé se transforme en sourire béat voire coquin. Citons enfin la scène entre Frank Truman et son épouse. Le shérif reste totalement impassible devant sa femme, odieuse, qui ne cesse de l’accabler de tous les maux, avant de finir par conclure, face au silence de son mari : « tu es im-pos-sible ! ». Une scène qui évoque celle du film Une Histoire vraie, dans laquelle Alvin Straight restait sans mot dire devant une automobiliste enragée d’avoir écrasé un cerf.

L’autre forme d’humour typiquement Lynch-éenne, c’est cet humour basé sur l’étirement, l’épuisement des situations jusqu’à l’absurde, hérité peut-être lointainement de Samuel Beckett. La force de l’épisode Case files tient justement à l’étirement de l’intrigue de Dougie. Cooper est piégé dans ce personnage amnésique, ni Dougie, ni totalement lui-même. Des réminiscences de sa vie de Cooper lui reviennent, mais par bribes, comme à une personne atteinte d’alzheimer. Toutes ces séquences sont donc à la fois tragiques et hilarantes. Lynch pousse ici au paroxysme son concept d’attente. Depuis trois épisodes, notre héros est un légume, et nul ne sait ce qui pourrait le sauver ! A cette situation s’ajoute un regard sur notre société, celle en dehors de Twin Peaks, de ces bureaux où tout le monde agit poliment envers le pauvre Dougie, sans jamais se moquer, mais sans jamais vraiment s’inquiéter pour lui non-plus. Personne, pas même son épouse (les épouses sont décidemment mal vues dans cette nouvelle saison) ; elle ne lui demande pas ce qui lui est arrivé, et ne veut pas vraiment le savoir. Car Dougie était probablement un être invisible, « plouc » qui ne s’intéressait réellement à personne, ne pensant qu’aux jeux et aux prostituées, et qui par conséquent n’intéressait personne non-plus. Etait, car Dougie est-il toujours de ce monde, ou bien Cooper a-t-il pris sa place ? Dougie est-il mort dans la Lodge, piégé par le machiavélique Mister C. ? Un flottement perturbant, qui semble nous mener à une conclusion peut-être tragique. Dans une scène troublante et très émouvante, Cooper/Dougie regarde « son » fils, et se met soudain à pleurer, apparemment sans raison. L’émotion est redoublée par une musique éthérée, nouveau thème d’Angelo Badalamenti qui fait son apparition.

Cette idée de dédoublement physique de Cooper – son corps possédé par Bob d’un côté, et son âme réincarnée en Dougie de l’autre – poursuit à la puissance mille l’expérimentation visuelle de la fin de la saison 2 (le dernier épisode, qui montrait pour la première fois Dale et son double). De même, l’attente frustrante de voir quelqu’un venir en aide de Dougie rappelle les longues premières minutes de la saison 2, où nous retrouvions Cooper sur le point de mourir dans son hôtel, sans que personne ne vienne l’aider, si ce n’est un vieux serveur aux gestes ralentis.

Ce cinquième épisode contient beaucoup d’éléments, complexes, dont le spectateur est bombardé. Après des premiers épisodes très oniriques et « atmosphériques », dont un épisode 3 proche par moment du délire visuel d’Eraserhead, cet épisode Case Files renoue avec l’atmosphère policière de la saison 1 de Twin Peaks. D’ailleurs, depuis la sortie de Cooper de la Lodge dans l’épisode 3, chaque épisode semble plus chronologique, de moins en moins décousu, et se déroulant sur 24 heures, comme la série d’origine (ici dans l’épisode 5, quelques scènes de nuit laissent place au cœur de l’épisode de jour, puis à nouveau à quelques scènes de nuit).

De plus, cet épisode Case Files est le premier à proposer de nouvelles musiques d’Angelo Badalamenti : le thème éthéré et triste sur la scène de Cooper/Dougie pleurant devant l’enfant ; un court thème jazzy dans les bureaux de Dougie ; un thème sombre dans les bureaux de Las Vegas ; quelques notes cuivrées surprenantes lors de l’explosion de la voiture. A ces musiques de Badalamenti s’ajoutent deux morceaux de Johnny Jewell, jazzy et mélancoliques, en introduction (« The Flame ») et en conclusion de l’épisode (« Windswept »). Lynch déjoue encore nos habitudes, puisqu’aucune nouvelle musique « originale » instrumentale n’était vraiment apparue dans les quatre précédents épisodes (uniquement quelques sons de nappes basses, de brefs extraits de l’ancienne B.O., et des morceaux pop). La première scène de Case Files, sur fond de rap/hip-hop, montre bien comment Lynch cherche à nous surprendre et notamment grâce à la musique.

Quant aux concerts du Bang Bang Bar, s’ils concluaient depuis l’épisode 2 chaque épisode, cette fois, la scène de concert est au milieu de l’épisode. Le spectateur croit alors l’épisode déjà terminé, par conditionnement du montage, depuis trois épisodes. Mais, comme pour nous dire que rien n’est jamais sûr dans le monde de Twin Peaks, la caméra se tourne vers les clients du bar et la scène se poursuit. Il y a un jeune homme, et un groupe de filles. Le jeune homme s’avère un être malveillant, et agresse l’une des filles. Ce personnage est crédité au générique de fin sous le nom de… Richard Horne. Un fils ou petit-fils de Ben ? Audrey serait-elle sa mère ? Et son prénom, Richard, est-il en lien avec les indices du géant dans l’épisode 1 (« Richard & Linda ») ?

Richard est joué avec brio par Eamon Farren, acteur qui parvient à créer une aura de terreur autour de son personnage malgré son jeune âge, évoquant le Frank Booth de Blue Velvet joué par Dennis Hopper (Eamon Farren était déjà l’excellent interprète du film Chained de Jennifer Lynch, la fille de David Lynch). Et, tandis que Richard agresse la fille venue lui demander « du feu » pour sa cigarette, sur scène, la musique est rock et les lumières deviennent stroboscopiques – motif visuel récurrent chez Lynch annonciateur du passage dans un monde terrifiant.

Le groupe d’amies à table pourrait être, vingt-cinq ans plus tard, des doubles de Laura, Donna, Maddy… On pressent que les éléments vont se répéter, comme si ce nouveau Twin Peaks jouait à la fois de l’amnésie (Cooper coupé du monde dans une autre ville, perdu), et de la renaissance, de l’éternel recommencement (les nouveaux personnages voués à mourir comme les anciens). Qui sera la nouvelle victime des forces maléfiques, tapies dans la forêt de la Twin Peaks et dans les secrets de ses habitants ?

Peut-être s’agira-t-il de Becky, la fille de Shelly Johnson ? Elle est incarnée par Amanda Seyfried, jeune comédienne au charisme magnétique. Frost et Lynch ne nous révèlent toujours pas qui est le père de Becky, mais nous montrent sa mère Shelly toujours serveuse au Double R, aux côtés de Norma devenue une belle femme d’âge mure, à l’allure plus stricte, amère, que dans le passé. Quels autres drames ont jalonnés ses derniers vingt-cinq ans, à elle ? Le livre de Mark Frost The secret history of Twin Peaks, sorti avant cette saison, nous en donnait un petit aperçu.

