Saga Louis de Funès

1 -Une lente ascension (jusqu'en 1964) 1ère partie

 


 

 


PRÉSENTATION PREMIÈRE ÉPOQUE

Il aura fallu une vingtaine d'années à Louis de Funès pour parvenir au sommet de sa popularité. Pendant cette période, il a franchi peu à peu toutes les étapes, de ses débuts dans des rôles de figurants aux premiers rôles dans des films de plus en plus importants, en passant par des seconds rôles de plus en plus développés.

Rétrospectivement, on peut se demander pourquoi le succès n'est pas venu plus tôt tant il est patent que Louis crevait l'écran dès les années cinquante dans les rôles secondaires qu'on lui attribuait. Quand il apparaissait, on ne voyait plus que lui !

Une étude exhaustive de cette période serait fastidieuse. Néanmoins, certains films des années cinquante et du début des années soixante méritent d'être évoqués parce qu'ils furent marquants dans la carrière de Fufu. Plutôt que les films de troisième zone où il tenait le premier rôle, du genre Ni vu, ni connu, ce sont des films plus prestigieux dans lesquels il a tenu un rôle secondaire marquant qui retiennent l'attention.

A partir de l'année 1962, certains films, bien que tournés avant l'accès au statut de super-vedette, peuvent être considérés comme des classiques de l'épopée « funésienne », et de ce fait font l'objet d'une étude complète.

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 1. LE MOUTON À CINQ PATTES

Trézignan est un village provençal qui cherche à attirer les touristes. La venue d'une troupe d'acteurs pour interpréter Le Cid a été un échec cuisant, et les élus locaux ne savent plus quoi faire pour relancer le commerce. Ils décident d'organiser une grande fête afin de célébrer les quarante ans des quintuplés Saint-Forget, qui à leur naissance avaient procuré au village son heure de gloire.

Le docteur Bolène, leur parrain, entame un voyage afin de retrouver ces cinq garçons aux caractères bien différents, du directeur d'institut de beauté au marin dur à cuire, en passant par le prêtre, le laveur de carreaux désargenté, et le journaliste sentimental.

Les quintuplés acceptent la proposition malgré l'opposition de leur père avec qui ils sont en froid. Le grand jour arrive, avec à l'arrivée un imprévu qui va faire le bonheur de Trézignan : la femme de Désiré accouche de six filles ! Et vive les sextuplées de Trézignan !

Cette plaisante comédie réalisée par Henri Verneuil sur un scénario de René Barjavel - plus connu pour avoir été un des grands auteurs de la Science-Fiction française (Ravage, La nuit des temps...) - et de Verneuil lui-même a remporté un franc succès avec plus de quatre millions de spectateurs. Rien d'étonnant à cela puisque l'acteur principal n'était autre que Fernandel, alors au sommet de sa popularité et roi du box-office.

Fernandel joue le rôle de six personnes, les quintuplés et leur père. Un rôle taillé sur mesure pour lui, qui s'inspire d'une célèbre comédie britannique : Noblesse oblige (1949) - réalisé par Robert Hamer - où le comédien Alec Guinness jouait les 8 membres de la famille Gascoyne. Le célèbre acteur marseillais avait permis à Louis de Funès d'obtenir un petit rôle quelques années auparavant sur Boniface Somnambule. Une fois parvenu au sommet, De Funès racontera que Fernandel fut l'un de ceux qui l'ont aidé dans son ascension en lui confiant des rôles secondaires, puis de plus en plus importants. Et en effet, les deux hommes se retrouveront à trois reprises après Le Mouton à cinq pattes.

Pourtant, les choses ne furent pas simples sur ce tournage. Louis de Funès apparaît dans le sketch avec Désiré Saint-Forget, le laveur de carreaux sans le sou et père d'une ribambelle de gamines. Parmi sa clientèle se trouve M. Pilate, qui tient un magasin de pompes funèbres. Ayant appris que Désiré est le frère du riche Alain de Saint-Forget, le célèbre directeur de l'institut de beauté du même nom, Pilate va faire une proposition à Désiré : en échange d'une confortable rémunération, il lui suffit de signer un papier dans lequel il demande à son frère de lui payer des obsèques de première classe chez la maison Pilate !

