Saison 3Saison 1

Night Gallery

Présentation 


Rod Serling s’avance dans une galerie plongée dans l’ombre et exhibant d’étranges tableaux. Nous servant de guide au sein de cet environnement insolite, il nous présente diverses peintures illustrant des récits relevant du Fantastique, de l’Epouvante ou encore du Macabre, que nous découvrons à leur suite. Nous pénétrons ainsi dans la Galerie de Nuit. Après un téléfilm pilote diffusé en novembre 1969, l’anthologie Night Gallery va prendre place les mercredi soir sur NBC et nous narrer 95 histoires, réparties en 43 épisodes (plus le téléfilm pilote) et trois saisons, de 1970 à 1973.

Dès le non renouvellement de La Quatrième dimension par CBS, en 1964, Rod Serling eut à cœur de lancer une nouvelle anthologie, basée sur le Fantastique. Des pourparlers se déroulèrent avec ABC à propos d’un projet évoquant déjà la future Galerie de Nuit, mais se déroulant au sein d’un musée de cire. Les œuvres y auraient été pareillement présentées par Serling et devenant le sujet d’histoires. Le projet n’aboutit pas, notamment du fait que l’âge d’or des anthologies était désormais achevé Le public et les diffuseurs tournaient désormais le regard vers les séries télévisées et leurs univers et personnages permanents. Pour l’auteur, détenteur de six Emmy Awards (record encore inégalé à ce jour) et boulimique de travail, débutait alors une parenthèse de sa carrière, consacrée à l’enseignement universitaire, à la littérature et à quelques tentatives infructueuses de retour inabouties (dont la série de Western réaliste The Loner, rapidement stoppée en 1966). 

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En 1967, des éditeurs new-yorkais publièrent un recueil de trois nouvelles fantastiques de Rod Serling, The Escape Route, Color Scheme et Eyes. Si les ventes demeurèrent médiocres, l’auteur y vit l’opportunité d’un nouveau format télévisuel, sous la forme d’un téléfilm regroupant ces trois histoires de manière distincte et constituant l’éventuel pilote d’une anthologie bâtie sur le même modèle. Il substitua The Cemetery à Color Scheme, afin que l’ensemble relève d’une similaire tonalité d’épouvante semi-gothique, puis réécrivit ses textes sous une optique cette fois télévisuelle, accentuant la caractérisation des personnages et peaufinant les dialogues. Il attribua le titre de Night Gallery au projet, avec l’idée d’une présentation de tableaux en fil rouge du récit. Se saisissant de son ample carnet d’adresses, il approcha alors les différents studios hollywoodiens, afin de les convaincre de l’intérêt de son projet.

Malgré des réticences initiales dues au format anthologique passé de mode, Universal donna son feu vert, de même que NBC pour la diffusion. L’enthousiasme du producteur William Sackheim pour les scripts de Serling fut déterminant dans la décision d’Universal. Au début de 1969, les deux hommes entamèrent de concert la concrétisation du projet, efficacement secondés par John Badham, qui devait ultérieurement réaliser six segments de l’anthologie et plusieurs films marquants (La Fièvre du samedi soir, WarGames, Short Circuit, etc.). Pour des raisons de délai, il fut décidé que les trois tronçons seraient filmés simultanément, par des metteurs en scène différents. Si deux vétérans furent retenus pour The Escape Route et The Cemetery, pour The Eyes Sackheim tint à donner sa chance à un prometteur réalisateur dont il avait admiré l’une des premières œuvres, l’année précédente, le court-métrage Amblin : Steven Spielberg, alors à peine âgé de 22 ans. Celui-ci relata avoir été chaleureusement accueilli par Serling, qui lui accorda une totale liberté de création, ayant pour unique consigne le respect de ses dialogues. 

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Le téléfilm, fut diffusé sur NBC le 08 novembre 1969. L’enjeu était crucial pour Serling car le studio et le diffuseur ne s’étaient nullement engagés sur une éventuelle anthologie dont Night Gallery serait le pilote, préférant attendre l’écho rencontré auprès des téléspectateurs. Universal n’avait consacré qu’un modeste budget au projet, mais Sackheim et Badham surent s‘entourer de nombre des meilleurs talents du studio et d’une distribution de qualité. Le téléfilm rencontra un immense succès, avec un indice Nielsen de 23,3, laissant loin derrière les autres networks. L’accueil du public triompha des réticences autour du format anthologique et propulsa la carrière télévisuelle de Spielberg, désormais sous contrat avec Universal. Le scénario fut également primé par la prestigieuse guilde des Mystery Writers of America, qui lui décerna l’Edgard Award. Rod Serling obtint le feu vert pour son anthologie fantastique, mais Sackheim, désireux ne de pas se lier à un projet au long cours, ne le suivit pas dans cette aventure.

