saison 1 saison 3

Saga James Bond (1962-...)

Ère Timothy Dalton


1. TUER N'EST PAS JOUER
(THE LIVING DAYLIGHTS)

Scénario : Richard Maibaum & Michael G. Wilson
Réalisation : John Glen

- Whoever she was, I must have scared the living daylights out of her.

Le 27 juin 1987, Lady Diana et le Prince Charles présidaient à la première londonienne des nouvelles aventures de James Bond. À cette occasion allait se révéler le nouveau titulaire du rôle, ayant la lourde charge de succéder à Sir Roger Moore. Un véritable défi !

Tuer n'est pas jouer débute par l'une des meilleures séquences d'introduction de la saga. Le superbe site du Rocher de Gibraltar (et ses singes !) se voit admirablement utilisé et mis en scène au cours d'une scène d'action absolument trépidante. Le film s'amuse à différer quelque peu la découverte du nouveau Bond, tout comme jadis avec Lazenby mais aussi lors du retour de Sean Connery.

Un procédé toujours aussi efficace, d'autant que l'apparition de Timothy Dalton reste fort bien amenée. Le film met également ici toutes les chances de son côté pour séduire son public anglais, le Piñon demeurant certainement le plus prestigieux des ultimes confettis de l'Empire malgré les efforts réitérés de l'Espagne…

Ce lancement particulièrement relevé se relaie fort efficacement par la superbe musique de John Barry et de A-ha. Vendue à plus de deux millions d'exemplaires, ce titre demeure l'un des plus grands succès du groupe norvégien et une chanson emblématique de l'époque, quasiment au même titre que le A view to a kill des Duran Duran. Cet air particulièrement entraînant vient opportunément à la rescousse d'un générique aux images assez convenues et peu inspirées. Pour son ultime participation à la saga, John Barry nous offre par ailleurs une bande-son toujours aussi efficace.

Celle-ci s'orne également de deux titres des Pretenders (qu'écoute Nécros sur son walkman), un groupe particulièrement populaire auprès des fans de Chapeau Melon pour le très connoté clip de Don't get me wrong ! La violoncelliste Kara nous vaut également la présence de plusieurs sublimes morceaux de musique classique, Mozart, Dvorak, et Tchaïkovski venant encore enrichir la déjà superbe bande son.

L'intrigue du film se montre réellement passionnante, alliant un retour très réussi aux standards et à l'atmosphère des récits d'espionnage de la Guerre Froide à un complot finalement essentiellement crapuleux. L'histoire se montre ainsi très évocatrice de cette période d'agonie de l'affrontement des blocs marquée par le crépuscule des idéologies et le triomphe prochain de l'argent roi.

L'évocation (passablement romantique) de la guerre d'Afghanistan achève d'insérer agréablement le récit dans son temps alors que les éléments culturels délicieusement 80's se montrent plus rares que dans Dangereusement vôtre (à lire l'excellente BD de F'Murr Le char de l'État dérape sur le sentier de la guerre, se déroulant précisément en 1987).

Les auteurs ne confondent pas complexité et confusion, et cette histoire aux multiples rebondissements et au double jeu si typiques de l'espionnage s'exécute en une mécanique parfaitement huilée. Elle nous entraîne dans une passionnante balade autour du monde.

John Glen filme l'ensemble avec un vrai sens de l'image, exprimant parfaitement l'atmosphère des divers lieux visités même si l'on reconnaît aisément les panoramas et l'architecture du Maroc dans ce que l'on nous présente comme étant l'Afghanistan…

Le metteur en scène se montre vraiment particulièrement inspiré, avec un goût toujours marqué pour les scènes d'action toniques et rondement menées. Outre son époustouflante séquence initiale, Tuer n'est pas jouer accumule ainsi à plaisir les moments forts, tels le passage du pipeline, la poursuite sur les toits de Tanger, l'attaque du camp soviétique, ou le raid de Nécros sur une grande demeure anglaise ; la prestigieuse Stonor House, évoquant fort agréablement de nombreux décors des Avengers (pour l'anecdote, Tanger, nid d'espions, se voit également évoqué dans l'excellent Le point de mire). On y retrouve avec plaisir le perroquet de Rien que pour vos yeux, ces trop rares liaisons entre épisodes demeurant toujours aussi divertissantes. Un oiseau qui en savait trop ?