Becky sort avec Steven, un garçon mal vu par Shelly, comme mentionné dans l’épisode 2. Un camé, qui cherche un travail plus que maladroitement – donnant lieu à une scène comique où il se rend en entretien chez Mike Nelson, devenu un cinquantenaire bien rangé, travaillant derrière un bureau, et qui se voit soudainement renvoyé à l’image de l’adolescent minable qu’il était. 

Ce nouveau couple, Becky et Steven, vient rejouer comme un double du passé, celui de Shelly et Bobby. Amanda Seyfried et Caleb Landry Jones sont deux jeunes acteurs à la hauteur de ce défi. La scène dans laquelle Becky plane, après un sniff de cocaïne, en voiture, est hypnotique. La menace qui plane sur elle est connue par les spectateurs : va-t-elle sombrer comme Laura, va-t-elle se perdre dans la forêt ? Plus les éléments de l’intrigue se resserrent autour de Twin Peaks, plus l’on sent qu’un malheur va y éclater.

Lynch et Frost prouvent encore leur maîtrise du scénario, jouant aussi avec nos nerfs en distillant de nouveaux éléments tout en repoussant toujours leur résolution. Et même aux niveaux des détails, des dialogues apparemment anodins : d’épisode en épisode, des répliques évoquent le personnage culte du Shérif Harry Truman, sans jamais le montrer. Dans cet épisode, son frère Harry lui téléphone et lui demande la date des résultats médicaux, tout en disant que « c’est dur »… Harry Truman risque-t-il de mourir, hors-champ ? De même, l’épisode 4 nous promettait l’arrivée d’un personnage féminin « qui connaît bien Cooper », et qui confronterait son double Mister C. en prison. L’épisode 5 ne nous montre pas cette femme, laissant le spectateur continuer ses prospectives (Audrey Horne ? Diane la femme du dictaphone ? Annie Blackburn ?).

Nous retrouvons néanmoins Tamara Preston, étudiant avec grand soin les documents concernant l’Agent Cooper. Après un épisode où Tamara était présentée comme une fille cynique et jouant de son physique, cette nouvelle image du personnage renvoie plus à la Tamara Preston sérieuse et instruite du livre de Mark Frost The secret history of Twin Peaks, où elle intervenait dans les marges pour « vérifier les faits ». Tamara est intriguée par les empreintes digitales de Cooper, mais nous n’en saurons pas plus… Cette image renvoie à deux autres éléments de l’épisodes : premièrement, les empreintes du Major Garland Briggs sont bien celles du cadavre sans tête à Buckhorne. Au Pentagone, une femme est envoyée pour enquêter sur ce fait. Cependant, il semble que les empreintes de Garland Briggs soient réapparues après sa mort, déjà 16 fois en 25 ans.

Deuxièmement, l’image de Tamara penchée sur le dossier Cooper renvoie à Hawk et Andy, épluchant toujours les feuillets de l’affaire Laura Palmer, dans la salle de conférence du commissariat à Twin Peaks. Ces enquêtes parallèles donnent au spectateur le sentiment qu’elles vont toutes mener au même point : le retour de Dale Cooper à la vie, et à Twin Peaks. Une autre saynète autonome, détachée du reste, montre Jade, la prostituée aux côtés de Dougie dans l’épisode 3, retrouver la clé du Great Northern Hotel et la jeter dans une boîte aux lettres. On devine que cette clé sera celle qui débloquera la situation, mais comment ? On ne peut que l’imaginer, pour l’instant ! La clé dans la boîte nous mène, par un « cut » de montage, directement au Double R où rien ne semble avoir changé (scène dans laquelle Norma et Shelly se soutiennent moralement, face aux agissements du petit copain de la fille de Shelly). Notons que ce soutien entre deux femmes contrebalance les nombreuses scènes où des femmes apparaissent négativement, plutôt des scènes de comédie jusqu’à présent. Les maris, ou les petits copains, ne sont pas meilleurs que les épouses… Le mariage, en tout cas, semble bien être synonyme de calvaire, à travers tous les couples malheureux apparus en cinq épisodes.

Si Cooper semble donc être de plus en plus le centre de toutes les recherches, et s’il semble ressurgir très progressivement en Dougie Jones, Bob réapparaît bien lui aussi en Mister C. En prison, celui-ci se contemple dans le miroir. Et, dans un plan terrifiant, le visage de Bob se superpose à celui de Cooper… Il faut, encore une fois, saluer l’interprétation tout à fait sidérante de Kyle MacLachlan. Le travail de ses expressions, de la forme de son visage, du déplacement de son corps, lui permet d’incarner deux créatures absolument différentes, Mister C. (le Doppelgänger maléfique de Cooper), et Dougie (Cooper piégé dans son amnésie). L’un est menaçant (à la hauteur de Frank Silva dans les premières saisons), et pour l’interpréter, McLachlan raconte qu’il l’a joué comme un requin ; l’autre est pataud, amorphe, source de comédie en même temps qu’écho tragique d’alzheimer (le père de Mark Frost, Warren Frost qui incarnait le Dr Hayward, est décédé d’Alzheimer après le tournage).

Qui, de Bob/Cooper ou Dougie/Cooper, arrivera le premier à Twin Peaks ? Le Bon Cooper, sorti de son amnésie ? Ou le maléfique Cooper/Bob, peut-être évadé de prison ?

D’un côté, la vie de Dougie ne cesse de la renvoyer à Twin Peaks : clé du Great Northern retrouvé dans sa poche et mis dans une boîte-aux-lettres, et les multiples répliques de ceux qui l’entoure et les coïncidences du monde extérieur (le café). Mais, de l’autre, les forces maléfiques autour de Mr C. sont multiples. Des tueurs à gage font leur ronde à Rancho Rosa, la ville où vit Dougie (donc Cooper désormais). Ils semblent engagés par Mister C., ou serait-ce Phillip Jeffries (l’ex-agent du FBI joué par David Bowie dans Fire walk with me). Deux séquences de cet épisode 5 se déroulent à Buenos Aires, ville dont le scénario de Fire walk with me et le film des scènes coupées The Missing Pieces révélaient que Phillip Jeffries y avait fait sa dernière apparition. Ces scènes ne montrent qu’un récepteur (ou sorte de beeper), mais semble lié au « chef » des gangsters… Autre présence maléfique, les grands patrons de casinos à Las Vegas, venus tabasser le gérant du Silver Mustang Casino. Son renvoi est dû aux multiples jackpots gagnés par Cooper/Dougie. Les deux patrons gangsters, incarnés par James Belushi et Robert Knepper (deux "gueules" sans égal), pointent du doigt Cooper sur les écrans de contrôle, faisant promettre au remplaçant que cet homme ne revienne jamais dans leurs murs. Cette scène violente de passage à tabac, Lynch a l’idée géniale de la mettre en scène avec trois danseuses vêtues de rose. Les trois pin-up sont dans la même pièce, et leur attente calme et leurs mines rêveuses multiplient le trouble de la scène. Enfin, Bob lui-même apparaît, par flash mental dans l’esprit de Mister C., et par morphing de son visage dans un miroir. Bob/Cooper dit Mister C. donnant son seul coup de téléphone, en prison, est une nouvelle scène absolument terrifiante (comme celle de l’entretien passé avec Gordon Albert et Tamara dans l’épisode 4). Mister C. compose un numéro interminable, avec frénésie, ce qui déclenche des alarmes et perturbe le système électrique.

