Hitchcock 40

Collection Alfred Hitchcock

Années 20 - Partie 2

  


 


 7. À L'AMÉRICAINE
(CHAMPAGNE)

 

En 1927, Hitchcock avait de nombreux projets pour la firme BIP. Le premier était un film épique sur la marine marchande, le second sur l’épopée des chemins de fer anglais, le troisième sur la grève générale de 1926, et enfin un quatrième était musical, un film symphonique, « London », s’inspirant de « Berlin, symphonie d’une grande ville » de Walther Ruttmann.

Mais les quatre projets passèrent à la trappe, et l’on imposa au maître un film avec Betty Balfour.

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Avec Eliot Stannard, il écrivit un scénario assez dramatique, mais au dernier moment, le producteur John Maxwell voulut que les deux compères rédigent et filment une comédie.

Pour la première fois, le jour du tournage, le scénario n’était pas écrit, il le sera pendant. Bien évidemment, c’était une catastrophe annoncée. Les scénaristes devaient changer leur fusil d’épaule. Tous deux écrivaient des bribes de scénario sur des dos d’enveloppes ! Le matériel déjà rédigé ne leur servait plus à rien.

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Sir Alfred détestait Betty Balfour et il interdit le plateau aux photographes. Elle jouait le rôle d’une femme qui fuit New York pour Paris sur un transatlantique avec son petit ami (Eric Bradin). Riche, car elle est une héritière de Wall Street, mais son père (Gordon Hacker) veut lui donner une leçon. Il a engagé un homme, un passager mystérieux (Theo Van Alten).

L’actrice affiche un air satisfait d’une rare niaiserie, et d’ailleurs son personnage s’appelle…Miss Betty.
Hitch déclarera à Truffaut que ce film constituait ce qu’il y avait de plus bas dans sa production.
Il est vrai que ce film, lorsque l’on connaît les conditions dans lesquelles il fut entrepris, se révèle improvisé et mal inspiré.

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Le maître fait tout de même quelques effets de style comme filmer un personnage à travers une flûte de champagne.

L’actrice joue de façon atroce (si l’on peut parler de jeu !). Les décors très carton pâte n’arrangent rien. Sans jeu de mot, ce film à bord d’un navire est un naufrage.

Eric Bradin évoque un peu Tino Rossi jeune.

Les intertitres n’arrangent rien. Ils en rajoutent encore dans la niaiserie : « Cupid at the prowl but Neptune at the helm » (Cupidon à l’affût mais Neptune à la barre).

Où sont passés les scénaristes ? C’est bien là le problème, il n’y a pas d’intrigue. A la 28e minute, il ne s’est toujours rien passé. A part Miss Betty et son ami qui paradent sur le bateau de luxe. Il faut attendre cet instant pour que le père surgisse. Or, le film ne dure que 1h25.

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Quant aux intertitres , on pourrait s’en dispenser : « Oh papa, quelle surprise » « J’ai une chose très sérieuse à te dire, seule ».

Le père dit avoir suivi sa fille, et vient d’apprendre qu’ils sont ruinés. A noter que nous sommes un an avant le krach de la bourse de Wall Street.

Arrivés à Paris, Miss Betty veut vendre ses bijoux pour aider son père, mais elle se fait voler en route. Hitchcock filme cette scène de façon étrange, nous ne voyons que les jambes des protagonistes.

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Miss Betty, qui ne sait pas cuisiner, se bat avec un rouleau à pâtisserie. Lorsqu’elle cherche du travail, elle veut poser pour des photos de portraits, mais l’agent artistique n’est pas intéressé, en revanche il lui propose un rôle dans un cabaret.

Le patron lui fait vendre des fleurs aux clients, comme dans les restaurants. Elle remarque alors une fille à papa qui boit du champagne et se conduit de façon capricieuse comme elle le faisait sur le paquebot. Le scénario est plus mince qu’une feuille de papier à cigarette.

Le complice du père la reconnait en vendeuse de fleurs. « Avant je payais pour venir dans ce genre d’endroits, maintenant on me paie ». L’homme fait dresser une table pour deux. L’homme l’embrasse et elle s’enfuit. Poursuite dans le palace.