On apprécie également l'espace idéalement délimité imparti aux différents gadgets, astucieux et soutenant l'action sans la saturer ni la dénaturer. Après la longue parenthèse Lotus propre à la période Roger Moore, on renoue également fort plaisamment avec les Aston Martin, même si à vrai dire la nerveuse V8 Vantage Volante ne fera pas d'ombre à la légendaire DB5. La poursuite sur glace particulièrement mouvementée s'inscrit néanmoins parmi les moments les plus saillants de cette grande tradition bondienne, avec une technologie et des péripéties n'ayant rien à envier à Goldfinger. Encore et toujours l'on regrettera la surabondance de placements de marques, avec notamment un Q se fournissant avec une rare insistance auprès d'un grand groupe hollandais d'électronique…

Néanmoins, le succès du film allait bien entendu se jouer avant tout sur la prestation offerte par Timothy Dalton. Ce grand acteur de théâtre shakespearien, formé à la RADA, également aperçu dans des productions aussi diverses que l'académique Mary Stuart (1971) ou le kitschissime Flash Gordon (1980), accède au rôle après un processus passablement tourmenté.

Pierce Brosnan fut ainsi sérieusement envisagé, mais à son corps défendant demeure lié à l'éminemment sucré Remington Steele (1982-1987), tandis que les noms de bien d'autres acteurs, parfois hautement improbables, se voient également cités. Dalton parvient néanmoins à annihiler toute éventuelle étiquette de comédien de substitution par l'excellence de son interprétation.

Il introduit ici un James Bond en totale rupture avec des années Moore parfois aux confins du pastiche (il renoue d'ailleurs avec les cigarettes…). Celles-ci apparaissaient hautement réjouissantes et souvent passionnantes, mais la variété des incarnations participe pleinement à l'intérêt de 007, à l'image du Docteur. Grâce à la vraie richesse de son jeu, Dalton campe un Bond certes plus recentré que précédemment, mais également dépouillé de la dimension parfois surhumaine que véhiculait Sean Connery.

L'interprète, dont la jeunesse dynamise le film, insuffle une vraie originalité à un personnage plus sensible et anxieux, mais également davantage impliqué émotionnellement que ce que l'on a connu par ailleurs. Il reste sans soute le moins coureur et machiste des Bond, ce qui ne l'empêche pas de se montrer parfaitement convaincant dans les scènes d'action et de combat. De même, il apparaît toujours doté de dialogues divertissants. Gagner en humanité ne signifie pas que l'on édulcore le personnage, telle est la magistrale démonstration que nous délivre Dalton, sans soute le plus vraisemblable de tous les Bond. Une « troisième voie » réellement enthousiasmante. On ajoutera que le comédien arbore admirablement le smoking, ce qui ne gâte rien !

Ses alliés offrent, eux, un panorama des plus contrastés. Si M, décidément british jusqu'au bout des ongles, et davantage encore Q se montrent en grande forme (avec un atelier toujours plus en délire), on reste plus réservé quant à la version assez falote de Miss Moneypenny délivrée par la charmante Caroline Bliss.

Succéder à Lois Maxwell restait sans doute une gageure, même si pour pallier à cette difficulté les auteurs tentent de casser le modèle des rencontres dans l'antichambre de M en enchâssant curieusement Moneypenny dans la section Q. Ces scènes demeurent agréables mais bien moins pimentées que naguère. Sans doute aurait-il été préférable de ménager une vraie sortie à Lois Maxwell et d'incorporer un nouveau personnage, comme cela sera le cas ultérieurement pour Q (avant le retour de ce dernier sous les traits d'un autre acteur dans Skyfall).