Désiré, qui a besoin d'argent, finit par accepter, mais ne va pas tarder à le regretter. En effet, Pilate lui annonce qu'il ne se trompe jamais et qu'il ne lui a pas fait signer le document par hasard, mais parce qu'il lui trouve mauvaise mine. Le lendemain, alors que Désiré éternue :

« Tiens ! Vous éternuez !...

- Ce n'est qu'un rhume...

- Oui, ça commence par un rhume, mais ensuite... Rhume, grippe, bronchite, pleurésie double, et hop !

- Hop ?

- Hop ! »

Épouvanté, le malheureux Désiré part se coucher, et lorsque le médecin diagnostique une grippe, se voit déjà à l'article de la mort. Il finit par comprendre que ce qui risque de le tuer n'est ni la grippe, ni la pleurésie double ou triple, mais le contrat signé avec le croque-mort. Il sort malgré la fièvre, se dirige vers le magasin de Pilate... qu'il trouve clos avec une pancarte « Fermé pour cause de décès » !

Une voisine lui apprend que M. Pilate a été victime d'une crise cardiaque ; la nouvelle guérit instantanément Désiré et lui fait retrouver le sourire. Il ne lui reste plus qu'à exploiter le filon et à signer le même type de contrat avec toutes les entreprises de pompes funèbres parisiennes qui le voudront bien !

Perfectionniste comme à son habitude, Louis propose à Henri Verneuil de donner un tic à son personnage : Pilate va faire une grimace à chaque fin de phrase. Les prises de vues commencent, De Funès fait le tic, mais Fernandel réplique du tac au tac en reprenant la même grimace, tuant ainsi l'effet comique de Louis.

Verneuil voit le visage de Fufu se décomposer et interrompt le tournage, il va voir Fernandel dans sa loge et lui dit :

« Ecoute, Fernand, tu es la vedette, tu fais déjà six personnages. Lui n'a qu'un quart d'heure, alors laisse-le au moins développer son jeu sans lui faire de l'ombre avec sa grimace. »

Fernandel a très bien compris : il cesse de reprendre le tic de Louis et tout rentre dans l'ordre.

Certes, Louis de Funès n'a pas eu un rôle très important, mais il fut néanmoins marquant tant il s'est montré parfait en conférant à Pilate rouerie et méchanceté sans pour autant devenir antipathique. La scène où il fait la proposition de contrat est particulièrement drôle : il prend un ton tellement doucereux que Désiré se méprend sur ses intentions et croit qu’il est de mœurs spéciales !

Avec Le Mouton à cinq pattes, film à grand succès, Louis de Funès se fait connaître du grand public en tant que bon acteur comique dans des seconds rôles qu'on remarque. Ainsi, ce film constitue une étape importante de sa marche vers les sommets.

Séquences cultes :

Vous sifflez ?

Passons aux choses sérieuses

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2. AH ! LES BELLES BACCHANTES

Le metteur en scène Robert Dhéry prépare les répétitions de sa revue appelée Ah ! Les Belles Bacchantes ! Il reçoit alors la visite d'un inspecteur de police : le représentant de l'ordre a remarqué la présence de femmes nues dans une paire de moustaches dessinées sur l'affiche du spectacle, et s'inquiète au sujet de la décence de la revue.

L'inspecteur mène son enquête, mais n'est pas le seul à perturber les répétitions ; une série d'intrus, parmi lesquels se trouve une jeune débutante, va troubler le jeu des comédiens.

Quant à l'inspecteur Lebœuf, il intervient dans les différents tableaux, et Dhéry lui trouve de tels dons de comique qu'il décide de l'engager.

Adapté de la pièce de théâtre de Robert Dhéry, ce film est réalisé par Jean Loubignac ; la plupart des comédiens sont des membres de la troupe des Branquignols de Dhéry. Le succès est au rendez-vous, sans doute en raison de ces atouts évidents, mais aussi car il permet au public d'admirer nombre de jeunes et jolies femmes en tenue légère, ce qui n'était pas fréquent au cours de ces prudes années cinquante...

Il n'y a pas de scénario à proprement parler, mais une succession de sketches perturbés par une kyrielle de fâcheux. Au premier rang des gêneurs, l'inspecteur Lebœuf, interprété par Louis de Funès, qui obtient donc un rôle central. Quant à la jeune débutante, elle est interprétée par Colette Brosset, l'épouse de Robert Dhéry.

