Hitchcock 40

Collection Alfred Hitchcock

Années 20 - Partie 1

1. The Pleasure Garden - 1925

2. The Lodger - 1926

3. Downhill - 1927

4. Le passé ne meurt pas (Easy virtue) - 1927 

5. Le masque de cuir (The Ring) - 1927

6. Laquelle des trois ? (The farmer’s wife) - 1928  





 1. THE PLEASURE GARDEN

 

 

Il faut bien commencer un jour, et "The Pleasure garden" est le premier film d'Hitchcock (Nous verrons cependant que ce n'est pas si simple et pas vraiment le premier). C'est un moyen métrage muet de 60 minutes, du genre mélodrame, tourné principalement en Allemagne, avec des extérieurs filmés en Italie.

Le métrage est co-produit par la firme allemande Emelka (souvent appelée MLK). Pour incarner le rôle principal, il était indispensable d'avoir une vedette américaine. Le choix se porta sur Virginia Valli, qui avait débuté à Chicago en 1915 aux studios Essanay, mais qui avait acquis le statut de star grâce à la Fox et Universal.

C'est ce qui est considéré comme le premier "vrai" film du maître, après sa carrière de dessinateur d'intertitres.
Le film a été produit par Michael Balcon de la Gainsborough.

Plus tard, Hitch dira à Truffaut qu'il n'était pas emballé par son premier opus : mélodramatique mais avec quelques scènes dont il était fier.

Alma Reville, la future femme de Sir Alfred, se rendit à Cherbourg pour accueillir Virginia Valli, mais aussi Carmelita Geraghty, qui arrivaient à bord de l'Aquitania. Elle les accompagna à Paris. Grevant le budget du film, les "stars" voulurent descendre au Claridge, sur les Champs Elysées...pour un film qui allait se tourner à Gênes!

Pendant ce temps, Hitch quitte Munich avec le comédien Miles Mander, qui incarne Levett. Très vite, le réalisateur prit en grippe Mander, qui sera le premier d'une longue lignée de comédiens et comédiennes avec lesquels le courant ne passera pas. Deux autres personnes les accompagnaient : Gaetano Ventimiglia (qui joue dans le film mais est aussi le directeur de la photographie) et un caméraman d'actualités. Les quatre larrons transportaient très peu de matériel, les caméras et de la pellicule. A la douane, Ventimiglia conseille à Hitch de ne pas déclarer la pellicule pour éviter les droits : les douaniers confisquent le tout. Le maître envoie à Milan un caméraman qui achète dix mille pieds de pellicule, alors qu'entre temps, la marchandise est dédouanée! Hitch se retrouve avec plus de film qu'il ne faut, mais le budget commence à être mis à mal. Le gros homme est contraint de télégraphier à Londres pour qu'on lui envoie de l'argent. Comme une peine d'argent n'arrive jamais seule, le maître se fait déposséder de son portefeuille qui contient tout son argent personnel : 10 000 lires. C'était beaucoup à l'époque. Hitch va alors emprunter de l'argent à ses comédiens, qui n'aimeront pas du tout cela.

Plus tard, devenu un réalisateur confirmé, il n'hésitera pas à raconter à qui veut l'entendre ses petits malheurs sur le tournage de "The Pleasure garden".

Le premier jour de tournage, qui était dans la deuxième semaine de mai 1925, l'actrice allemande qui joue la maîtresse de Mander a ses règles et ne peut entrer dans l'eau. Pathétique, Hitch ne comprend pas. Lui, qui se mariera avec Alma le 2 décembre 1926, ne savait pas comment une femme est faite et ignorait tout de la menstruation. Il avait pourtant 26 ans et il lui suffisait d'ouvrir un livre de biologie pour le savoir.

L'intrigue relate la vie de deux danseuses : l'une, Patsy (Virginia Valli) a un mari volage qui la trompe en Afrique avec une indigène. Levett, le mari (Miles Mander) a peu de charme : plus âgé que Patsy, portant moustache, il se révèle être un alcoolique.

L'autre, Jill (Carmelita Geraghty) se laisse séduire par un prince, Ivan (Karl Falkenberg) qui n'a rien d'attirant non plus. Elle rompt pour cela avec son fiancé, Hugh Fielding (John Stuart) qui est le seul "jeune premier" du film.

Au début de l'histoire, nous voyons Patsy se faire engager par Monsieur Hamilton, le patron du théâtre "Pleasure garden" (Georg H Schnell). Sa démonstration de danse nous laisse sceptique, mais elle est engagée. Il lui propose un cachet de cinq livres, elle en obtient vingt.

 

 

On trouve quelques idées de mise en scène dans ce film. Par exemple, lorsque Patsy rejoint son mari, il noie l'indigène qui revient le hanter sous forme de fantôme et l'engage à tuer avec un sabre sa femme.