Toujours est-il que les intrigues parallèles semblent toutes se resserrer autour de Bob et Cooper : de plus en plus de personnages enquêtent sur eux, que ce soit au Pentagone, au FBI, à Twin Peaks. Et plus la série avance dans cette enquête, plus nous revoyons de scènes de vie dans la bourgade bien-aimée. Cette fois, six scènes se déroulent à Twin Peaks, avec le retour au décor du Double R (après les retrouvailles au commissariat, au Great Northern, chez Sarah Palmer et chez Margaret dans les épisodes précédents), et un bref aperçu de Nadine chez elle, et de Jerry Horn dans les bois, reliés par le show en webcam du Dr Jacoby qu’ils regardent tous deux. Le spectateur retrouve peu à peu ses marques dans ce gigantesque puzzle qu’est Twin Peaks saison 3.

Anecdotes :

  • Comme les 4 précédents épisodes, ce cinquième épisode Case files est dédié à la mémoire d’un acteur de la série. Cette fois, il s’agit de Marvin Rosand. Cet acteur interprétait Toad, le cuistot du Double R dans des scènes de Fire walk with me finalement coupées, et réapparues à l’occasion de la sortie du Blu-Ray dans le film The Missing pieces (montage par David Lynch des scènes coupées du film). Marvin Rosand apparaît donc pour la première fois officiellement dans son rôle en 2017, peu avant son décès en septembre 2015.

  • Autre apparition au Double R, très discrète, celle de la serveuse Allemande Heidi. Ce personnage était apparu dans le pilote de la saison 1 et dans l’épisode final de la saison 2 (et dans une scène coupée de Fire walk with me). On peut l’apercevoir brièvement au Double R dans ce cinquième épisode de la saison 3.

  • Apparaissant fugacement comme serveur au Bang Bang Bar, l’acteur Vincent Castellanos jouait le malfrat aux longs cheveux, tué pour son mystérieux « livre noir », dans Mulholland drive.

  • Le groupe de musique apparaissant au Bang Bang Bar, Trouble, est celui du fils de David Lynch, Riley Lynch.

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6. DON'T DIE

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Dougie est ramené chez lui par un agent de police. Son épouse, Janey-E, doit se charger elle-même de payer des dettes de jeu qu’il a contracté auprès de petites frappes. Dougie, lui, voit le Manchot réapparaître : ne mourrez pas, lui dit-il. Albert Rosenfield prend contact avec Diane. A Twin Peaks, Richard est sous l’emprise d’un gangster terrifiant, Red. Défoncé, Richard provoque un accident de voiture, et s’enfuit. Carl Rodd, le propriétaire du Fat Trout Park, en est témoin et voit une aura cosmique apparaître au-dessus de la victime… Hawk trouve la chose qui « manquait » dans l’affaire Cooper.

Critique :

L’épisode 6, Don’t die, est l’épisode carrefour. Un vrai carrefour, celui où a lieu un terrible accident. Mais aussi, le carrefour narratif de cette troisième saison. Dans Don’t Die, Frost et Lynch révèle nombre d’éléments après avoir joué avec nos nerfs et avec nos certitudes. Dans cet épisode, ils révèlent enfin qui est cette femme qu’Albert Rosenfield va consulter pour identifier Cooper, évoquée deux épisodes auparavant : il s’agit de Diane, la femme à qui s’adressait Cooper dans le passé par son dictaphone. Elle est incarnée par Laura Dern, dans un nouveau look lynchien, cheveux blonds décolorés qui rappellent la perruque de Rita dans Mulholland drive. Une première apparition mise en scène avec brio : Rosenfield est d’abord en communication avec Gordon/Lynch, au téléphone, en voiture. Gordon, à l’autre bout du fil, goûte un « très bon Bordeaux », en charmante compagnie féminine, tandis que Rosenfield doit sortir sous des trombes d’eau (on note la présence à l’arrière-plan d’un Starbucks COFFEE comme détournement d’une enseigne omniprésente aujourd’hui en forme de clin d’œil aux obsessions de la série). Rosenfield lâche un « va te faire voir Gene Kelly ! », avant d’entrer dans un bar au néon rose, le Max Von’s Bar (hommage à Max Von Sydow ?). C’est à l’intérieur qu’Albert se dirige vers une femme, dont on ne voit que le dos un long moment, avant de se retourner à l’appel de son prénom : Diane… Révélation de l’existence de ce personnage uniquement nommé, moment attendu depuis vingt-cinq ans par les spectateurs de Twin Peaks. Voir Laura Dern, actrice culte de la troupe de Lynch (Blue Velvet, Sailor et Lula, Inland Empire) rejoindre le monde de Twin Peaks donne des frissons.

L’épisode répond à d’autres attentes. Concernant Dougie, par exemple, ce personnage dans lequel Cooper est comme « coincé », ou piégé, toutes ces scènes deviennent plus réalistes et plus tragiques. Son épouse Janey-E, jouée par Naomi Watts, prend du relief – notamment lorsqu’elle règle une dette de jeu de son époux, d’une main de fer, à deux maîtres-chanteurs minables. Si Janey-E est insensible face à son mari visiblement amnésique, on comprend désormais que c’est au terme d’années d’une vie de couple impossible. L’épouse de Dougie s’est construit des nerfs d’acier, pour rester avec lui. Elle est en colère, certes, mais à peine surprise, lorsqu’elle reçoit une photo de son mari et de sa maîtresse Jade. Leur fils, Sonny Jim, a aussi plus de dialogues dans cet épisode, notamment lors d’une scène touchante où son père « effacé » vient le border. Il faut noter le talent du comédien enfant, Pierce Gagnon.