Saunders développe un personnage crédible de correspondant local d'Universal Export, d'abord rebuté puis sympathisant avec son singulier partenaire. On ressent de fait plus d'émotion à sa disparition que lors des morts similaires d'innombrables sidekicks, preuve de la place occupée par le personnage. Á l'inverse, le film marque par contre un trou d'air bien malencontreux avec ce qui demeurera sans doute le Félix Leiter le plus insignifiant de la série ! Kamran Shah, interprété avec fougue par Art Malik, apporte la touche exotique et épique qui convient.

Mais c'est finalement Pouchkine qui compose l'allié le plus inattendu et réjouissant de Bond, avec un John Rhys-Davies aussi délectable qu'à l'accoutumée. Avec Indiana Jones et Le Seigneur des Anneaux, sans oublier Sliders, ce grand comédien de genre aura décidément connu une carrière à la hauteur de ses mérites ! Dommage qu'il ne s'agisse que d'un one shot.

Toutefois, c'est bien avec la relation sentimentale très intense l'unissant à l'irrésistible Kara Molovy que Bond développe sa nouvelle sensibilité. Cette liaison fusionnelle (et monogame !) apporte un vrai romantisme à l'histoire. D'autant que, si on peut trouver un peu kitsch les passages de Schönbrunn ou de la grande roue, le film évite toute emphase à ce sujet.

Les cartes postales musicales du Bond de Lazenby et de Tracy font de fait beaucoup plus « Harlequin ». Kara n'a pas bonne presse car on lui reproche souvent un aspect cruche et gaffeur jusqu'à l'irritation (ne pas confondre Kara et Tara, n'est-il pas…). Mais le film semble ici se positionner avec logique dans son optique de vraisemblance, certes relative.

Après tout, Kara est une jeune femme ne connaissant de la vie qu'un banal quotidien, uniquement illuminé par la musique et un amour illusoire. Qu'elle soit dépassée sinon déboussolée par sa brusque immersion dans un univers aussi violent et aventureux reste finalement… logique ! Bond lui-même le considère ainsi, lui pardonnant volontiers sa « trahison ». Les auteurs n'oublient pas non plus de la faire participer un minimum à l'action, à la différence d'une Honey Rider dont on nous rebat tant les oreilles par ailleurs. Le film a cependant la main un tantinet lourde là-dessus avec une Kara mettant hors de combat plusieurs soldats soviétiques. Pour un peu, Kara deviendrait Supergirl… Même si elle ne figure sans doute pas parmi les meilleures comédiennes de sa génération, la très belle Maryam d'Abo (cousine d'Olivia) défend son personnage avec un naturel et une conviction parfaitement communicatifs ! Le courant passe à l'évidence à la perfection avec Dalton.

La contrepartie de cette relation si profonde n'en demeure pas moins une pauvreté assez marquée du film en éléments féminins. On dénote tout de même de séduisantes naïades ainsi qu'une touriste vorace aux alentours de Gibraltar (le charme si particulier de l'apparent ennui des croisières) et des agentes de la CIA autrement pétillantes que leur patron. Mais l'apparition la plus étonnante reste celle de la compagne de Pouchkine, non seulement pour son spectaculaire déshabillé, mais aussi et surtout parce que Virginia Hey interprètera ultérieurement la fameuse Pa'u Zotoh Zhaan de Farscape (1999-2003) ! Bien entendu, les étonnants maquillages de cette série à part rendent l'identification pour le moins malaisée !

Ce Bond de haut vol que constitue The Living Daylights flirte longtemps avec le chef-d'œuvre, mais vient malheureusement achopper sur un élément d'appréciation essentiel : la personnalité des adversaires du jour. Si sa conspiration exhale un machiavélisme des plus stimulants, effectivement digne d'un stratège du KGB (minorant toutefois la variable 007, un classique depuis Kronsteen), Koskov dénote totalement par son aspect de valet de comédie, sinon de farce, dénué de charisme et d'éclat. Son personnage décalé paraît en contresens total avec le reste du film, et on lui préfèrera aisément les monstres froids de Bons baisers de Russie le roman.