Dans les scènes censées se dérouler en Angleterre, notons aussi la façon dont Hitch filme le chien de la famille Sidey.

Comme dans tout mélodrame, un ami de Hugh, très malade, abat d'une balle de révolver le mari alcoolique au moment précis où il allait occire sa légitime avec le sabre.

Ce film est tiré d'un roman de Marguerite Barclay, dont le nom d'écrivain était Oliver Sandys.

Avant ce film, Hitch s'était essayé à mettre en scène un film en 1922, "Number Thirteen", qui fut inachevé, et dont la copie de ce qui fut tourné est perdue. Mais "The Pleasure garden", s'il est considéré comme le premier film "officiel" du maître, l'est-il vraiment ? Eh bien non, il a co-réalisé "Always tell your life" en 1923 avec Hugh Croise, et a été assistant réalisateur de Graham Cutts pour "The White shadow" (1924), "The Passionate adventure " (1924), "The Blackguard" (1925) et "The Prude's fall" (1925). A quel moment, et avec les années il sera impossible de le savoir, peut-on le créditer comme co-réalisateur de certains films ? Car les récits varient sur les conditions dont Cuts et d'autres furent crédités comme seul réalisateur au générique.

Dans ce premier film "officiel", Alma Reville était son assistante et monteuse. Le tournage eut lieu au studio Geiselgasteig et au port de Gênes.

Film qui mélange les nationalités, on trouve deux actrices américaines (Virgina Valli et Carmelita Geraghty), un cameraman sicilien noble, le baron Gaetano Ventimiglia, un scénariste anglais, Eliot Stannard.

Aujourd'hui, "The Pleasure garden" a surtout valeur de document sur la préhistoire Hitchcockienne, mais bien malin celui qui aurait pu déceler dans cette oeuvrette qu'elle serait la première étape vers la carrière de celui qui reste le maître du suspense.

On le voit : compter les films d'Hitchcock au cinéma n'est pas simple : lors de la présentation de "Complot de famille" en 1976, il déclare que c'est son 53e film, alors qu'il en a tourné 54. On pouvait penser que certains incluaient le film inachevé de 1922 "Number Thirteen".

Eh bien non, en fait le réalisateur conteste la paternité d'un film de 1930, "Elstree calling" Le film est officiellement attribué au seul Adrian Brunel, mais Hitch y a réalisé des sketches et "interpolations". Casse-tête pour le critique. Avec Hitchcock, rien n'est jamais simple, tout est trouble. Il aurait en fait réalisé une bonne partie du film mais l'a fait créditer à Brunel, le trouvant épouvantable...

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2. THE LODGER

 

Après « The Pleasure garden », le producteur Michael Bacon engagea Hitchcock pour un deuxième film et lui dit de rester en Allemagne. Hélas, de « The Mountain eagle », dont la copie nitrate s’est décomposée au fil du temps, il ne reste que…six photographies.

Cela ne gênait pas le maître qui considérait son troisième film, « The Lodger », comme son premier « vrai » film.

Le roman est signé Belloc Lowndes et évoque de façon détournée l’histoire de Jack l’éventreur. Dans le roman, publié en 1913, un mystérieux locataire est soupçonné par sa logeuse d’être un tueur en série.

Pour le rôle principal, on fit appel à Ivor Novello qui s’était fait connaître en composant des chansons populaires pendant la première guerre mondiale. Novello était homosexuel, mais ses admiratrices ne le savaient pas, ce n’était connu que dans son entourage.

On décida de développer le rôle de la fille de la logeuse, Daisy Bunting (Incarné par une comédienne simplement appelée « June » qui cache en fait la danseuse June Howard-Tripp).

L’une des scènes sera une anticipation de « Pyschose ». Daisy prend un bain et le locataire descend et essaie d’ouvrir la porte.

Les parents de Daisy étaient incarnés par Marie Ault et Arthur Chesney.

Mais il fallait « innocenter » le logeur en raison de la popularité de Novello, qui ne pouvait décevoir son public dans le rôle d’un tueur.

Pour cela, Elliot Stannard, le scénariste, imagina une tentative de lynchage du locataire où la police le sauverait et révélerait que le vrai tueur venait de frapper ailleurs.

Une fois le scénario rédigé, Hitchcock le dessina en une centaine de plans.

Le tournage commença en mars 1926. Joe Chandler, le policier petit ami de Daisy, fut joué par Malcolm Keen.
La scène la plus trépidante du film montre le locataire marcher dans sa chambre vu en-dessous, la caméra filmant à travers un plancher de verre.

A sa sortie en janvier 1927, le film rencontra un grand succès. Toute sa vie, le maître voudra en faire un remake, mais ne put que filmer deux déclinaisons qui ne sont pas des remakes : « L’ombre d’un doute » et « Frenzy ».