Universal le remplaça par l’auteur et producteur Jack Laird, alors notamment connu pour Ben Casey (1961-1966) et qui œuvrera par la suite pour Kojak. Si Serling fut engagé comme contributeur en scénarios et pour d’assurer les présentations, c’est bien Laird qui fut en charge du programme, exerçant de fait une part largement majoritaire des pouvoirs de showrunner. D’emblée Rod Serling bénéficia d’une latitude bien moindre que pour La Quatrième Dimension. Cela ne lui posa pas initialement problème, bien au contraire, car exercer l’intégralité de cette responsabilité pour La Quatrième Dimension l’avait épuisé et il ne souhaitait pas renouveler l’expérience. Par ailleurs il pensait que, du fait d’avoir créé le concept de Night Gallery et de par sa réputation personnelle, il aurait voix au chapitre au-delà de ce que prévoyait les contrats, ce en quoi il errait. De plus la collaboration avec Laird, flamboyant et talentueux, mais travaillant en solitaire et jaloux de ses prérogatives, allait progressivement s’avérer malaisée. 

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Universal, encore réticente, n’acheta initialement que six épisodes de 50 minutes pour la saison 1970-1971, Rod Serling’s Night Gallery devant occuper la case du mercredi soir en alternance avec trois autres séries, dans le cadre du programme Four in One de NBC. Tout ceci n’empêcha pas Rod Serling de se jeter à cœur perdu dans le travail, comme à son accoutumée, d’autant qu’il espérait sans doute revivre les heures rayonnantes de La Quatrième Dimension. La première saison se caractérisa par une grande majorité de textes issus, directement ou non, de Rod Serling, avec 11 histoires sur les 14 contenues dans les six épisodes, l’auteur débutant également cette adaptation de grands auteurs caractérisant le programme. Laird et son équipe furent mobilisés par les problèmes de production, ne disposant que d’un budget modeste (moins de 200 000 $ par épisode en moyenne), alors même que par la variété et la teneur de ses thèmes, l’anthologie exigeait un grand nombre de décors variés et stylisés.

Son entregent et son dynamisme permirent à Laird de mobiliser plusieurs talents cruciaux, dont celui du chef décorateur Joseph Alves, aussi doué que débrouillard, ou le dessinateur Tom Wright, présent tout au long d’une anthologie dont ses œuvres allaient devenir la griffe (jusqu’à parfois se revendre fort cher). Wright et Serling s’entendirent fort bien, ce dernier préparant ses présentations à l’aide de polaroïds des tableaux. Alors installé au studio 12 d’Universal, le décor de la Galerie fut l’œuvre commune d’Alves et de Wright, apportant toute une atmosphère d’étrangeté au programme, avec un jeu d’ombres et lumières mettant en valeur les peintures. Réputé pour son oreille musicale, Laird retient également Gil Mellé pour la musique, dont les compositions hors monde parachevèrent l’atmosphère à la fois intrigante et menaçante caractérisant Night Gallery. Serling et Laird œuvrèrent ainsi chacun dans son domaine et la qualité obtenue, certes parfois inégale (le programme soufrent déjà d’histoires courtes déjà en dessous), permirent d’obtenir des indices satisfaisants, ainsi qu’une prestigieuse proposition à l’Emmy Award (catégorie Outstanding Single Program). Même si celui revint en définitive à The Andersonville Trial, NBC, satisfaite, renouvela le programme pour une deuxième saison, cette fois pour 22 épisodes et 62 histoires. 

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Laird occupa une part grandissante dans la réalisation de cette saison 1971-1972. Il s'impliqua toujours autant dans le travail de production mais se passionna également pour l’adaptation de grandes plumes fantatsiques, américaines ou anglaises. Ce retour aux sources littéraires s'accompagna d'un appel d'air à la jeunesse, via les scénaristes adaptant les textes. Surtout, des réalisateurs débutants se virent donner leur chance et saisirent pleinement cette occasion de briller. Laird poussa également à l'extrême la structure en puzzle des épisodes de Night Gallery. Ceux-ci, de manière tout à fait variable, se mirent à osciller entre deux et quatre segments d'inégale longueur. Laird écrivant parfois les plus brefs d'entre eux, de simples vignettes abordant de manière humoristiques les grandes figures de l'épouvante. Cette grande variété, aussi bien dans les thèmes que dans des structures narratives originales, favorisa la création mais troubla un public ne percevant pas d'identité au sein de cette anthologie patchwork, fatalement inégale. Le laboratoire de Laird eut également comme conséquence de réduire l'apport de Rod Serling, qui ne représenta plus qu'un tiers des textes. Jamais réellement cordiale, la relation entre les deux hommes se tendit.

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Des problèmes étaient déjà apparus entre ces deux fortes personnalités, Rod Serling se plaignant de ne pas avoir son mot à dire quant à l’évolution du programme, et >Laird s’irritant que, bien que ce soit lui le plus impliqué dans la bonne marche du projet, bien des personnes, y compris dans les médias, continuaient à associer Night Gallery au prestigieux Rod Serling. Cette situation, faussée dès de départ, s’exacerba quand Laird entrepris sans diplomatie de réécrire plusieurs scripts de Serling, qu’il trouvait trop longs et pas assez directs. Serling fut mis devant le fait accompli. Une crise éclata alors, où chacun gâcha beaucoup d’énergie à combattre l’autre auprès des studios et à l’issue de laquelle l’aura de Serling prévalut. Laird n’eut plus le droit de retoucher les scripts du présentateur et incarnation de l’anthologie, mais veilla par la suite à limiter son apport, en refusant plusieurs de ses histoires. 