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Finalement, il lui laisse un mot sur un petit carton lui promettant de l’aider si elle est dans le besoin. L’ami de l’héroïne lui fait une scène de jalousie. « C’est déjà dur de vous trouver ici, mais encore pire de voir que vous aimez çà ». Elle tente de lui faire boire une coupe de champagne. Le petit ami s’en va, et le patron retient son employée censée travailler. L’homme revient avec le père, qui fait la morale à sa fille qui se donne en spectacle.

Puis, il lui montre un article de journal : « Une enfant gâtée piégée par son père ». Betty comprend que son père n’a jamais été ruiné. Elle s’en prend à lui et surtout à son amant.

Comme s’il fallait boucher les trous du scénario, nous assistons à un numéro de cirque en plein palace avec un couple d’acrobates. Cette danse acrobatique tombe complètement à plat dans le contexte. Elle est sans doute censée nous rappeler que nous sommes dans un cabaret.

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Hitchcock a vraiment touché le fond. Une autre scène est censée nous faire rire. Un homme veut descendre un escalier mais il est obligé de rebrousser chemin, car en essayant de se glisser entre le père et la fille, il est chaque fois bloqué.

Betty se rappelle le mot que lui a laissé l’étranger mystérieux. Elle se rend chez lui. Lorsqu’elle sonne, volontairement, Hitchcock filme le nom en flou. A part « Miss Betty », aucun des personnages du film n’a de nom.

L’homme repart en Amérique et elle le supplie de l’emmener avec lui. Le couple part d'abord en train afin de rejoindre l'endroit du débarquement. Nous voyons le fiancé fonçant à moto pour rejoindre le navire.

Mais sur le paquebot, il l’enferme dans sa cabine la laissant seule. Dans la salle de bains, Miss Betty décroche une installation en métal et s’en sert pour assommer celui qui entre : or c’est son fiancé ! Ils se reprochent mutuellement la raison de leur présence en ces lieux. L’homme mystérieux arrive et le fiancé se cache dans la salle de bains.

On le constate, le scénario est décousu, il n’y a aucune cohérence entre les scènes. L’arrivée du père venant montrer à sa fille que l’homme mystérieux est son ami tombe comme un cheveu sur la soupe. Le fiancé tente d’étrangler l’homme mystérieux tandis qu’un serveur amène du champagne. Le serveur vient à la rescousse de l’homme mystérieux que le père n’arrive pas à séparer.

Finalement, les deux tourtereaux vont se marier grâce au capitaine, tandis que le père et son ami mystérieux trinquent avec leurs coupes de champagne.

Le film, qui n’a strictement aucun sens, était bien plus brillant dans sa version originale refusée par John Maxwell, le patron de la BIP. 

L’histoire très dramatique écrite par Hitch racontait l’histoire d’une petite caviste de Reims, qui à force de voir le champagne partir vers Paris s’y rend. Elle perd ses illusions dans la capitale, sombre dans la prostitution et revient chez elle désenchantée.

On ne sait pas ce qu’aurait donné la version un peu plus inspirée du maître. Ce film est plombé par Betty Balfour, la Paris Hilton des années 20, et par le vide sidéral du script. Ni fait, ni à faire. Nul.

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8. THE MANXMAN


Entre le nord de l’Angleterre et l’Irlande, dans la (petite) mer d’Irlande, se trouve l’île de Man, un endroit pittoresque et pourtant ignoré et rarement illustré par le cinéma.

C’est sur cette île qu’est censé se dérouler « The Manxman », pourtant Hitchcock tourna son film aux Cornouailles. Peu confiant dans son scénario, il espérait que les décors serviraient le film. Mais on se demande bien pourquoi il ne filma pas ses extérieurs à l’île de Man au lieu de tout filmer dans le village de Polperro. Manxman signifie l’homme de l’île de Man.