Quelques scènes mémorables dont la fameuse Léopolda, épiée par un trou de serrure très prisé de tous les mâles de la revue et de l'inspecteur en personne, et Louis de Funès déguisé en moine sonnant les cloches !

Ah ! Les Belles Bacchantes et Le Mouton à cinq pattes : l'année 1954 est riche pour Louis de Funès, dont le potentiel comique ne peut plus désormais échapper à personne. Pourtant, il lui faudra patienter encore dix ans avant de parvenir au premier rang des acteurs comiques français.

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3. LA TRAVERSÉE DE PARIS

Sous l'Occupation, un passeur travaillant pour le marché noir dont le partenaire vient d'être arrêté propose à un inconnu rencontré dans un bar de faire équipe avec lui, dans le but de convoyer plusieurs valises de viande porcine à travers Paris en pleine nuit. L'équipée ne manquera pas de contretemps et de mauvaises surprises entre les patrouilles allemandes à éviter, les bombardements, et le nouveau partenaire, un artiste-peintre désireux de découvrir le marché noir et qui s'avère fort en gueule, frondeur, individualiste, voire anarchiste.

On ne présente plus ce film de Claude Autant-Lara. Encore aujourd'hui, le scénario des deux grands auteurs français que sont Jean Aurenche et Pierre Bost continue d'impressionner par ses aspects corrosifs, son ironie mordante, et les réparties d'un Jean Gabin en pleine forme qui ont fait le bonheur de générations de spectateurs et de téléspectateurs. Qui a pu oublier le numéro de Gabin dans le bar avec les deux affreux tenanciers, conclu par cette réplique historique :

« Salauds de pauvres ! »

Il est vrai que la scène est mémorable, même si elle m'a toujours mis quelque peu mal à l'aise, tout comme l'ensemble du film.

Bourvil, qui joue Martin le passeur, et Gabin l'artiste-peintre Grandgil, tiennent les rôles principaux ; Bourvil a un aspect vantard, presque infatué, inhabituel chez ce comédien. Martin a rencontré un Gabin aux mains sales dans un bar et se considère manifestement supérieur à ce « pauvre type », ce peintre qu'il croit être un peintre en bâtiment plus ou moins chômeur et qui « se laisse aller ». Mais au fond, c'est lui-même qui est le pauvre type, chauffeur de taxi au chômage, exploité par les ténors du marché noir et importuné par son enquiquineuse d'épouse.

Justement, un quiproquo le conduit à penser que Grandgil s'apprête à rejoindre Mme Martin pendant qu'il fera la traversée de Paris ; c'est la raison pour laquelle il propose au peintre de faire le parcours avec lui. Il apprendra plus tard qu'il s'est totalement trompé, Grandgil n'ayant aucune attirance pour la « langoustine » de Martin.

Louis de Funès joue le rôle de Jambier, l'épicier qui vend de la viande au marché noir, et qui pour ce faire exploite sans vergogne des malheureux comme Martin qui prennent tous les risques pour une somme dérisoire. En dehors d'un aperçu au téléphone en fin de film, Louis n'a qu'une seule scène, il est vrai assez longue, d’une dizaine de minutes. 

Martin et Grandgil arrivent chez Jambier pour prendre les valises, Jambier est surpris par la présence de l'inconnu Grandgil car il ignorait que Létambot, le partenaire habituel de Martin, avait été arrêté. Mais Grandgil est présenté par Martin comme quelqu'un dont il est « tout à fait sûr ». Le pauvre Martin aurait mieux fait de se taire car Grandgil saisit tout de suite la nature de Jambier, et va profiter de la situation pour se déchaîner et livrer un grand numéro.

Le but de Grandgil est de se payer le marché noir et ses acteurs, qu'il découvre et considère comme des charlots. Donc, il se montre très à l'aise, pas du tout pressé de partir au contraire de Martin, et fait habilement remarquer au commerçant qu'il connaît désormais son nom et son adresse, avec des sous-entendus sur le fait qu'il pourrait très bien le dénoncer s'il le voulait. Grandgil fait monter les enchères et obtient de Jambier une somme énorme qu'il refusera de partager avec Martin, et finira d'ailleurs par rendre à ce dernier à charge de la restituer à Jambier : il est donc clair que l'argent n'est pas le moteur de ses agissements ; Grandgil est d'ailleurs fort bien pourvu en la matière car il commence à être connu dans le milieu artistique (même par les Allemands !) et possède un bel appartement à Montmartre.