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Cette zizanie dégénérant en lutte de pouvoir n’empêcha toutefois pas Laird de mener à bien sa vision à la fois  expérimentale et passionnée de l’anthologie, en mobilisant avec énergie une équipe de production à laquelle Universal n’attribuait toujours que de chiches ressources. Malgré une exposition accrue, Rod Serling’s Night Gallery constituant désormais un programme à part entière, et une concurrence de choc (avec Mannix, grand succès de CBS), le programme continua à connaître une audience correcte, avec, en moyenne, un indice Nielsen de 18,3. Satisfaite, NBC renouvela le programme, même si des critiques étaient apparues concernant  l’hétérogénéité de la durée des histoires et leur style de narration donnant parfois lieu à des fins ouvertes. La jeunesse se montra particulièrement sensible aux émotions fortes suscitées par ces récits horrifiques, très singuliers au sein des programmes d’alors, et plusieurs fans club se créent à travers le pays, y compris à Yale et Harvard.

La troisième et ultime saison (1972-1973) va comporter 15 épisodes, décomposés en 19 histoires. Cette période va rapidement connaître une évolution très négative, provenant de divers facteurs. Les studios vont ainsi exiger que les scénarios soient désormais américanisés, vis-à-vis d’une certaine fantaisie macabre considérée comme « anglaise ». Outre un Laird refusant plusieurs scripts de Serling, cette orientation va se traduire par un affadissement notable des récits, au sein d’un programme subissant par ailleurs l’usure du temps, comme tout autre. La nature composite des épisodes de Night Gallery va dès lors rendre difficile d’obtenir un opus pleinement satisfaisant, puisque fatalement, au moins l’une des histoires sera toujours en dessous. De plus Night Gallery est reléguée à l’horaire traditionnellement sinistré du dimanche soir, et son audience en souffre. Universal et NBC vont prendre argument de cette situation pour annuler dès la mi-saison une anthologie tout à fait singulière, dont les dirigeants s’étaient toujours méfiés du fait de leur difficulté à la ranger dans les cases préétablies de programmation (quelques épisodes déjà tournés seront néanmoins diffusés en mai 1973). 

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Profondément blessé, Serling aura une réaction de fierté le conduisant à partiellement renier un programme, où il ne fut jamais réellement décisionnel, même s’il en reste de loin le  contributeur en scénarios le plus important, avec 35 histoires, près d’un tiers du total. Atteint de faiblesse cardiaque, ce grand auteur, cet inépuisable conteur, devait s’éteindre en 1975, à l’âge de 50 ans, après avoir encore eu le temps de coécrire le scénario de La Planète des Singes. La réputation de Rod Serling’s Night Gallery reste également entachée par une syndication catastrophique. Celle-ci se déroula sur le format d’une demi-heure, l’autre moitié de la case horaire se voyant dédiée à Le Sixième Sens (1972), ce qui compte tenu de la durée totalement anarchique des histoires, obligea à les compresser à marche forcée, jusqu’à souvent les dénaturer. 

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Mais Night Gallery demeure avant tout écrasée par le souvenir de La Quatrième Dimension, il est vrai plus cohérente et ambitieuse que l’anthologie de 1970, destinée avant tout à faire peur, en parcourant les multiples contrées de ce royaume particulièrement vaste qu’est le Fantastique horrifique ou gothique. Mais la place essentielle qu’elle occupe dans la fondation de l’univers télévisuel fait que l’on oublie parfois que La Quatrième Dimension compta, elle aussi, plusieurs épisodes décevants. Surtout, là où Serling eut sans doute développé une extension de sa Zone crépusculaire, on doit à Laird et à sa mobilisation obstinée des talents d’avoir permis à Night Gallery de se forger une identité propre, davantage basée sur l’ambiance et l’esthétisme que sur la profondeur morale des scénarios. Dès lors la comparaison paraît bien moins efficiente.

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Laird et Serling, malgré leur incompatibilité d’humeur, auront ainsi tous deux apporté leur écot à cette anthologie du Bizarre souvent de haut vol, encore rehaussée par une distribution de prestige. La sortie en DVD permet enfin de renouer avec la qualité originelle du programme, préservée du charcutage de la syndication. Une découverte qui pourra  s’accompagner avec profit de la lecture de l’excellent livre Rod Serling’s Night Gallery : An After-Hours Tour (Syracuse University Press, 1999), de Scott Skelton et Jim Benson. Mais voici que Rod Serling sort de l’ombre prêt à nous révéler trois peintures ouvrant sur autant d’étranges histoires. La Galerie de Nuit est sur le point de nous ouvrir ses portes.

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