Au moins bénéficie-t-il d'une savoureuse composition de Jeroen Krabbé, tandis que Joe Don Baker se contente de cabotiner de la pire des façons sur le personnage d'une insigne lourdeur que constitue Whitaker. Il se montrera d'ailleurs bien meilleur en Jack Wade. Les amateurs de Wargames et autres jeux d'Histoire pourront d'ailleurs légitimement se considérer au bord de l'insulte devant de tels poncifs ! Le grotesque affrontement final rompt d'ailleurs avec la bonne tenue du film, notamment dans l'emploi des gadgets high tech. De l'épate pour l'épate, il aurait mieux valu pour Koskov qu'il disparaisse en Afghanistan que de se faire cueillir comme un lapin !

On pourra objecter que le film innove en scindant le traditionnel adversaire colossal de Bond mais cela se révèle une fausse bonne idée, les deux complices ne générant rien d'autre que de convenu et ne disposant dès lors que d'un espace trop limité pour convenablement se développer. La nouveauté ne se justifie que par un réel apport, ici c'est tout le contraire qui survient.

Nécros, le traditionnel tueur hors normes, s'en tire nettement mieux que ses patrons, avec notamment une infiltration se révélant un modèle du genre. Andreas Wisniewski a une formation de danseur classique lui permettant d'apporter une vraie grâce létale aux combats de son personnage (ce qui rappellera quelque chose aux fans de Purdey !).

On regrettera, légèrement, que l'affrontement tant attendu avec Bond donne plutôt lieu à une impressionnante cascade qu'à un combat impeccablement scénarisé et chorégraphié comme on a pu en connaître par le passé. Mais telle quelle, la scène demeure parfaitement spectaculaire.

Une autre déception, certes mineure, occasionnée par le film, réside dans sa conclusion d'un burlesque évoquant celle du Casino Royale de 1967. Cette apparition abracadabrantesque de guerriers afghans tombe totalement à plat, dégageant un ridicule seulement partiellement dissipé par l'émouvante ultime apparition de Walter Gotell.

Heureusement, c'est sur un clin d'œil malicieux et romantique que le formidable Timothy Dalton prendra congé d'un public conquis et rêvant déjà d'une longue collaboration à la saga…

Ce très relevé Tuer n'est pas jouer va jusqu'à bénéficier d'une traduction d'un de ces titres ésotériques affectionnés par Fleming parfaitement exécutée et insérée dans le dialogue, une rareté. Pour l'anecdote, « to scare the living daylights out of someone » signifie « faire une de ces trouilles à quelqu'un » d'après notre ami le dictionnaire. La version retenue paraît nettement plus judicieuse !

The Living Daylights va connaître une très belle performance, puisqu'avec un budget similaire à Dangereusement vôtre (30 millions de dollars), il rencontre un succès nettement supérieur, 191,2 millions contre 152,4 auparavant. La France semble néanmoins plus rétive, avec 1 955 471 entrées contre 2 423 306 au préalable. Dalton pouvait envisager avec confiance sa seconde aventure dans le smoking de 007 !

Grands moments de la Saga James Bond : Passage aux douanes

A PARTAGER! LES GRANDS MOMENTS DE LA SAGA JAMES BOND - Tuer n'est Pas Jouer (1987) - Passage aux douanesRetrouvez la critique de Tuer n'est pas jouer par Estuaire44 dans notre grand dossier Saga James Bond: http://theavengers.fr/index.php/hors-serie/annees-1960/saga-james-bond-1962/ere-timothy-dalton#1Rejoignez la discussion autour de Tuer n'est pas jouer sur notre forum: http://avengers.easyforumpro.com/t2729-tuer-n-est-pas-jouer

Posted by Le Monde des Avengers on Sunday, October 18, 2015

Retour à l'index


2. PERMIS DE TUER
(LICENCE TO KILL)

Scénario : Richard Maibaum & Michael G. Wilson
Réalisation : John Glen

- Remember, you're only President… for life !