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Le film raconte l’histoire de deux amis d’enfance, l’avocat Philip Christian (Malcolm Keen) et un pauvre pêcheur, Pete Quilliam (Carl Brisson). Philip aspire à devenir juge dans l’île. Pete tombe amoureux de la fille d’un aubergiste Kate Cregeen (Anny Ondra) avec laquelle il aura un enfant illégitime. Il s’agit d’une adaptation d’un roman de Sir Hall Caine.

Philip aide son ami à faire signer une pétition pour les pêcheurs à l’auberge de Caesar Cregeen (Randle Ayrton).
L’avocat plaide la cause des pêcheurs à un auditoire admiratif, mais il suprend d’un œil son ami en train de conter fleurette à Kate.

L’actrice tchèque Anny Ondra (1902-1987) est généralement considérée comme la première blonde d’Hitchcock. Elle tournera avec lui « Chantage » (son film suivant) mais gérera mal l’arrivée du cinéma parlant à cause de son fort accent.

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Pete veut demander la main de sa fille à Caesar, mais ce dernier le chasse, aussi fait il appel à la diplomatie de son ami avocat pour jouer les intermédiaires, or Philip aime aussi Kate.

Mais la tentative rate car l’aubergiste met à la porte le pêcheur.

Comme dans beaucoup de films muets, le jeu des comédiens est outrancier et difficile à apprécier de nos jours. Tout cela était très théâtral et mélodramatique.

Notons tout de même que le maître réussit à balayer la scène de la rencontre interdite entre les futurs amants par la lumière d’un phare que l’on ne voit pas.

Philip fait la courte échelle à son ami lors de cette séquence.

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Il est difficile avec ce film d’associer vraiment Anny Ondra aux blondes du maître, tant le film est à des lieues de ce qu’il tournera ensuite.

Pete part pour la mer à bord d’un navire mais obtient la promesse de sa bien aimée qu’elle l’attendra.
Resté dans l’île, Philip rencontre Kate dans une forêt. La mère de l’avocat (Clare Greeet) reproche à son fils de se montrer avec cette fille « ordinaire », pour ne pas dire pire.

En se rendant à l’auberge, Philip apprend la mort de Pete. Or, cette nouvelle est fausse. Philip pense demander en mariage Kate étant sûr de l’accord du père. Il n'en aura pas le temps.

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Hitch nous propose de beaux plans de la côte des Cornouailles (à défaut d’une bonne histoire ou de nous faire découvrir l’île de Man).

Mais, alors qu’il était censé être mort à Johannesburg, Pete revient. Kate refuse de le rencontrer.

A présent, Caesar accepte Pete comme gendre car il a fait fortune. Mais la belle n’est plus du tout intéressée.

Pete, qui ne comprend rien, veut épouser Kate et demande à son ami d’être témoin à son mariage.
Carl Brisson, avec son air réjoui en permanence, est assez difficile à supporter.

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Le mariage a lieu. Le film traîne en longueur et est très ennuyeux. Pete dit à son beau père que c’est un mariage et pas un enterrement, devant les sermons que fait l’aubergiste.

Après un départ de Man, Philip y revient comme juge. L’épouse malheureuse l’apprend par le journal. Elle écrit à l’avocat et lui révèle qu’elle l’aime toujours.

Elle lui propose de s’enfuir avec lui. Philip estime que ce serait mal, cela ferait un scandale. Pete d’une candeur naïve (on dirait qu’il refuse de voir la vérité en face) les surprend mais ne dit rien. Il annonce à son ami qu’il va être père. Or l’enfant est de Philip.

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Il y a une négation de la réalité dans cette séquence, Hitchcock nous montre d'abord Pete consterné de voir sa femme et son meilleur ami s'embrasser, mais dans la scène suivante, il n'en est plus question. Pete fait comme si de rien n'était. On pense alors soit à une faute de montage (auquel cas il aurait convenu de couper la scène où Pete voit les amants), soit à une attitude volontaire du personnage de déni de réalité, mais à la fin du film, lors de la scène du tribunal, lorsque le pêcheur s'en prend à son ami juge, le comédien réagit comme si Pete voyait cette trahison pour la première fois. Aussi, dans le cadre d'un mélodrame tourné à la hâte, s'agit-il peut être d'une négligence du maître.