L’image a beaucoup souffert. Elle est tantôt jaunie (scènes d’intérieur), tantôt bleue (extérieurs).
Sous le nom de « The avenger » (« Le vengeur »), la presse décrit les crimes de l’individu introuvable et menaçant qui terrorise la ville. Hitch va nous montrer jusqu’aux rotatives qui annoncent le septième meurtre du vengeur.

Sir Alfred ne se trompait pas en disant que c’était son premier film qui compte, car malgré la piètre qualité de l’image, le film est captivant d’un bout à l’autre.

Joe, le policier, croyant se rendre intéressant, dit à Daisy : « Moi aussi, j’aime les blondes, comme le vengeur ».

Sur chaque victime, on trouve un triangle. Joe lui, s’amuse à couper dans la pâte à pain des cœurs qu’il donne à Daisy.

Malcolm Keen fait beaucoup trop vieux face à June. Il était né en 1892 et la danseuse-actrice en 1901, mais à l’image, la différence d’âge semble encore plus accentuée.

Pour bien montrer la référence à Jack l’éventreur, nous voyons des torches lampes murales s’éteindre dans les rues, après avoir dessiné des ombres fantômatiques lorsque le locataire s’approche de la porte de la maison.
Par sa simple écharpe lui cachant le visage (pour éviter le froid du fog londonien), le locataire effraie. Ivor Novello roule des yeux effrayants qui en font le suspect idéal.

Hitchcock le filme sous le jour le plus inquiétant, alors que le visage du comédien ne suscite pas en soit la peur mais plutôt la douceur.

Son manteau rappelle la cape de « Nosfératu » qui avait marqué le maître lors de ses tournages en Allemagne.
En retournant tous les tableaux qui montrent de belles femmes blondes, le locataire s’attire la suspicion de la mère de Daisy. Il dit ne pas aimer les tableaux et souhaite qu’on les accroche ailleurs. Cela fait rire Daisy.
Tandis que le pensionnaire se montre plus aimable et joue aux échecs avec Daisy, en ayant dans l’intertitre à double sens « Attention, je vais vous avoir », une réflexion qui peut être prise à deux niveaux (« Je vais vous avoir parce que je suis le tueur »), Joe apprend qu’il est nommé sur l’affaire. Il y a eu une huitième victime.
En s’amusant, Joe mets les menottes à Daisy. Hitch racontera à Truffaut qu’il s’agissait là d’une allusion à caractère fétichiste et sexuel.

Joe commence à avoir des soupçons sur le locataire, mais la mère de Daisy le détrompe. Pourtant, lorsqu’il sort, la nuit, il arrive à inquiéter Mrs Bunting. Nous assistons peu après au neuvième meurtre du vengeur, que nous ne verrons que de dos. Hitchcock, par sa mise en scène, fait tout pour accuser le locataire.
Le film évolue dans un climat de tension qui s’accentue comme la peur de la logeuse. Mais aussi la jalousie extrême de Joe.

 

 

Plus ou moins volontairement, l’attitude étrange du locataire fait tout pour le rendre suspect.

« Ils ne faut plus qu’ils restent seuls » dit la mère, qui craint autant pour la vertu que la vie de sa fille. La colère vient aux parents lorsque le locataire offre une robe à Daisy. Puis c’est la scène du bain qui s’enchaîne, évoquée plus haut.

Un dialogue s’instaure à travers la porte, Daisy nue drapée dans un peignoir. Le locataire lui demandant si elle n’est pas fâchée pour la robe.

Hitchcock prend un malin plaisir à brouiller les pistes et égarer le spectateur, ainsi le locataire observe sur sa table une carte de Londres sur laquelle est dessiné… un triangle.

Daisy, amoureuse du locataire, sort dans la nuit avec lui, et se fait surprendre par Joe sur un banc. Elle le congédie et lui signifie la rupture.

Avec les moyens de l’époque, c'est-à-dire le muet, Hitchcock réalise son premier chef d’œuvre.

Avec un mandat, Joe vient en compagnie de deux collègues policiers fouiller la chambre du locataire. On mesure que la part de jalousie est bien plus importante que celle des soupçons qu’il peut concevoir sur le fait que le locataire puisse être le vengeur.

L’arrestation du locataire devient inévitable lorsque Joe trouve un pistolet, des coupures de journaux sur le vengeur et une photo de sa première victime. L’homme tente de se justifier en disant que c’est sa sœur assassinée. Hitch entretient l’ambiguïté, puisque le triangle (le plan des meurtres selon Joe) est découvert également.