Le 14 juillet 1989, le public londonien découvre ce qu'il ignore encore constituer l'ultime participation à la saga de Timothy Dalton.

Ce film survient sur les écrans précédé d'une réputation sulfureuse. En effet, du fait de sa violence, il apparaît comme le premier James Bond accompagné d'une limitation officielle de l'âge des spectateurs. Même si les niveaux en varient selon les pays (12 ans en France, 13 aux États-Unis, voire 15 en Grande Bretagne), celle-ci se généralise à la plupart des pays, ce qui illustre bien cette spécificité de Permis de tuer.

En effet, le film reste l'occasion d'un défilé cauchemardesque de scènes particulièrement dures : le supplice de Leiter, la mort de sa femme, le cadavre exhibé de Sharkey, l'exécution gore de Krest, les combats divers, le corps empalé de Heller sur un élévateur, et jusqu'à la propre mort flamboyante de Sanchez, entre autres. D'autres passages des plus agressifs existent dans les Bond précédents, mais à l'évidence ceux de celui-ci touchent particulièrement par leur crudité absolue. Et c'est bien là que réside l'un des intérêts majeurs de Licence to kill.

Cette volonté de réalisme s'inscrit dans le mouvement initié par Tuer n'est pas jouer, mais pousse désormais cette rupture jusqu'à des niveaux absolument inédits dans la série. Se développant en tous domaines, bien au-delà des seules scènes chocs, elle va offrir au public une vision innovante de James Bond, réellement passionnante à découvrir. Dans un ensemble parfaitement cohérent et dans le cadre d'une captivante histoire, le film va ainsi ouvrir de nouvelles fenêtres, souvent astucieuses, sur le personnage et son univers.

Au lieu d'un Bond solide comme le roc ou plaisamment décalé, nous découvrons ici un héros ténébreux en rupture de ban, dont le choc émotionnel et l'obsession de vengeance conduisent à la rébellion, mais surtout à commettre des erreurs chèrement payées par d'autres, soit une remise en cause de la statue du Commandeur absolument ébouriffante. 

Autre innovation, il finit par triompher grâce à une ruse opportuniste alors que le méchant du jour manifeste un sens de l'honneur (certes dévoyé) faisant rejaillir une geste moins sabre au clair que précédemment. Le récit renonce également aux fastueux voyages à travers la planète, dont le dépaysement participait grandement au succès des opus précédents. Cela au profit d'un simple saut de puce entre la Floride et l'Amérique latine où se cantonne l'action.

Les Bond girls (à des degrés divers) combattent aux côtés du héros autant, sinon plus, par intérêt bien compris que par l'attraction exercée par sa mâle présence. L'exacerbation du réalisme transgressif se produit avec l'amputation barbare de Felix Leiter, touchant directement ce pilier de la série pour la toute première fois. Une profanation renforcée par le retour de l'excellent David Hedison et crédibilisant l'ensemble du scénario, de même que l'incapacité de 007 à arriver à temps pour sauver son ami. L'impact s'en fera durablement sentir puisqu'il faudra désormais attendre le reboot de l'ère Craig pour revoir Leiter !

Cette profusion d'innovations sonne juste à chaque fois et permet de dépasser l'obstacle du suivisme que l'on pourrait reprocher à l'intrigue. En effet, dans un penchant souvent observé depuis le lancement de la série, le film se complait à épouser le goût du jour, en l'occurrence ces histoires policières liées au trafic de cocaïne sud-américaine, très populaires depuis le remake de Scarface (1983).