Quant à Dougie/Cooper, son sort devient de plus en plus bouleversant. L’épisode s’ouvre là où le précédent nous avait laissé, Dougie abandonné au pied de la statue. Il faudra l’aide d’un bon policier, généreux et compréhensif, pour le ramener à sa maison. Petit à petit, les éléments de la vie de Cooper lui remontent à l’esprit, et on voit venir la « mort » prochaine de Dougie, ou l’effacement, plutôt, comme dans Eraserhead. Cooper/Dougie touche le 7, trait blanc sur fond noir, des dossiers d’assurance qu’il doit traiter, et soudain le feu tricolore de Twin Peaks réapparaît… Image culte de la série d’origine qui refait son apparition. Puis, le Manchot. « Réveillez-vous… » répète-t-il à Cooper/Dougie. Puis : « ne mourrez pas », semble-t-il invoquer. L’âme de Cooper pourrait-elle s’éteindre, piégée dans une vie de légume ? La phrase prononcée par le manchot dans l’épisode 4 le prévenait peut-être de ce risque : « l’un de vous doit mourir ». Cooper doit renaître et effacer Dougie. Cela expliquerait-il les larmes de Cooper face à l’enfant, Sonny Jim ?

Don’t Die est aussi l’épisode le plus émouvant de ces premiers épisodes de la saison 3. Si la première paire d’épisodes était noire, angoissante, puis les épisodes suivants penchant de plus en plus vers l’humour absurde, ce sixième épisode laisse place aux larmes. Dans l’épisode cinq, la présence des enfants était déjà source d’émotions – tel l’enfant de la femme droguée, qui risque la mort en touchant à la bombe sous la voiture, et Sonny Jim qui fait pleurer Cooper. Dans ce sixième épisode, nous retrouvons Carl Rodd, le propriétaire d’un parc de caravanes, le Fat Trout Park – personnage introduit dans le film Fire Walk With Me. L’éternel Harry Dean Stanton l’incarne, et ses premières scènes dans cet épisode sont mémorables. Le vieil homme « traîne encore ses bottes » (comme il le disait dans Fire Walk With Me). S’il semble désabusé, il s’émerveille pourtant de la nature et… d’un enfant, qui joue, devant lui. Le spectateur s’attend, peut-être, à le voir délivrer son dernier souffle devant cette image idyllique. Mais, sur la route, dans une camionnette propulsée à 200 à l’heure, Richard Horne, le jeune homme inquiétant apparu au Bang Bang Bar dans l’épisode 5. Le jeune homme écrase l’enfant et s’enfuit. Plusieurs témoins estomaqués restent sur le bord de la route. Dont Carl. Ce vieil homme qui semble increvable (évoquant les cigarettes qu’il fume depuis 75 ans dans une scène précédente) voit mourir un tout petit garçon sous ses yeux. Alors, une lumière spectrale lui apparaît, comme le corps astral ou l’âme de l’enfant, qui flotte au-dessus de la scène puis s’élève vers le ciel. « God »… balbutie Carl. Puis, le vieil homme s’approche de la mère éplorée, et d’un regard tendre, vient éponger ses peines. Une scène qui coupe le souffle, par sa densité d’émotion et par le sentiment mystique qu’elle dégage.

La scène est musicale, et il semble que les partitions d’Angelo Badalamenti réapparaissent de plus en plus au fur et à mesure que l’émotion ressurgit. La première composition notoire était apparue sur les larmes de Cooper devant Sonny Jim, dans l’épisode cinq. Un peu comme si, de notre monde actuel sombre et cynique, il fallait suivre le « retour à zéro » de Cooper et retrouver sa mémoire des sentiments, enfouis à Twin Peaks, et la musique qui y flotte dans les airs.

Un autre aspect donne à cette scène, centrale dans l’épisode, une touche de fascination. Le tueur automobiliste, Richard, n’est pas uniquement un personnage maléfique et monstrueux comme présenté initialement. Dans Don’t die, il est présenté comme le sous-fifre d’un gangster, Red (joué par Balthazar Getty, déjà vu dans Lost Highway). Richard apparaît comme un jeune homme perdu, habité par une grande haine, et sûrement beaucoup de souffrances. Red, le gangster, le met à l’épreuve et le terrifie. Habité par cette peur et cette haine, Richard roule à toute allure pour se défouler, criant tout seul au volant des insultes à l’égard de Red. La peur est donc la raison directe de l’accident – ce mal a envahi la tête de Richard, qui n’a plus porté attention à la route… Dans cette situation, Richard rappelle un peu Laura : dans Fire Walk With Me, on voyait comment la peur/Bob, en habitant Laura, la poussait à commettre des actes mauvais, qui ne lui ressemblaient pas. Le personnage de Richard, en deux épisodes, est d’ores et déjà fascinant. 

Don’t Die joue aussi – comme toute la série Twin Peaks depuis vingt-cinq ans – de la figure du double. Ce carrefour où a lieu l’accident évoque celui où Laura avait vu Philip le Manchot, roulant à toute allure d’un seul bras à bord de sa camionnette, dans Fire Walk With Me. Le Manchot, lui, apparaît à Cooper après une image de feu tricolore. Des associations d’idées et d’images relient les scènes entre elles, comme dans un rêve (« wake up, wake up », répète le Manchot).

Autre double, le policier qui vient en aide à Dougie, au début de l’épisode, lui renvoie à sa propre image passée, celle d’agent du FBI. Ce policier, qui fait son travail avec bonté, renvoie à son double négatif, Chad, l’agent égocentrique et cynique du commissariat de Twin Peaks. Chad se moque du drame vécu par le Shérif Frank Truman et son épouse Doris, le suicide de leur fils après le traumatisme de la guerre. Ce détail renvoie le spectateur à sa propre appréhension d’une scène de l’épisode 5, dans laquelle Doris était présentée sous les traits d’une mégère caricaturale – c’est le poids des années et d’un drame, qui en a fait cette triste caricature. Et cette histoire elle aussi a un double, dans l’épisode 6, celle de Linda, femme évoquée plus tôt dans l’épisode, qui vit dans une caravane au Fat Trout Park, en fauteuil roulant des suites de blessures de guerre.

Linda, un simple nom pour l’instant, prononcé par son mari à l’adresse de Carl, mais qui résonne avec l’introduction du tout premier épisode, dans laquelle le Géant disait à Cooper : « Richard et Linda ». Comment ces deux personnages, Linda dans son fauteuil roulant, Richard le jeune homme apprenti gangster et mal dans sa peau, vont-ils être liés ? Si, bien sûr, il ne s’agit pas d’homonymies, comme souvent dans le monde double de Twin Peaks.

Don’t Die continue d’installer de plus en plus de personnages, d’intrigues, centrées à Twin Peaks. Richard et son chef gangster échangent dans ce qui semble être la scierie, l’un des lieux cultes des deux premières saisons. Carl Rodd réapparaît donc, au Fat Trout Park. Nous retrouvons même le pilier électrique « 6 », dont les courants semblaient relier le Nain avec notre monde dans Fire Walk With Me… L’épisode nous offre également une nouvelle scène au Double R, cette fois assez anecdotique et amusante (preuve que la série commence à « se poser » à Twin Peaks). Cette scène se déroule entre une cliente prénommée Miriam, Shelly et Heidi, ce personnage de serveuse seulement apparue dans le pilote et le dernier épisode de la série d’origine mais devenue culte grâce à son rire. L’épisode alterne d’ailleurs entre ces émotions, rires et larmes – notamment, aussi, quand un tueur à gage nain opère, dans une scène à la fois grotesque et gore.