Menotté, le locataire s’enfuit et donne rendez-vous à Daisy au lampadaire, endroit où ils s’étaient embrassés. Elle le rejoint et nous voyons en flash-back le premier meurtre du vengeur au bal des débutantes, en l’occurrence la sœur de notre héros.

Sur son lit de mort, la mère du locataire lui fait jurer de venger sa fille.

Le suspense final préfigure nombre de fins de futurs films du maître. Joe apprend que le vrai vengeur a été arrêté, mais il vient juste de provoquer une chasse à l’homme. Le locataire menotté a été dans un bar mené par Daisy boire un cognac, mais les gens ont remarqué qu’il était entravé. Joe sauvera son rival in-extremis du lynchage.

La fin heureuse, après un passage à l’hôpital, montre les parents approuver l’union de leur fille avec le suspect entièrement blanchi.

Ce film est le modèle de tant de suspenses à venir pour Alfred Hitchcock.

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3.  DOWNHILL

 

 

 

Au retour de son voyage de noces, Hitch décide d’exploiter la popularité de son comédien de « The lodger », Ivor Novello.

La firme Gainsborough avait les droits de la pièce « Down Hill » (en deux mots) qu’avait jouée Novello. Un étudiant vedette de rugby, Roddy Berwick (Ivor Novello) endosse la faute d’un ami et est chassé du collège et par son père.

« Downhill » peut se traduire par « Déclin » ou encore « Pente descendante ». Il fut exploité aux Etats-Unis sous le titre « When boys leave home ».

Agé de 34 ans, Novello devait jouer le rôle d’un étudiant de 20 ans. Cela ne paraissait pas crédible au maître, alors qu’au théâtre, cette énormité passait. Voyant qu’il avait affaire à un mélodrame, Hitch voulut ajouter des scènes comiques, mais le studio les coupa.

 

Pour le scénario, il n’eût pas son mot à dire, tout était rédigé par Angus MacPhail.

Son seul apport personnel dans ce film de commande était des petites astuces de réalisation. Par exemple, Hitch filme en gros plan un homme en tenue de soirée qui se révèle être… un serveur de restaurant. La scène n’est qu’un trompe l’œil puisqu’il s’agit d’un spectacle de night club. Hitchcock espérait que des virtuosités de ce genre le feraient remarquer pour réaliser des projets plus ambitieux.

Mabel, serveuse lors de la fête du collège (Annette Benson) donne rendez vous dans le magasin où elle est vendeuse à deux amis, Roddy et son meilleur ami Tim Wakely (Robin Irvine). Sur la musique d’un phonographe avec un 78 tours, ils dansent.

Mabel chasse les marmots qui viennent acheter des bonbons, voulant rester seule avec les deux garçons qu’elle tente de séduire l’un après l’autre.

Puis, les deux copains sont convoqués chez le directeur du collège. Mabel accuse l’un des deux de l’avoir séduite. Elle est enceinte, et porte l’accusation, après une hésitation, sur Roddy. Il sera chassé du collège, puis par son père.

Tout d’abord, devant l’attitude de Tim, Roddy comprend qu’il est le père de l’enfant et que la fille l’accuse lui car son père est riche et doit payer s’il veut étouffer le scandale. Quelques plans avant, Roddy était le héros du collège et se voyait offrir le poste de chef des collégiens pour l’année suivante.

Le directeur (Jerrold Robertshaw) n’est pas le genre d’homme à plaisanter sur la morale. Il est d’ailleurs révérend.

 

 

Alors que le révérend lui annonce son renvoi, le seul soucis de Roddy est de manquer le prochain match de rugby, argument du scénario qui faisait beaucoup rire Hitchcock.

Le réalisateur avait dans le même temps le sentiment de réaliser un navet, comme il le confiera plus tard à François Truffaut.

« Downhill », de 1927, a été restauré, et l’édition en DVD propose une image très nette, surtout si l’on compare avec « The Skin game » de 1931 assez détérioré.

Lorsque Roddy rentre chez lui, et qu’il est accueilli par sa mère (Lilian Braithwaite) en présence d’un domestique, nous comprenons qu’il appartient à la haute société, tandis que son ami, boursier, aurait tout perdu s’il avait été renvoyé.

Laissant le hasard guider ses pas après l’affrontement avec son père, Sir Thomas (Norman Mc Kinnel), nous voyons Roddy prendre le métro.

Le film enchaîne avec le plan cité plus haut d’Hitchcock, où Roddy est devenu comédien de music hall. Il incarne un serveur.

Il ramène un porte cigarette qu’a perdu la vedette de l’endroit, Julia Fotheringale (Isabel Jeans) et en tombe amoureux. La scène est assez cocasse, puisque l’action se déroule alors que le riche amant de la belle, Archie (Ian Hunter) leur tourne le dos, assis dans un fauteuil devant un whisky.