En particulier, Permis de tuer s'arrime à la série télévisée exprimant sans doute la quintessence du genre, le sublime Miami Vice (1984-1990), jusqu'à en conserver la situation géographique initiale et certains éléments esthétiques (ah, cette arrivée en hors-bord sous les néons du bar interlope dans la moiteur nocturne…). Mais là où, avec des succès très divers, la saga tentait de calquer des éléments exogènes à l'univers de 007, Licence to kill utilise cet apport comme moteur de la transgression du canon brillante et incisive qu'il entend mener à son terme.

La contradiction apparente et la difficulté de l'exercice résident dans le fait que ce vent nouveau doit revivifier la saga sans la dénaturer. Même en intégrant un réalisme accru et un profil psychologique complexifié, Bond se doit de demeurer Bond. Le film parvient à cet exploit en capitalisant sur l'élégance racée maintenue (comme dans la scène référentielle du casino), les dialogues percutants, un sens aigu du panache et du spectaculaire, un humour toujours aussi présent (notamment autour du personnage du Pr. Butcher et des attitudes de Pamela).

Les figures familières du petit monde de 007 apparaissent caractéristiques de cette persistance au sein de la nouveauté. Moneypenny retrouve l'antichambre proverbiale d'un M toujours aussi britannique mais n'a aucun contact avec 007 ! Q s'était déjà aventuré sur le terrain par le passé, mais jamais avec une telle implication dans l'action. Ce rôle inédit optimise de fait les frictions amicales si délectables avec 007 et permet à l'excellent Desmond Llewelyn de creuser son sillon pour le plus grand plaisir de ses innombrables fans. On conserve le meilleur de l'esprit de l'univers tout en renouvelant les postures. Très habile !

Cet audacieux procédé scénaristique se voit soutenu avec une exemplaire efficacité par un John Glen achevant au sommet de son art sa décennie Bondienne. Les morceaux de bravoure et les époustouflantes scènes d'action fleurissent de toutes parts, sur terre, sur mer et jusque dans l'air, jusqu'à l'éblouissant final des poids lourds, sans aucun doute l'un des passages les plus spectaculaires et enthousiasmants de toute la saga.

Voir 007 éviter un missile aux commandes d'un quinze tonnes suscite des sentiments ambivalents : cela demeure en contradiction avec la philosophie plus réaliste du film, mais la maestria s'impose avec tant d'éclat que l'on ne peut que s'incliner. Avec son habileté coutumière, le réalisateur met admirablement en valeur les divers paysages traversés, la qualité des prises de vues en compensant la moindre variété.

La séquence introduction rythmée (mais ici en phase directe avec l'action principale…) et le générique enchanteur (le dernier de Maurice Binder) répondent à l'appel, tandis que les chansons des grandes chanteuses de Soul et Rhythm and blues Gladys Night et Patti LaBelle situent ici également le film parmi les meilleurs Bond.

On apprécie de plus certains détails amusants comme le stratagème de la diffusion télévisuelle de l'information, situant l'action antérieurement à la déferlante de l'Internet, ou la scène de l'évasion se déroulant sur le célèbre Seven Mile Bridge des Keys de Floride. Ce site se verra réutilisé par la suite dans de nombreuses productions à succès dont True Lies (1994) ou 2 Fast 2 Furious (2003) parmi d'autres.

Par ailleurs, on goûte fort la vision d'une Amérique du Sud à la Général Tapioca, autant chargée de poncifs mais autrement chamarrée et divertissante que celle perpétrée ultérieurement par Quantum of Solace. L'ensemble de Licencia para matar se déroule d'ailleurs au sein d'une Hispanidad parfaitement croustillante, avec de superbes vues de Mexico et d'Acapulco, ainsi que de nombreuses expressions idiomatiques que l'amateur de la langue de Cervantes découvrira d'ailleurs parfois assez vertes ! L'ensemble ressort sans prétention mais apporte un cachet bien réel  au film.