Absents de l’écran, plusieurs présences maléfiques planent au-dessus des personnages. Mister C. (le double maléfique de Cooper) n’est pas présent, mais on s’attend à une confrontation entre Diane et lui dans l’épisode prochain… Le gangster, Red, semble possédé par une antité, lui aussi, capable de tours de magie impossibles, et trouble dans ses mouvements. Une autre présence maléfique, celle de Phillip Jeffries (le personnage joué par David Bowie dans Fire Walk With Me), qui continue d’être un fantôme qui envoie des messages depuis Buenos Aires – au tueur à gage nain, et à M. Todd, à Las Vegas… Bien sûr, s’il s’agit bien de Jeffries. Quand le pilier « 6 » apparaît, c’est le Nain (joué par Michael J. Anderson), ou le « Bras », devenu un arbre à tête de gomme, que l’on pense…

Son acolyte le Manchot, lui, apparaît bel et bien, pour alerter Cooper : « Don’t die ». Ce faisant, il semble opérer une série de gestes incantatoires. Un esprit protecteur, qui jouera probablement un rôle dans la résurrection de Cooper. Celle-ci n’a toujours pas eu lieue, même si, dans cet épisode, l’ancien agent revêt à nouveau son costume noir et blanc revenu du pressing… Quant à Hawk, il découvre enfin la « pièce manquante », grâce à son héritage : une porte de toilettes, au logo « Nez-Percé ». La pièce manquante : un clou de la porte. A l’intérieur de cette porte, des feuillets. S’agit-il de pages du journal de Laura Palmer ? Ont-elles été posées là, vingt-cinq ans plus tôt, par le Manchot (dans l’un des épisodes des premières saison, il subissait une crise dans ces mêmes toilettes) ? Tout semble, en tout cas, se recouper. L’attente est longue, mais elle semble nous mener quelque part. Où ? Sûrement un endroit « étrange et fascinant », comme le disait Cooper. Le spectateur est mis à l’épreuve dans cette attente, de retrouver le monde de Twin Peaks comme il le connaissait – à travers les yeux de Dale Cooper. Cette épreuve qui nous est proposée est comme celle de la Black Lodge : nous devons l’affronter avec courage et pureté. Entre temps, pendant ce voyage, David Lynch nous bombarde d’images et de sensations folles, dans ce qui s’avèrera peut-être la série la plus artistique de tous les temps, et son œuvre la plus grande.

Anecdotes :

  • Al Strobel, le comédien qui interprète Phillip Gerard/Mike/Le Manchot, a perdu son bras dans un accident de voiture. Le comédien raconte s’être vu flotter au-dessus de son corps, hésiter à partir vers une lumière, ou rester sur terre. Il dit avoir fait ce choix, et « prévenu » de là-haut un voisin de venir le secourir. En l’occurrence, un voisin a « ressenti » cet appel et est sorti devant chez lui, ce qui a sauvé la vie d’Al Strobel. Il en fait le récit dans une interview, disponible dans les bonus Blu-Ray des deux premières saisons. Est-ce cette histoire qui a inspirée à David Lynch la scène de l’accident de cet épisode Don’t Die ?

  • Red, le gangster interprété par Balthazar Getty, évoque un film qu’il aime, The King and I. Film précédemment cité dans la saison 2 par Pete, lorsque Leland en interprétait une chanson dans le restaurant du Great Northern.

  • Cooper/Dougie contemple l’affiche du match de boxe des années 50 de son patron Mullins. Sur l’affiche, la date du match est le 18 juin, date de diffusion de l’épisode suivant ! 

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7. THERE'S A BODY ALL RIGHT

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Hawk a découvert les pages arrachées du journal de Laura Palmer, dans lesquelles Annie l’incitait, par un rêve, d’inscrire : « le Bon Dale est dans la Lodge ». Frank Truman se replonge alors dans le passé de l’affaire Palmer, et de la disparition de Dale Cooper. A Buckhorne, le lieutenant Knox découvre le cadavre sans tête du Major Briggs, tandis qu’un esprit traverse le couloir. A la prison de Yankton, Diane confronte Cooper.

Critique :

Après un épisode 6 qui marquait la réapparition des larmes et de la musique dans Twin Peaks, avec un nouveau thème tragique d’Angelo Badalamenti mémorable, cet épisode 7 est celui du retour dans la ville, celui de la « récompense », pour les fans. Après 6 épisodes qui nous ont plongé dans un puzzle sombre et complexe, qui nous ont perdu dans différentes métropoles (Las Vegas, New York, et de nouvelles villes fictives comme Buckhorn ou Rancho Rosa), l’épisode 7 « There’s a body all right » poursuit la logique d’un retour progressif dans la bourgade - et dans le passé.

Les épisodes 2, 3, 4, 5 et 6 n’ont cessé de faire des détours, comme l’indique le minutage des séquences passées à Twin Peaks :

Part 1 : 9 min.
Part 2 : 8 min.
Part 3 : 7 min.
Part 4 : 15 min.
Part 5 : 20 min.
Part 6 : 22 min.  

Part 7 : 24 min.

L’épisode 7 détient donc le record, et la progression de ces minutes passées à Twin Peaks prouve bien l’idée de Lynch et Frost de vouloir nous ramener dans la ville petite touche par petite touche.

L’épisode s’ouvre dans la forêt de Twin Peaks. C’est la première fois, depuis l’épisode 1, que le spectateur se retrouve directement dans la ville éponyme. Jerry Horne est perdu dans les bois, totalement défoncé, au téléphone avec son frère Ben.

Au commissariat, Frank Truman lit les pages arrachées du journal de Laura Palmer, retrouvées par Hawk dans les toilettes. La conversation fourmille d’informations et de références aux saisons passées. Après six épisodes évoluant dans un épais mystère, Lynch et Frost récompensent le spectateur par ces informations claires, nettes et précises : il s’agit de pages arrachées au journal retrouvé chez Harold Smith (épisode « Lonely Souls » de la saison 2). Il y a 3 pages, or 4 pages avaient arrachées – une page reste donc manquante. Frank Truman, Shérif qui n’a pas suivi l’affaire que de loin, cherche à y voir clair. Une mise en abyme malicieuse de la situation des spectateurs, qui, vingt-cinq ans plus tard, doivent se replonger dans les dédales de l’affaire Laura Palmer. Selon Hawk, les pages auraient été cachées dans le commissariat par Leland lui-même (ce qui renvoie, peut-être, à la phrase prononcée par Leland dans la Lodge dans l’épisode 2 : « Find Laura »). Enfin, ces pages retrouvées sont bel et bien celles évoquées dans Fire Walk With Me, dans cette scène où Laura rêve d’Annie Blackburn, qui lui dit : « le Bon Dale est dans la Lodge ; note-le dans ton journal ». Voilà donc comment Hawk retrouvera, peut-être, Dale Cooper : par le rêve fait par Laura Palmer 25 ans plus tôt. Fascinant pont entre les scénarios d’œuvres écrites à un quart de siècle d’écart.