Rentrant dans sa sordide chambre de bonne, Roddy reçoit un télégramme qui lui annonce un héritage de sa marraine : elle lui lègue 30 000 livres.

Habillé en homme du monde, il retourne voir Julia. L’amant comprend que Roddy a fait fortune. Il se laisse offrir un cigare, et donne un gros paquet de factures de Julia à son « successeur ».

Les noces de la célèbre actrice Julia Fortheringale avec le fils Berwick font la une de la presse mondaine.
L’actrice est coûteuse : en peu de temps, le compte en banque de notre héros passe de 30 000 livres à 212 ! De plus, Julia n’est guère fidèle puisqu’elle revoit Archie qu’elle cache dans un placard. Roddy l’y débusque et les deux hommes se battent. Rodney veut chasser l’épouse et l’amant, mais la belle rétorque que l’appartement est à son nom, et c’est lui qui se retrouve à la rue.

Ah, les comédiennes, toutes les mêmes. On se ruinerait pour elles. Cet aspect du mélodrame n'est pas exagéré. Il faut bien un peu de véracité pour que le public morde à l'hameçon.

On retrouve le malheureux en France dans un bal où pour survivre, il est un danseur pour vieilles dames. Il prend 50 francs pour une danse. La patronne du dancing lui laisse 5 francs sur 50. Pour les studios anglais, partir en France n'est pas exactement valorisant...

A l’une de ses « clientes », au physique particulièrement ingrat, il raconte sa déchéance.

Furieux d’être exploité par la patronne, il donne sa démission, et se retrouve à Marseille dans un milieu glauque, malade.

Dans son délire, il revoit son père, Julia, Mabel, la vieille femme au physique ingrat.

L’un des « apaches » marseillais, un black, le ramène à Londres pour recevoir une récompense. La bande a trouvé une lettre que Roddy avait écrite à son ami de collège Tim. La traversée dure cinq jours (de délire pour Roddy). Mais cinq jours pour traverser la Manche, même en 1927, paraissent incohérent, où alors ils ont pris le bateau...à Marseille.

Il s’échappe et regagne « au jugé » le domicile familial où son père lui demande pardon. Sa mère le prend dans ses bras, et la dernière image nous montre le héros ayant retrouvé sa place dans l’équipe de rugby.

Est-ce Ivor Novello, qui a un magnétisme exceptionnel, la qualité de l’image restaurée, ou la mise en scène de Hitch avec des trouvailles intéressantes comme les hallucinations de Roddy qui voit son père en bobby, mais le film est loin d’être ennuyeux.

 

 

Pour l’époque (1927), il est vraiment réussi. « The Pleasure garden » à côté est atroce. « Downhill » dure 82 minutes où jamais ne vient poindre l’ennui. Le manque d’intertitres suffisants empêche parfois la compréhension de certaines situations, mais le film vu l’époque, le budget, le contexte, est nettement plus inspiré que « Meurtre » ou « The Skin game ».

« Downhill » est désormais disponible en bonus du DVD « Le chant du Danube ». Il a été diffusé aussi au ciné club dans un cycle années 20 qui comprenait aussi « The lodger ». Mais quelle différence d'image entre cette restauration et l’enregistrement VHS que l’on pouvait faire à l’époque (années 90).

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Deux melons : le film vaut bien « Frenzy » et surpasse les indigestes « Mais qui a tué Harry ? » et « Le faux coupable ».

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4. LE PASSÉ NE MEURT PAS
(EASY VIRTUE)

 

En mars 1927, Alfred Hitchcock ne prend aucun repos (il n’a pas fini le montage de « Downhill ») et se lance dans l’adaptation de la pièce de Noel Coward « Easy virtue » qui traite d’un sujet tabou : « Le divorce ».

Hitch profiterait du tournage à Nice pour rajouter un plan en transparence à « Downhill ».

Pour gagner du temps, il engage une partie de la distribution de son précédent film. Coward, l’auteur, vint sur le tournage de « Downhill », mais ne voulut pas participer à l’adaptation de la pièce, il tenait juste à faire la connaissance du maître.

Pour l’adaptation, trois scénaristes se collèrent à la tâche : Eliot Stannard, Ivor Montagu et Angus MacPhail. De la distribution de « Downhill », Hitch reprit Isabel Jeans, Ian Hunter, Robert Irvine et Violet Farebrother.

Très vite, Sir Alfred se heurte à un problème : pour restituer le texte de Coward, il ne dispose que des intertitres. Il va les multiplier, mais cela se révèlera insuffisant.

Larita Filton (Isabel Jean) est accusée d'avoir trompé son mari( Franklin Dyall), jugée pour adultère et contrainte de divorcer, malgré ses dénégations. En effet, elle accuse son mari d’être un alcoolique. Dans une scène de flash-back, on voit Larita poser pour un peintre auquel elle se confie à ce sujet. Mais une piètre attention est accordée à Larita par le juge.