De même, lors de la scène de l’accouchement, Pete passe par tellement d’états et d’expressions qu’on pense qu’il a deviné la vérité. En réalité, le jeu du comédien nous égare, le personnage est seulement anxieux pour sa femme.

Kate quitte Pete, ne pouvant vivre dans le mensonge, et se rend chez le juge. Elle lui demande de rester chez lui, tandis que nous voyons Pete en extase devant « son » enfant. Mais il se rend compte que Kate a disparu.
Elle lui a laissé son alliance avec un mot. Mais ce mot ne révèle pas le nom de l’homme qu’elle aimait avant de se marier.

Mentant à l’entourage, le pêcheur déclare que Kate voulait des vacances et qu’il l’a envoyée à Londres. Puis il demande à son ami Philip de l’aider à retrouver sa femme.

L’aubergiste trouve le mot d’adieu de sa fille froissé par terre. Le gendre lui répond qu’il a une consolation : le bébé.

Kate demande à Philip de choisir entre elle et sa carrière de juge. Philip semble préférer les honneurs de sa charge de juge à la jeune femme. Celle-ci revient chez elle.

Pete l’accueille avec douceur et ravissement. Elle vient en fait récupérer son bébé, mais il ne la croit pas lorsqu’elle lui dit qu’il n’est pas le père et s’enferme.

Désespérée, elle se jette à la mer. Le suicide raté de Kate est la première affaire qu’en tant que magistrat, Philip va avoir à juger. Elle refuse de dire son nom et se présente dans une grande robe voilée qui la cache, puis dévoile son visage à l’homme qu’elle aime.

Pete arrive en plein tribunal et supplie Philip de parler pour sa femme. Le suicide étant considéré comme un crime, kate est prisonnière et passe en jugement. Philip l’acquitte et la laisse repartir chez son mari. « Je ne reviendrai pas » s’obstine-t-elle à dire face à Philip.

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Caesar comprend alors que Philip est le père de l’enfant, en surprenant les regards que s'échange les amants. Le juge passe aux aveux et donne sa démission. Pete voudrait l’empoigner, mais Kate s’interpose : « Nous avons souffert nous aussi ».

Kate récupère son enfant et part avec Philip sous les huées des femmes du bourg. Pete fait un dernier baiser à son « enfant » et repart en mer.

« The Manxman » est difficile à supporter jusqu’au bout, et l’on cherche vainement à sauver un plan du maître. 
Anny Ondra est belle et convaincante dans son rôle, mais elle est ici mal utilisée. Son talent est indéniable, mais que peut-on espérer d’un film aussi plat et mièvre ? Comme d’habitude, Sir Alfred dira à Truffaut qu’il renie aussi cet opus, ce qui donne l’impression qu’il fut pour la BIP une sorte de tâcheron enchaînant les films sans vraiment se soucier de créer une œuvre. Au rythme où il tournait, le maître dans les années 20 pouvait difficilement accumuler les chefs d’œuvre.

Le reste de la distribution est plutôt mal agencé, car s’il y a un beau garçon, c’est bien Pete/Carl Brisson, qui puisse être crédible comme provoquant une passion féminine. Malcolm Keen est empâté et peu séduisant. Il semble beaucoup plus âgé que l'actrice principale. Quand à l’interprète de Caesar, Randle Ayrton, il joue affreusement mal, n’ayant qu’une expression(féroce) à son répertoire. Il est le même lorsqu’il chasse de son auberge Pete venu lui demander la main de sa fille que défiant le juge au tribunal. Aucune nuance, aucune subtilité, aucun talent. On dirait le père fouettard. Un registre vraiment limité.

Lorsqu’il disait à Truffaut avoir oublié son film perdu « The mountain eagle », on se demande si le maître ne souhaitait pas ne retenir de sa période muette que « The lodger ».

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9. CHANTAGE
(BLACKMAIL)

Le faux coupable

Après « The Lodger », voici le deuxième chef d’œuvre du maître.