Toutefois, la grande chance de cet opus hors normes reste d'avoir trouvé en Timothy Dalton l'interprète idoine pour incarner ce ténébreux Bond en rupture de ban, obsédé par la vengeance jusqu'au nihilisme, avant de connaître le doute devant les conséquences de son action. Il parvient à rendre émotionnellement forte la rencontre avec les policiers de Hong-Kong, pourtant assez dense en poncifs variés. Les différents états d'âme du héros, particulièrement contrastés tout au long du récit, se voient admirablement exprimés par ce comédien à la fois subtil et puissant.

Là où les autres interprètes de Bond jouent admirablement de leur charisme et de leur personnalité, Dalton déploie tout un art du jeu. Cela saute particulièrement aux yeux durant ce film bâti sur le thème de la vendetta personnelle, comparativement à Quantum of Solace. Là où Craig subjugue par sa présence physique et son ascendance, Dalton développe toute la palette d'un authentique acteur de composition. Tout en appréciant la prestation du premier, on avouera une préférence pour le second… Conférée par son interprète, cette humanité de Bond tant dans ses côtés obscurs que lumineux le rapproche nettement des romans de Fleming, dans la droite ligne de Tuer n'est pas jouer.

Contrairement à ce dernier film, il ne manque pas à Licence to kill un adversaire de classe supérieure pour parachever son succès. Sanchez bénéficie d'une stature exceptionnelle par son tempérament dominateur non dénué de paranoïa, mais aussi par le numéro époustouflant de Robert Davi ; grand spécialiste des rôles de leaders durs et charismatiques comme l'inoubliable Malone de Profiler (1996-2000). Lui aussi défend à merveille son personnage, plus complexe qu'à l'ordinaire, à l'image de Bond, par sa conviction sincère dans l'importance de l'honneur et la parole donnée. Il tire l'ensemble du film vers le haut jusqu'à lui apporter une dimension de drame psychologique évoquant parfois Shakespeare, domaine où Timothy Dalton peut dès lors développer à merveille sa propre partition. Le duel particulièrement relevé des deux antagonistes et de leurs interprètes électrise l'ensemble du récit.

Après le duo d'esprits maléfiques de The Living Daylights, les auteurs continuent à transgresser le rituel établi depuis Goldfinger en agrégeant en Sanchez à la fois le génie du mal et le tueur hors normes, avec cette fois un complet succès. En effet, Sanchez ne manque certes pas de spadassins, mais aucun ne fait réellement de l'ombre sur ce point, même s'ils ne sont dépourvus ni de personnalité ni d'intelligence.

Le film dépasse ici aussi les caricatures proverbiales des sous-fifres à l'incroyable inefficacité. Aux côtés de Davi, on s'amuse à reconnaître diverses figures de séries télé comme Anthony Zerbe, Don Stroud ou Everett McGill (Twin Peaks !), mais le comédien le plus marquant demeure bien entendu Benicio del Toro, à l'orée d'une fastueuse carrière. Clin d'œil du destin, c'est un rôle de policier luttant contre le fléau de la drogue qui lui vaudra un Oscar, avec Trafic (2000). L'ensemble de l'opposition fournit un groupe varié et distrayant auquel on agrègera les personnages hauts en couleur du Président Lopez (interprété par le fils du regretté Pedro Armendariz) et du Pr. Butcher, tous deux de véritables poèmes.

On exprimera quelques réserves concernant le personnage de Pam Bouvier car son caractère de baroudeuse mâtiné de sentimentalisme roucoulant paraît assez contradictoire. Toutefois, le naturel de Pam nous vaut plusieurs scènes très amusantes (le cocktail, complicité avec Q, final de la piscine…), et l'on comprend sans peine que l'actrice soit l'une des rares Bond girls a avoir pleinement réussi la suite de sa carrière, notamment par l'éminemment soporifique Law & Order (de 1996 à 2001).