Toujours dans ce flashback, nous assistons aux assauts du peintre envers Larita, tandis que tous deux se font surprendre par le mari. Bien qu’armé d’un pistolet, le peintre reçoit une rossée à coups de canne par le mari. L’avocat de ce dernier produit les pièces accablantes au procès, ce qui accentue l’opprobe jetée sur l’épouse.
Au bout de 15 minutes, le verdict tombe. Il faudra attendre la 17e minute pour sortir du tribunal, scène trop longue et ennuyeuse.

Il est réellement difficile de se passionner pour ce film, tout d’abord en raison de l’image extrêmement dégradée. Mais aussi de l’absence de comédien charismatique.

Hitch filme ensuite une partie de tennis. Larita, au bord d’un court, reçoit une balle dans l’œil. On peut dire que John Whittaker, le joueur, lui a « tapé dans l’œil » au sens propre comme au figuré.

La presse à scandale se délecte de son histoire et contraint la jeune femme à s'exiler sur la côte d'Azur. Mais même dans une réception d’hôtel, ses compatriotes touristes la reconnaissent.

Au bord de la Méditerranée, la vie semble reprendre le dessus. Mais après la scène du tribunal, celle de la terrasse sur la côte d’azur s’éternise à son tour (17e à 25e minute). On peut imputer cette lourdeur à Hitchcock.

John Whittaker (Robin Irvine) s'éprend de Larita et l'épouse. De retour en Angleterre, dans la famille de John, la jeune femme comprend qu'on n'efface pas son passé si facilement...

La pesanteur de la réalisation se retrouve lors du retour en Angleterre. Train, taxi…

A partir de la rencontre avec sa nouvelle belle famille, le film gagne un peu en légereté (38e minute) mais la réflexion que l’on peut se poser est que sur une durée de 1h17, Hitchcock a déjà largement plombé son film. Il a multiplié les scènes inutiles, que le spectateur comprenait sans cet appesantissement.

On assiste alors à l’attitude hostile de la mère de John (Violet Farebrother) envers Larita. De plus, celle-ci passe très vite, à tort ou à raison, pour une alcoolique.

L’intertitre nous apprend que la mère joue alors un double jeu : en société, elle fait comme si elle adorait sa société, tandis qu’en privé, elle devient un « fardeau » (« Burden »).

Hitch est vraiment à côté de la plaque, par exemple, dans la scène où Larita se retrouve seule dans sa chambre, et où son visage exprime la déconvenue, il la filme de loin, au lieu de faire un gros plan.

Isabel Jeans est ici moins convaincante que dans « Downhill ». Peut-être une erreur de casting ?

Larita finit par dire à son mari que la haine que lui voue sa famille a déteint sur lui.

La mère se révèle une ennemie implacable, tandis que le père (Frank Elliot) soutient que la passé de sa bru ne les regarde pas.

« Dans notre monde, dit la mère, votre passé nous couvre de honte » dit la mère. « Dans votre monde, vous n’acceptez pas grand-chose » répond Larita.

Violet Farebrother est la femme au physique ingrat de « Downhill ». Elle n’a nul besoin d’accentuer par son jeu sa cruauté envers sa belle-fille.

Larita se retrouve face à l’homme qui a révélé son passé dans la presse. Elle fait une danse avec lui et avoue avoir fait une bêtise en épousant John Whittaker. Elle déclare en prenant une pose légère que c’est ainsi que sa belle-famille l’a toujours vue.

La dernière scène montre un moment d’affection entre Sarah (Enid-Stamp Taylor) et Larita. Puis, après ce moment de répit, c’est l’annonce du second divorce de Larita. Nous semblons être revenus en arrière, puisqu’à nouveau, la « célèbre » (notorious) Larita, comme l’appellent les journalistes et les touristes, divorce à nouveau.

 

 

A travers ce film, Sir Alfred a essayé de dénoncer la justice de l’époque et l’attitude vis-à-vis du divorce.

Il confia à Truffaut avoir rédigé son pire intertitre en faisant dire à Larita : « Il ne reste plus rien à tuer ».

Durant le tournage, le cadreur et éclaragiste Claude Mc Donnell tomba malade, et Hitch eut du plaisir à le remplacer. Il aimait aussi son plan filmé à travers le monocle du juge regardant l’avocat, suivi d’un gros plan. Impossible trucage à l’époque, Hitch utilisa un monocle géant. On a ainsi l’impression qu’il n’y a pas de coupures.

Néanmoins, le film est un désastre. Même avec indulgence, il est difficile à regarder aujourd’hui.