En 1929, Hitchcock décide de se séparer de son scénariste Eliot Stannard, avec lequel il s’est disputé. Le cinéma parlant débute en Amérique, mais les anglais, effrayés d’entendre l’accent yankee, le boudent. Hitch devine que le cinéma parlant va bientôt arriver en Angleterre. Lorsqu’il commence son nouveau film, le deuxième avec la talentueuse et superbe Anny Onda, le film doit être muet.

Hitch adapte la pièce de Richard Bennett. Le scénariste Garnett Wetson rédige un premier traitement du script qui ne satisfait pas Sir Alfred. Il décide de faire appel à un photographe de plateau, Michael Powell. Pendant le tournage, le cinéma parlant débarque au Royaume Uni et Hitch décide de retourner les scènes muettes en parlant. Il existe donc deux versions du film, une muette projetée dans les cinémas non équipés pour le parlant, et le premier film parlant du Royaume Uni.

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Problème, l’accent de sa vedette Anny Onda, qui empêchera, hélas, une carrière anglaise plus longue. Pour ce film, il n’existe pas alors de post synchronisation. Hors champ, la comédienne Joan Barry parle à la place d’Anny qui se contente de remuer les lèvres. Et le tour est joué.

L’histoire est passionnante, et comporte la première poursuite digne de celles qui ensuite seront filmées par le maître au mont Rushmore ou en Ecosse pour « Les 39 marches ». Pour cette séquence, qui se doit se dérouler au British Muséeum, Hitch n’obtient pas l’autorisation nécessaire, mais fait prendre des photos et reconstitue le musée en studios.

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Tout le monde est amoureux d’Anny Onda, d’abord le scénariste Michael Powell, qui trouve divers prétextes pour l’emmener en forêt faire des photos. Hitch jaloux lui répond : « faites lui faire des photos avec la bite de son partenaire contre sa jambe ». Sur le tournage, pour éprouver l’actrice, il lui demande si elle a déjà couché avec des hommes ! Et votre serviteur en la voyant tombe aussi sous le charme se disant qu’après la tentative ratée de « The Manxman », cette-fois elle est l’épure d’une future Ingrid Bergman.

Le personnage qu’elle incarne est celui d’Alice White, petite amie d’un as de Scotland Yard, Frank Webber (John Longden). Elle a un immense portrait de lui dans sa chambre. Mademoiselle vit encore chez ses parents (joués par Sara Allgood et Charles Paton). Comme tous les amoureux, elle se dispute un jour avec Frank, tandis qu’un artiste-peintre, également pianiste et chanteur, Crewe (Cyril Ritchard) la drague.

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L’homme l’attire chez elle pour lui montrer ses estampes japonaises, pardon, pour la faire poser en tenue légère. Frank a vu Crewe partir avec elle. Une fois déshabillée (hélas pour nous, en 1929, le summum de l’érotisme, c’est d’être en combinaison), Crewe se jette sur elle pour la violer. Il lui a pris ses vêtements et veut la séquestrer. En se débattant, elle trouve un couteau et empêche l’homme de la violer. Elle est en état de légitime défense, mais panique.

Dans la rue, un repris de justice, Tracy (Donald Calthrop) espionne Alice et assiste à la scène. Il décide de la faire chanter. Frank, appelé sur les lieux, reconnaît le cadavre et trouve l’un des deux gants d’Alice. Le maître chanteur possède l’autre. Mais l'homme ignore qu'il a été vu au moment du meurtre par la concierge de Crewe (Hannah Jones)

La vieille femme, qui a besoin de lorgnons pour lire un mot et savoir si c'est elle qui l'a écrit lorsque la police l'interroge, a reconnu Tracy rôdant sur les lieux à l’heure du meurtre.

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Le témoignage de la vieille femme et son passé judiciaire en font un suspect, et le maître chanteur veut rendre l’argent. Frank veut le faire arrêter et lui faire porter le chapeau sauvant ainsi sa fiancée. Tracy s’enfuit, se réfugie au British Muséeum, monte sur les toits et se tue en tombant à travers la coupole de verre.