Frank Truman appelle son frère Harry, toujours relégué hors-champ. Harry Truman, personnage culte des saisons 1 et 2, est toujours souffrant. Et, à chaque conversation téléphonique, son état semble empirer. Si un thème surnage de ce Twin Peaks saison 3, c’est celui du Temps. Le temps, et ses qualités, parfois surnaturelles (bons dans le temps, « is it future ? or is it past ? »), et aussi du poids du temps. La Dame à la Bûche, souffrante d’un cancer, apparaît crâne rasé dans l’épisode 1 et 2. Dans cet épisode 7, Harry Truman semble être coincé à l’hôpital, et la maladie qu’il doit « combattre » est peut-être aussi un cancer ; plus tard dans l’épisode, nous verrons aussi le mari de Beverly, l’employée de l’hôtel du Grand Nord, homme gravement malade coincé dans un fauteuil roulant (là encore, il semble s’agir d’un cancer) ; enfin, nous retrouvons aussi Doc Hayward, incarné par Warren Frost, le père du co-créateur Mark Frost. Le comédien, atteint d’Alzheimer, et décédé après le tournage de la saison 3, offre un retour de son personnage par Skype interposé avec Frank Truman. La scène offre un beau décalage entre le décor intemporel et boisé du commissariat, et l’écran d’ordinateur branché sur Skype, camouflé par un système ingénieux (comme passe-temps, David Lynch adore bricoler les tables !). Quant à la conversation de Frank Truman et Hayward, elle évoque en filigrane cette mort qui approche. La fiction et la réalité se rejoignent, quand Hayward évoque ses pertes de mémoire dans le dialogue. Quant à Truman, qui cherche à en savoir plus sur l’affaire Palmer et la disparition de Cooper, il est confronté coup sur coup à deux témoins trop malades pour vraiment l’aider (son frère au téléphone, Hayward diminué sur Skype). Mais Hayward se souvient d’une chose : il y a vingt-cinq ans, il a vu Cooper à l’hôpital, et ne l’a pas « reconnu ». C’était au autre homme. Hayward évoque aussi à cette occasion Audrey Horne, dont nous apprenons qu’elle était dans un coma à la suite de l’accident de la fin de la saison 2.

Le passé semble donc difficile à raviver. C’est aussi le cas dans le Dakota, où Gordon et Albert peinent à convaincre Diane (la secrétaire de Cooper, devenue enfin personnage réel dans l’épisode précédent grâce à l’incarnation de Laura Dern). Celle-ci refuse de retourner voir Cooper, pour l’identifier en prison. Se laissant finalement embarquer, Diane est terrifiée par « Mister C. », le double maléfique de Cooper. Séquence encore magistrale, que cette confrontation de Laura Dern et de Kyle MacLachlan, le couple culte de Blue Velvet en 1988. MacLachlan est toujours aussi sidérant dans son incarnation du Mal. Laura Dern est à couper le souffle. Diane et Cooper – en réalité, Bob – ont vécu une « dernière nuit » qui a traumatisé Diane, des années auparavant. Lynch poursuit avec Laura Dern leur exploration de sentiments brûlants, transparaissant par son visage déformé et en larmes, dans la lignée de son interprétation dans Sailor et Lula et Inland Empire. Laura Dern incarne une Diane « mi sainte mi danseuse de cabaret » (comme décrite dans le livre Dale Cooper, My Life my tapes), agressive et usant pléthore de « fuck you », mais immédiatement attachante. Ses retrouvailles avec MacLachlan sont aussi émouvantes que celles avec David Lynch – le cinéaste partageant pour la première fois des scènes de comédie avec son actrice culte.

Lors de ces scènes avec le nouveau quatuor du FBI, Diane renvoie Tamara Preston à sa place de novice. Lynch et Frost semblent bien avoir deviné les réactions futures des spectateurs, de frilosité vis-à-vis de ce nouveau personnage de Tamara. La réaction de Diane vient donc répondre aux sentiments de ces spectateurs, comme si les scénaristes nous disaient : nous savons ce que vous pensez de ce personnage. De même, Lynch/Gordon Cole évoquant un détail de l’épisode 4, la manière étrange dont Cooper y prononçait « Very », prouve que les scénaristes comptaient sur les fans pour remarquer ce détail (et ce fut en effet l’objet d’une vidéo youtube et de nombreuses pages de forums analysant cet indice caché !).

Si l’épisode 7 a un motif dominant, c’est donc celui des retrouvailles. Celles de Frank et son frère Harry Truman – auront-elles lieu un jour ? Celles de Hawk avec l’affaire Laura Palmer. Celles de Diane et de Cooper aussi, terrifiante. Tout semble se recouper, se rejoindre, et c’est aussi le cas du cadavre du Major Briggs qui retrouve son identité… au cours d’une scène terrifiante où la Lieutenant Knox, du Pentagone, croise sans le voir un être venu d’ailleurs, clochard sombre et spectral (est-ce le même que celui aperçu dans l’épisode 1 ? difficile à dire… il pourrait s’agir, aussi, d’un être vu dans The Missing Pieces, les scènes coupées de Fire Walk With Me).

Ces retrouvailles, ce sont aussi celles du spectateur avec des plans cultes. Dans l’épisode 6, un plan du feu tricolore était réapparu, directement issu du pilote de 1990. De même, cet épisode 7 nous montre à nouveau les chutes de l’Hôtel du Grand Nord, la nuit, dans un plan visiblement issu de la série d’origine. La saison 3 semble bien effectuer un retour magique dans le temps, en prenant le public à rebours volontairement. Plus on avance dans la saison, plus on recule dans le temps pour retrouver le Twin Peaks d’origine.

Autre plan réapparu, celui des monts boisés perdus dans la brume. Ils nous mènent à Andy, qui attend dans la forêt un habitant des caravanes du Fat Trout Park. A 16h30 (4:30, renvoyant à l’indice du géant « 430 » ?), Andy doit retrouver cet habitant – peut-être en lien avec l’accident de l’épisode 6. Or, l’homme n’arrive pas, et ce rendez-vous manqué est un nouveau mystère. Sur cette séquence, le thème de Laura Palmer résonne, ce même thème qui hantait les saisons 1 et 2.