Fin mai 1927, « Le passé ne meurt pas » mis en boîte, Hitchcock avait terminé son contrat avec la Gainsborough et en signait un nouveau avec la BIP, dirigée par John Maxwell.

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5. LE MASQUE DE CUIR
(THE RING)

 

En 1927, pour son sixième film, Hitchcock qui passe au studio BIP, a acquis davantage de liberté. Il peut donc choisir ses vedettes : Lilian Hall-Davis sera Mabel, la jolie caissière. Le réalisateur l’admirait depuis qu’il l’avait vue dans « The passionate adventure ». Il fut surpris lorsqu’elle se révéla très timide.

Pour le rôle principal, le boxeur amateur One round Jack, il fit appel à un vrai boxeur, Carl Brisson, ancien champion danois. Ian Hunter, après « Downhill » et « Le passé ne meurt pas », est le rival du héros, le boxeur australien Bob Corby. L’entraîneur de ce dernier est campé par Gordon Harker, qui était souffleur au théâtre.

Dans une fête foraine, One round Jack se mesure à tous les candidats qui se présentent. Il les met KO. Il est le petit ami de Mabel, la caissière, et voit d’un mauvais œil un étranger la courtiser. Il affronte cet homme qui est un champion australien, Bob. Ce dernier gagne.

Jack épouse Mabel après être devenu professionnel. Mais sa jalousie le ronge, car Bob tourne toujours autour de sa femme. Après une violente dispute, Mabel quitte son mari. Le soir où les deux rivaux vont s’affronter, elle est dans le public.

Sir Alfred aimait la boxe, il assistait régulièrement aux matchs, et donc il était dans son élément pour faire ce film.

Le tournage eu lieu en juillet août 1927. Pour le film, Hitch ramena d’Allemagne le procédé Schüfftan qu’avait inauguré Fritz Lang dans « Metropolis ». Cela permettait de tourner dans un lieu public sans demander d’autorisation. Il reçut une critique élogieuse à sa sortie. Avec ses surimpressions, ses cadrages penchés, « Le masque de cuir » est un hommage au cinéma allemand et particulièrement à Fritz Lang.

L’humour n’est pas absent du film : ainsi ce spectateur qui veut affronter Jack, se prend les pieds dans les cordes, et s’assomme avant tout affrontement, à la risée générale du public. Ou ce stand où le public doit lancer des projectiles pour faire tomber un noir coiffé d’un haut de forme d’une planche.

Le film restitue bien l’atmosphère foraine, le camelot qui harangue le public moqueur afin qu’il vienne assister au match (ayant vu que les ventes de la billetterie laissaient à désirer) et réussit à les faire entrer en est un exemple.

Après s’être laissée embrasser avec fougue par Bob, Mabel va voir la cartomancienne dans sa roulotte.

On s’étonne que Hitch ait d’emblée voulu Lilian Hall-Davis, car elle n’a pas le physique d’une femme suscitant autant de passion. Isabel Jeans avait plus la tête de l’emploi.

Lors de la scène du mariage, tout le monde comprend ce que le prêtre est censé dire, et les intertitres sont bien inutiles.

Jamais ennuyeux, « Le Masque de cuir » est une bonne surprise, bien que les thèmes de l’univers du maître (crimes, coupables, secrets) n’y soit pas présents.

La réussite de Jack est symbolisée par son nom écrit de plus en plus grand sur l’affiche au fur et à mesure que l’on avance dans le métrage.

Carl Brisson et Ian Hunter sont excellents dans leur interprétation. Les surimpressions permettent de montrer les sentiments des personnages.

Puis, Hitch nous montre la désagrégation du mariage de Mabel et Jack. Dans une scène terrible, Jack brise le portrait de Bob et arrache la robe de sa femme. Puis Jack frappe Bob après que celui-ci lui ait versé un verre de champagne, et que le mari furieux l’ait volontairement renversé.

La mise en scène du match final est parfaitement bien agencée. Hitchcock tient en haleine le spectateur quand à l’issue de la confrontation. Motivé par la jalousie, Jack va-t-il prendre sa revanche ?

Durant un corps à corps, Hitch zoome sur Mabel que Jack aperçoit dans le public. Symboliquement, c’est à partir de cet instant que Jack commence à perdre le match, ce qui bouleverse sa femme.

Revigoré par l’amour de son épouse qui l’enlace alors qu’il récupère dans le coin du ring, Jack repart de plus belle dans la lutte. Bob en regardant Mabel dans la foule ne peut éviter à son tour un coup.

La dernière scène montre la réconciliation du couple, la femme ôtant le bracelet que lui a offert Bob et que l’on vient porter à ce dernier dans les coulisses. Il le jette.

Un excellent film de la préhistoire de la carrière du maître.