In extrémis, Frank empêche Alice de se dénoncer à l’inspecteur Valls (Harvey Braban), grâce à l’un de ces fameux tours de passe passe improbables que l’on trouve chez le maître. On retrouvera une situation similaire avec la superbe Sylvia Sydney dans « Agent secret ».

Parmi les scènes inoubliables, celle du rideau qui préfigure « Psychose » avec le couteau, cette-fois entre les mains d’une victime qui se défend. Le viol, non accompli, sera dans l’avant dernier film du maître « Frenzy » montré dans toute son horreur. La scène la plus percutante du film est le bras raide de l’agresseur qui surgit du rideau. Dans la rue, Alice croit le revoir.

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Hitch a gardé la scène avec les détectives du début muette, et intégré des scènes parlantes (refilmées) ensuite. Il a utilisé des bruits comme les cris d’oiseau, rires, klaxons de voiture, claquements de portes, pour couvrir le bruit…des moteurs des caméras. Il faisait très chaud sur le tournage, mais la reine tint à venir se rendre sur le plateau et se décoiffa (sacrilège) pour mettre un écouteur. Le premier film anglais parlant était un évènement national.

Tout le film repose sur les épaules d’ Anny Ondra. Elle est sublime, crédible dans chacun de ses regards, de ses gestes. C’est une artiste comme rarement on en a vu. Elle a ce "petit quelque chose" qui la rend différente. Là où d’autres héroïnes d’Hitchcock en faisaient des tonnes, elle reste sobre et joue la frêle créature. Un homme, une femme, un secret, c’est le point de départ de très nombreux films du maître, comme « Pas de printemps pour Marnie », « La maison du docteur Edwardes » ou « Les amants du Capricorne ». Anny Ondra aurait mérité une toute autre carrière. Son accent à couper au couteau (elle était tchèque) nous priva de la revoir dans d’autres films du maître, et c’est bien dommage.

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Alice ici, se croit au pays des merveilles, elle ne sait pas que l’invitation d’un artiste peintre peut cacher le sadisme d’un vicieux primitif qui se comporte comme un homme des cavernes. Elle est incarnée par une merveilleuse comédienne dans laquelle toute femme peut se reconnaître. Anny tournera jusqu’en 1943 essentiellement des films allemands. Elle passe à la postérité pour ses deux rôles chez le maître : le médiocre « The Manxman » et le présent film.

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La réussite de ce film, on la doit autant à l’interprète principale qu’à Hitchcock, qui a tourné une scène de huis clos assez longue, statique, qui aurait pu plomber son film. Mais pendant ce temps sans action, nous sommes avec Alice, Frank et Crew. Et surtout grâce à la comédienne, on ne s’ennuie pas, tant elle nous fascine.
Anny Ondra est tout à fait crédible en Alice femme enfant, que sa mère vient réveiller, qui tient la boutique de son père dans le confortable cocon familial, et ne sait pas qu’il ne faut pas suivre des inconnus qui peuvent se révéler de grands méchants loups.

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Avec ce second et dernier film, Anny devient (et seulement dans ce film) la première blonde hitchockienne. Elle a la classe des grandes (Bergman, Kelly) et si le destin l’avait fait naître plus tard, elle aurait été une merveilleuse Marnie.

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10. JUNO AND THE PEACOCK

Sueurs froides

 

En 1929, pour a firme BIP, Hitchcock s’attaque à son second film parlant, « Juno and the paycock ». Il s’agit d’une pièce de théâtre de Sean O’Casey, dont la première avait eu lieu en 1924 à Dublin. Un an plus tard, elle était représentée avec succès en Angleterre. Hitchcock disait que c’était l’une de ses pièces favorites.

L’intrigue se déroule pendant la guerre civile entre l’Angleterre et l’Irlande. L’une des premières scènes est une fusillade. S’ensuit de longs bavardages sur les irlandais républicains contre les indépendantistes. Boyle est in ivrogne invétéré.