Autre mystère, un son, un sifflement fantomatique, qui trouble Ben Horne et sa belle employée Beverly, dans l’Hôtel du Grand Nord… Serait-ce Josie, qui hante les murs – retrouvailles paranormales avec ce personnage disparu dans la saison 2 ? Ou bien la présence surnaturelle d’esprits Indiens ? « Ecoutez les sons », disait le Géant dans l’épisode 1, et cet épisode 7 prouve encore ô combien cette phrase est importante. Plus tôt dans l’épisode 7, Gordon Cole siffle une mélodie étrange dans son bureau dans une séquence poétique et apparemment gratuite, avant d’enchaîner sur une discussion avec Albert qui révèle toujours plus de la relation ambivalente entre l’agent du FBI et son directeur. Cet instant où Gordon sifflote n’est peut-être pas anodin en lui-même : Gordon semble chercher dans les tréfonds de sa mémoire pour retrouver un air, mais les dernières notes ne collent pas… L’air ressemble à celui du film de Fellini Amarcord (film sur le souvenir), mais déformé.

Enfin, dernières retrouvailles, celles de Cooper avec sa mémoire. Tant attendu, l’élément déclencheur qui provoquera (peut-être) le retour de Dale Cooper a lieu dans cet épisode. Dougie/Cooper, sortant de son travail, fait face au nain tueur vu dans l’épisode 6. L’amnésique Dougie/Cooper redevient soudain un agent du FBI expérimenté, et désarme le tueur en quelques mouvements impressionnants. Lors de ce retour du passé, « The Arm » (l’arbre à tête de chewing-gum) réapparaît dans le bitume et hurle à Cooper de « serrer la main » du tueur. Dougie devient alors un héros médiatique, l’espace d’un instant, mais semble encore plus perdu que jamais – Cooper aurait-il retrouvé la mémoire ? Nous le serons au prochain épisode. A Twin Peaks, pendant ce temps, Ben Horne découvre grâce à Beverly la clé de la chambre 315, celle où Josie a tiré sur Cooper il y a vingt-cinq ans…

Le 7, chiffre de cet épisode, chiffre magique, et donc épisode magique, où le retour à Twin Peaks semble enfin possible. Lynch nous l’indique : nous allons désormais pouvoir perdre du temps à Twin Peaks. Vers la fin de l’épisode, un long plan fixe – de 2 minutes, comme seul peut se le permettre un auteur de la trempe de Lynch – montre le Roadhouse après un concert, vide, et un employé qui balaye. 2 minutes de « rien »… Oui, mais du « rien » se déroulant à Twin Peaks ! Cette longueur renvoie aux longs plans du laboratoire à New York, qui jouaient avec nos attentes de retrouver Twin Peaks, dans l’épisode 1. Mais cette fois, l’attente du spectateur est récompensée : au terme des 2 minutes, la caméra passe près du bar, et nous donne accès à une conversation téléphonique de Jean-Michel Renault. Ce frère Renault, que nous ne connaissions pas, est mêlé, comme ses frères dans les deux premières saisons, à une louche affaire de prostitution de jeunes femmes blondes... Le retour à Twin Peaks a bel et bien lieu, enfin.

 

Et ce retour est célébré par un générique final au Double R. Le restaurant est plein de clients, plein de vie, et plein de musique. Si la toute première scène au Double R (dans l’épisode 5), l’après-midi, manquait d’une musique au juke-box, cette fois un tube des années 50, « Sleepwalk », couvre à plein-volume les conversations. Le générique défile, et sous cette musique vintage, une seconde musique apparaît : un thème menaçant signé Badalamenti, issu de la saison 2. Souvenir de la série d’origine où les musiques tapissaient chaque scène, quitte parfois à même se chevaucher – à l’époque, sous les dialogues, il arrivait que deux morceaux de Badalamenti soient montés en superposition, offrant d’étranges dissonances ! C’est à nouveau le cas ici, et cette musique sombre, sous la musique pop, est associée dans nos souvenirs à Windom Earle. Une manière de dire qu’aucun souvenir des saisons 1 et 2 de Twin Peaks ne sera oublié. De l’amnésie de ces 25 ans, tout le passé refera finalement surface, par clin d’œil ou bien de manière plus importante.

Retour aux sources après tant d’amnésie, cet épisode « There’s a body all right » offre encore de grandes émotions aux fans purs et durs de Twin Peaks. Mais au-delà de ces délices scénaristiques, il s’agit encore de grand cinéma, avec de grands interprètes, une mise en scène sublime et nombre de séquences magnifiques, parmi lesquelles celle du mystérieux son qui résonne au Grand Nord, ou bien les retrouvailles de Diane et Cooper.

Anecdotes :

  • L’épisode, diffusé le jour de la fête des pères, est dédié à la mémoire de Warren Frost, le père de Mark Frost et interprète de Doc Hayward. 

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8. GOTTA LIGHT?

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Résumé :

Ray et Mister C. s’évadent. Ray a les cordonnées. Ils s’éloignent de l’autoroute. Rien ne se passe comme prévu… Des années auparavant, un événement imprévu a aussi provoqué une faille…

Critique :

Comment résumer ce huitième épisode « Gotta Light ? ». David Lynch a apporté à la télévision, en 2017, le choc expérimental de 2001 : L’odyssée de l’espace. Un épisode cosmique, qui mélange tous les délires visuels et sonores du cinéaste dans 50 minutes d’un voyage cosmique.

Pour autant, l’épisode débute là où nous avait laissé le précédent. La nuit, Ray et Mister C. s’évadent. Ray a les « coordonnées » qui comptent tant pour C./Bob. Ce dernier s’apprête à le tuer, mais, énorme surprise, il se fait piéger par Ray. Cooper-possédé-par-Bob se fait tirer dessus… Une image inattendue, tant cet esprit du mal semblait imbattable. Mais, l’instant d’après, tout change à nouveau : des esprits apparaissent de la forêt. Des vagabonds aux visages noircis, comme nous en avons vu dans les épisodes 1 et 7, apparaissent en surimpression, tandis qu’une lumière blanche stroboscopique strie la nuit. Ray est terrifié. Les spectres vagabonds ressuscitent Mister C., et le visage de Bob (celui du comédien Frank Silva) réapparaît magiquement.

A Twin Peaks, le groupe Nine Inch Nail joue sur la scène du Roadhouse. Ce sera la seule scène de l’épisode à se dérouler dans la ville éponyme. Cette scène de concert de métal est montée en parallèle de la réincarnation de Mister C., comme un rite diabolique. Ray, lui, s’enfuit, et téléphone à Phillip Jeffries pour le prévenir de la mort probable de Cooper… En quelques minutes, les événements ont été grandement perturbés. Cooper réincarné est-il toujours possédé par Bob ? Quel impact aura cette réincarnation ? Phillip Jeffries (David Bowie dans Fire walk with me), qui est toujours omniprésent, mais hors-champ, sera-t-il revu dans l’un des futurs épisodes ?