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6. LAQUELLE DES TROIS?
(THE FARMER'S WIFE)

 

Tout d’abord, dans la mesure où il est question d’une liste de quatre (voir cinq) femmes, celui qui a donné le titre français n’a pas vu le film !

Dans la période années 20 et 30 du maître, certains films sont bien conservés, d’autres ont l’image dégradée avec le temps.

 « Laquelle des trois » fait partie de la première catégorie. Mais si l’image est agréable, pour Sir Alfred, c’était un film non personnel, une pièce de théâtre filmée, un travail de commande, adapté de la pièce d’Eden Philpots.

Dans le rôle du fermier veuf à la recherche d’une épouse, on trouve Jameson Thomas. Hitch reprit Lilian Hall-Davis du « Masque de cuir ». Cette comédienne ne devait pas s’adapter au cinéma parlant. Elle se suicida le 25 octobre 1933 en ouvrant le gaz et en se tranchant la gorge.

Gordon Harker faisait dans ce film une performance dans le rôle d’un rustre, Churdle Hash, et c’est de lui que le spectateur se souvient le mieux.

A travers ce fermier qui a peu de succès avec les femmes, Hitch racontait sa propre histoire. Il en fait un film assez misogyne.

On remarque dans ce film beaucoup plus d’intertitres que d’habitude.

 

Nous assistons à l’agonie de Mrs Silbey Sweetland (Mollie Ellis). Le veuf se met en vite en quête de se remarier, tandis que son homme de main Churdle se moque de lui dans son dos, en se confiant à la bonne, Araminta Dench, que sur son lit de mort, la disparue avait appelé « Minta ». C'est d'ailleurs ainsi que tout le monde l'appelle pendant le film.

Churdle fait tout pour se rendre insupportable. Il essaie de prendre une bouteille de vin, de se faire servir, ou lors d’un repas de mariage, reste après tout le monde pour manger les restes.

Si le fermier est guindé, son domestique est tout son contraire. Il est, malgré son air revêche, et son costume de quasi clochard, l’élément comique du film.

Le fermier Sweetland va peut-être chercher bien loin ce qu’il a à portée de main (sa bonne). Le comédien prend des poses qui montrent la tristesse de son personnage. Il est certain que, peu gâté par la nature, Hitchcock a du beaucoup se reconnaître dans le personnage de la pièce et le faire sien.

Hitch réussit des trucages en montrant par transparence une table vide, et suivant la pensée mélancolique de Steewtland comment elle était avant.

La bonne conseille quatre prétendantes à son patron : Thirza Tapper (Maud Gill), Louisa Windeat (Louie Pounds), Mary Hearn (Olga Slade), Mercy Bassett (Ruth Maitland). Parti à cheval dans son plus beau costume, il prétend vouloir participer à une chasse au renard. Il se rend chez Louisa, mais la femme le nargue et rit de lui en disant qu’elle est bien trop indépendante pour être son genre de femme. Furieux, il claque la porte, s’en prend aux deux lads, et rebrousse chemin.

Vient le tour de Thirza. Elle le fait attendre des heures quand il arrive chez elle car elle n’est pas habillée. Franchement laide et faisant plus vieille que Sweetland, elle s’évanouit quand il la demande en mariage. Loin d’être flattée, elle repousse l’homme. C’est à cette occasion que nous apprenons le prénom du fermier, Samuel.

Deux noms de barrés sur la liste.

Malgré l’outrance des situations, le film est une charge féroce contre la dureté des femmes, vu bien entendu de la part d’Hitchcock.

Invité à une « party », Samuel Sweetland retrouve Thirza la mijorée et Louisa l’indépendante. Mais aussi la grosse Mary Hearn, qui ne pense qu’à manger. Lorsqu’il lui fit sa demande, elle lui rit au nez « A votre âge » ?
Les trois femmes que nous avons vues sont des « tue l’amour ». Alors que la soubrette Araminta est amoureuse de son patron, et d’un physique gracieux. Mais elle n’ose l’avouer.

Une chasse à cour amène des buveurs dans le bar de Mercy Bassett. Mais Cupidon n’est pas de la partie et les circonstances font que Samuel ne peut compter fleurette à Mercy, tandis que Thirza se vante auprès d’elle qu’elle aurait pu être, si elle avait voulu, la femme du fermier.

Oubliant la liste de quatre noms, Sweetland fait sa demande à sa bonne qui l’accepte.

C’est alors que la grassouillette Mary Hearn et la mijorée Thirza changent d’avis toutes deux, et trop tard. Si Thirza accepte sa défaite avec classe et serre la main d’Araminta, nous avons droit à une crise d’hystérie de Mary.

La fin est interminable et l’on souffre avec Hitchcock d’avoir dû endurer ce film sans identité, cruel et mal fagoté.

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