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C’est du théâtre filmé, Paycock, c’est Boyle, qui doit son titre de capitaine à une mission de transport de charbon entre Liverpool et Dublin. C’est la femme « Juno » qui porte la culotte. Tous deux espèrent un héritage, mais le malheur les poursuit: l'héritage est donné à des cousins, la fille qui a fauté est enceinte, et enfin leur fils Johnny, qui a laissé sa santé dans la lutte armée irlandaise, meurt.

En tournant ce film, Alfred Hitchcok pensait à l’un de ses camarades du lycée Saint Ignatius, Reggie Dunn, devenu un terroriste de l’IRA. Il tua le maréchal Henry Wilson à Londres et fut exécuté en 1922. Le personnage du fils, Johnny, est inspiré par Reggie Dunn. Dans ce film, on trouve les prémices de l’extrêmisme idéologique, qui sera l’un des thèmes favoris de Sir Alfred par la suite.

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L’auteur de la pièce, Sean O’Casey, méprisait le cinéma, bien qu’il eut de bonnes relations avec Hitch. Il s’intéressa un temps au maître et voulu lui écrire un scénario original, « The green gates » Alma Reville, l’épouse du maître, ne supportait pas O’ Casey, un homme hostile au cinéma, et le projet tourna court.

Pour le rôle du capitaine Boyle, Hitch voulait Arthur Sinclair, l’interprète de la pièce, mais il dut porter son choix sur Edward Chapman. Le rôle de Johnny échut à un écossais, John Laurie (1897-1980). Cet acteur, qui reviendra dans "Les 39 marches", participa à trois épisodes des avengers: "Mort d'un grand danois", "Une petite gare désaffectée", "Mademoiselle Pandora". Le rôle de Juno est tenu par Sara Allgood.

Unité de lieux pour raisons économiques, la plus grande partie du film se déroule dans une pièce unique. Hitchcock fit une prise de son où on entend un disque, un cortège funèbre qui passe dans la rue, et une rafale de mitrailleuse.

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Annoncé en octobre 1929 par la BIP, le film fut tourné en novembre décembre. Il connut un certain succès lors de sa sortie au printemps 1930. O’Casey, vexé par la brouille qu’avait provoqué Alma, dénigra Hichcock toute sa vie. Hitchcock, qui aimait bien transgresser les règles, dut rester fidèle au texte. A Peter Bogdanovich, qui lui demanda s’il ne s’était pas ennuyé sur le tournage, Sir Alfred affirma son affection pour « Juno and the paycock ».

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Avouons -le , le film est difficilement supportable aujourd’hui. Si l’on ignorait que Sir Alfred pendant sa période anglaise avait fait « The lodger », « L’homme qui en savait trop », « Les 39 marches », « Jeune et innocent » et « Une femme disparaît », on s’inquiéterait vraiment en commençant une chronique de l’avant 1940.

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Lui qui fut servi par les plus grands compositeurs ensuite nous offre ici un tintamarre, entre phonographe et chants irlandais. Le jeu des acteurs est outrancier, mais c’est dû au fait qu’il s’agit de théâtre filmé.

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Difficile de sauver quoi que ce soit dans ce film : Les comédiens n'ont absolument aucun charisme, l'intrigue est une suite de malheurs digne du pire des mélos. La seule part de suspense est représentée par les deux hommes en imperméable qui évoquent des agents de la Gestapo, même si ce n'est pas l'époque. Ce sont des terroristes de l'IRA, venus chercher Johnny accusé d'avoir trahi un des leurs. Un film à voir pour des raisons historiques et pour connaître toute la filmographie du maître.

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En 1929, année du krach boursier, la firme BIP était en crise et beaucoup de réalisateurs furent licenciés, Hitchcock échappa à la purge. Mais il devait tourner en faisant un maximum d'économies, avec des bouts de ficelle, des pièces dont la rentabilité était quasi assurée d'avance. Les britanniques savaient que ce cinéma national n'était pas exportable, et ils veillèrent à ne plus engager d'acteurs étrangers, trop coûteux. Comme Anny Ondra qui retourna en Allemagne. Hitch l'avait faite venir pour "Blackmail" la même année 1929.

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