Nous sommes à la quinzième minute de l’épisode, quand, soudain, nous sommes propulsés en 1945, dans le désert de White Sands au Nouveau Mexique… Il fait nuit. Le désert est filmé en noir et blanc. Soudain, le premier essai de Bombe H a lieu devant nos yeux. Image sidérante, magnifiquement réalisée, sur la musique de Penderecki dédiée aux victimes d’Hiroshima. La caméra s’approche de l’explosion et s’y engouffre. C’est parti pour 40 minutes de visions hallucinantes.

Nous passons d’abord par toutes les couleurs, les formes, comme dans l’œil de l’explosion, et en même temps dans le vide intersidéral. Là, 2001 : L’odyssée de l’espace semble convoqué. En même temps, ces images cosmiques rappellent la peinture de David Lynch (qui a commencé par la peinture, avant d’animer ses tableaux pour en faire ses premiers courts-métrages dans les années 70). Et, surtout, elles sont liées à l’histoire de Twin Peaks et de cette saison 3, notamment le passage de Dale Cooper dans le cosmos dans l’épisode 3.

Nous sommes soudain devant un « conveniance store » (station service-épicerie, difficilement traduisible en français). Dans les premières saisons de Twin Peaks, le Manchot disait que lui et Bob vivaient dans un « conveniance store ». Là, une épaisse fumée, et une lumière stroboscopique, apparaissent, en même temps que des spectres aux visages noircis. Au-delà de l’expérimentation hallucinatoire, cet épisode semble nous dire que la Bombe H a ouvert un chemin entre le monde de ces spectres et le notre. Le « conveniance store », près du site de l’explosion, est cette porte entre deux mondes.

A nouveau plongé dans l’inconnu, nous voyons une créature, qui semble être celle de la boîte en verre de New York. Est-elle la « Mère », qui frappe à la porte et dont parle la Fille Américaine dans l’épisode 3 ? (« my mother is coming ! »). Elle semble pondre des œufs, dont l’un d’eux renferme le visage de BOB.

A nouveau, nous voyageons dans un l’espace, fait d’étoiles rouges, ou de bulles rouges. Sommes-nous dans un fœtus ? Une forme ronde et dorée apparaît. Nous survolons alors la mer, une mer violette (celle de l’épisode 3, très probablement). Un immense bâtiment au milieu d’une île nous fait face. Là encore, les images énigmatiques de l’épisode 3 refont surface. Dans cet immense bâtiment, éclairé de violet, la caméra s’engouffre dans une petite lucarne. Et nous repassons au noir et blanc. Une femme en tenue de cabaret, appelée Senorita Dido au générique de fin, se tient près du Géant. Lui est toujours crédité en tant que « ??? » au générique de fin : serait-il Dieu ? Un Dieu que l’on ne peut nommer ? L’épisode semble le montrer. Il contrôle les événements depuis son château, où l’on retrouve la sorte de grosse cloche de l’épisode 3. Le Géant parcourt les lieux jusqu’à un théâtre – double du théâtre Silencio de Mulholland drive (tourné très probablement dans le même théâtre). Là, le Géant revoit les images précédentes sur un écran. Il s’arrête sur l’image de BOB dans l’œuf. La femme, Senorita Dido, entre, et voit le Géant en lévitation. Sur ces images fascinantes, une nouvelle musique d’Angelo Badalamenti se joue : une musique électronique lente et majestueuse, envoûtante. Le Géant produit par sa bouche une texture dorée, fait d’étoiles scintillantes. Une lumière pleine d’âmes ? Elle rappelle l’âme du petit garçon tué dans l’épisode 6, qui s’envolait vers le ciel. De cette âme, une sphère jaune s’extraie et flotte jusqu’aux mains de la Senorita Dido. A l’intérieur, le visage de Laura Palmer. « Laura est la clé » disait la Dame à la Bûche dans son introduction du pilote de la saison 1. Elle est envoyée sur Terre, à travers l’écran de projection, par le canal d’un saxophone géant.

Sur Terre, nous passons alors au 5 Août 1956. Toujours un désert du Nouveau Mexique. Un œuf éclot. Un cafard-crapaud ailé en sort. Créature dégoûtante, évoquant le bébé gluant de Eraserhead. Lynch utilise toutes les technologies, artisanales et numériques, anciennes et modernes, pour créer son trip hallucinatoire. Ici, la créature numérique est contrebalancée par l’usage du noir et blanc.

Plus loin, dans un village près du désert, un jeune garçon et une jeune fille, adolescents, discutent et se séduisent. La jeune fille découvre une pièce de 5 cents au sol, côté face, ce qui semble la ravir. Ces pièces de 5 cents semblent avoir une importance dans la saison 3 (avec la scène de Red et Richard dans l’épisode 6 ; on peut voir aussi ces mêmes pièces dans le cercle de feu du Manchot dans la première saison de Twin Peaks).

Pendant ce temps, un spectre déambule dans le désert. Plusieurs autres spectres apparaissent sur la route, à la grande surprise d’un couple d’automobilistes. Le spectre, terrifiant (il semble être celui de l’épisode 1), leur demande s’ils « ont du feu », à plusieurs reprises. Les automobilistes parviennent à prendre la fuite.

Puis, ce spectre se rend dans les studios de la radio locale, où il tue la standardiste puis l’animateur radio. Se saisissant du micro, il délivre un message hypnotique, en boucle : « Ceci est l’eau, et ceci est le puits… Buvez et descendez. Le cheval est le blanc des yeux et l’obscurité à l’intérieur. » Plusieurs villageois s’évanouissent en écoutant ce message à la radio. La fille adolescente, dans son lit, s’endort aussi à son écoute. Alors, le cafard-crapaud ailé s’introduit dans sa bouche… Quelle signification donner à ses images ? Par association d’idées, elles rappellent le viol de Laura Palmer par Bob, dans son sommeil. Qui est cette jeune fille ? La mère de Bob, dans son incarnation physique ? Sarah Palmer (en faisant un lien avec le cheval mentionné par le spectre ?). Impossible à dire pour le moment. Mais, si c’est épisode 8 semble purement abstrait, pourtant, nombre d’éléments de la mythologie de la série, et du livre de Mark Frost The Secret History of Twin Peaks, sont convoqués. Il est probable que cet épisode sera central, et s’éclaircira au fil des événements à venir.

Quant à Laura, vient-on d’assister à sa naissance ? Ou bien, à autre chose ? Autre chose lié à l’épisode 2, où Laura apparaissait puis disparaissait dans un hurlement, dans la Black Lodge ? Un épisode libre et fou, splendide visuellement et auditivement, sorti avant une pause de deux scènes dues aux vacances aux Etats-Unis. De quoi laisser les spectateurs y réfléchir un bon temps.

Anecdotes :

  • Le théâtre où vont le Géant et la Senorita Dido semble être le Club Silencio de Mulholland drive. A l’époque de ce film, des fans de Twin Peaks avaient cru reconnaître dans les figurants du Club Silencio… Laura Palmer et Ronnette Pulaski ! 

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Toucher le fond… (Broken - Part 1)