On préfèrera nettement la brune Lupe Lamora, à laquelle le rouge le plus ardent convient si bien. Plus encore que son initialement vénale consœur, elle exprime parfaitement le caractère particulièrement indépendant des femmes de Permis de tuer, agissant dans leur propre intérêt et ne subissant que bien partiellement une attirance pour 007. La voir se remettre si facilement du rejet du héros reste un moment rare. On regrette que la magnifique Talisa Soto n'ait guère connu par la suite de rôles saillants, hormis celui de l'improbable Princesse Kitana dans le nanar vociférant Mortal Kombat (1995). Le film innove joliment une nouvelle fois en instituant un duo de Bond girls quasi équivalentes dans le déroulement de l'action, chacune apportant à sa manière une aide cruciale à un 007 moins macho que de coutume, et aucune d'entre elles ne se faisant tuer !

En dernier ressort, Licence to kill représente un exercice de style audacieux et magistralement exécuté, à l'image de ces épisodes décalés comptant souvent parmi les meilleurs moments d'excellentes séries télé. Il rénove et humanise James Bond tout en demeurant fidèle à ses aspects les plus fondateurs et enthousiasmants. Ce pari remporté haut la main constitue malheureusement la dernière apparition de Timothy Dalton sous le smoking de 007, acteur dont le seul véritable regret qu'il nous laissera réside dans la brièveté de sa participation à la saga. Des démêlés juridiques peu captivants entraîneront un délai d'attente de six ans jusqu'à Goldeneye et le comédien se jugera alors trop âgé pour reprendre le rôle, ayant peut-être l'exemple de Roger Moore en tête. Il campera pourtant une version parfaitement convaincante d'un Bond passé du côté obscur de la force dans Rocketeer (1991), avant de se montrer toujours resplendissant d'énergie dans un épisode de Doctor Who (The End of Time, 2009). De quoi aviver la déception, même s'il faut s'incliner devant l'honnêteté de son choix.

Le film marque aussi les adieux du scénariste tutélaire de la saga : Richard Maibaum devait en effet nous quitter l'année suivante, après avoir brillamment réussi sa sortie par ce script d'une intensité toute particulière. C'est donc logiquement que la saga va vouloir préserver une sorte de tradition en conservant les services de son complice, Michael G. Wilson, avant de trouver un nouveau duo d'auteurs avec Le monde ne suffit pas.

Contrairement à ce qui est souvent avancé, Permis de tuer fonctionne correctement dans le monde entier, ne subissant une très relative déconvenue qu'aux États-Unis. Il réalise une performance des plus correctes malgré des problèmes annexes comme les interdictions liées à l'âge, un marketing assez déconnecté de sa nature profonde, et la concurrence de nombreux blockbusters cet été-là, dont Indiana Jones et la dernière croisade avec un certain Sean Connery. Par la suite, les 007 ne furent d'ailleurs plus sortis qu'en automne ou en hiver…

Alors que l'investissement marque un accroissement comparé à Tuer n'est pas jouer, avec 40 millions de dollars contre 30, Permis de tuer ne récolte « que » 156,2 millions contre 191,2 précédemment. Même si la décrue est réelle, l'on se situe néanmoins très loin d'un four ! D'autant qu'en France le film progresse en nombre d'entrées, passant de 1 955 471 à 2 093 006.

Le moment était (enfin !) venu pour Pierce Brosnan d'entrer en scène, avec un retour aux valeurs les plus éprouvées. L'évolution de la série ne s'effectuera plus par les concepts mais par les masses budgétaires…

Grands moments de la Saga James Bond : Poids lourds

A PARTAGER! LES GRANDS MOMENTS DE LA SAGA JAMES BOND - Permis de tuer (1989) - Poids lourdsRetrouvez la critique de Permis de Tuer par Estuaire44 dans notre grand dossier Saga James Bond: http://theavengers.fr/index.php/hors-serie/annees-1960/saga-james-bond-1962/ere-timothy-dalton#2Rejoignez la discussion autour de Permis de Tuer sur notre forum: http://avengers.easyforumpro.com/t3529-permis-de-tuer

Posted by Le Monde des Avengers on Monday, October 19, 2015

Retour à l'index

Crédits photo : Sony Pictures.

Captures réalisées par Estuaire44