La scène avec Louis de Funès est un des sommets du film, en raison de la prestation de Gabin et de ses hurlements (« Monsieur Jambier, 45 rue Poliveau. Monsieur Jambier, je veux 3000 francs ! M. Jambier ! JAMBIER ! JAMBIER ! JAMBIER ! »), mais aussi grâce au jeu épatant de Louis. Si, dans la suite de sa carrière, De Funès deviendra le spécialiste des personnages odieux sans être antipathiques, il faut bien reconnaître qu'ici, il l'était pas mal, antipathique : un personnage de petit commerçant se livrant au marché noir, qui affame les pauvres gens et exploite ses passeurs, un poujadiste probablement pétainiste et pro-allemand bien que le film n'aborde aucunement cet aspect. Néanmoins, on n'arrive pas à le détester franchement, et c'est une preuve supplémentaire de son talent.

L'antipathie notoire que Gabin vouait à Fufu n'a pas empêché les deux hommes de livrer une prestation éblouissante. Il est vrai qu'ils jouent deux types qui ne sympathisent pas (c'est un euphémisme...). 

 

Il est curieux que Louis n'ait pas profité de ce film en terme de carrière puisqu'il retombe ensuite, et pour plusieurs années, dans des films médiocres.

SÉQUENCES CULTES:

Rien du tout!

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4. LE GENTLEMAN D'EPSOM

Richard Briand-Charmery, dit « Le Commandant », est un escroc à l'allure aristocratique qui exerce son savoir-faire sur les champs de course. Sa spécialité est de faire croire à des naïfs ignares en la matière qu'un tocard va gagner une course, de prétendre parier leur argent sur ce cheval, et de garder la mise pour lui.

Un jour, il invite au restaurant un amour de jeunesse et lui offre un somptueux repas qu'il paye avec un chèque sans provision ; il compte sur la grève des banques pour s'en sortir du mieux possible. Le restaurateur semble être une cible de choix pour ses agissements, et il obtient effectivement de sa part une somme qu'il mise sur un cheval qui, à la surprise générale, gagne la course. Incapable de payer son commanditaire, le « Commandant » lui propose de réinvestir ses gains sur un autre cheval habitué aux défaites. Cette fois-ci, l'opération réussit, ce qui entraîne une crise cardiaque fatale pour le restaurateur.

Gilles Grangier a monté ce film pour son acteur-fétiche Jean Gabin. À ce sujet, on peut faire remarquer que, si certains ont taxé Louis de Funès, dès lors qu'il fut parvenu au sommet, de tirer la couverture à lui au détriment de ses partenaires, que n'aurait-on pu dire sur Gabin, coutumier de ce style de films organisés autour de sa personne par son ami Gilles Grangier ? (C'était aussi déjà le cas de Fernandel : rappelons-nous l'anecdote du tic de visage dans Le mouton de cinq pattes qui n'est pourtant qu'un symptome faible de son réel égocentrisme, le même qui avait irrémédiablement empoisonné sa relation avec Bourvil lors du tournage de La cuisine au beurre)

Malgré les dialogues de Michel Audiard et le cabotinage habituel de Jean Gabin, cette comédie assez plaisante ne restera pas dans les annales du cinéma français. Elle offre néanmoins à Louis de Funès l'occasion de poursuivre sa progression puisqu'il tient le seul rôle consistant en dehors de l'acteur principal.

Gaspard Ripeux, le restaurateur, est un Auvergnat monté à Paris sans le sou, arrivé « en espadrilles » comme il le dit lui-même. Fermement décidé à s'enrichir, il a réussi dans la restauration, probablement sans ménager ses subordonnés et non sans flatter les puissants (un classique du personnage « funésien »). Mais cette réussite ne lui suffit pas : assoiffé d'argent plus encore que de considération sociale, il dit lui-même qu'il « veut se gaver », « louer des coffres » pour enfermer ses gains.

Voilà une victime toute trouvée pour le « Commandant » ! On remarquera que, si les ressorts traditionnels du comique de Louis sont présents, son rôle est tout de même singulier puisqu'il s'agit d'un naïf qui se fait escroquer. Or, De Funès était plus coutumier des personnages de canailles exploitant les crédules...

Séquences cultes :

Croyez-vous sincèrement que l'argent fasse le bonheur ?

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Captures réalisées par Steed3003