L’HOMME AUX DEUX OMBRES

( MAN WITH TWO SHADOWS )

Tournage : juin 1963

Diffusion : ITV, 12 octobre 1963 – 13ème Rue, 13 décembre 1997

Scénario : James Mitchell

Réalisation : Don Leaver

Daniel Moynihan (Gordon), Paul Whitsun-Jones (Charles), Philip Anthony (Cummings), Gwendolyn Watts (Julie), Geoffrey Palmer (Dr. Terence), Anne Godfrey (Miss Quist), George Little (Sigi), Douglas Robinson (Rudi), Terence Lodge (Borowski), Robert Lankesheer (Holiday Camp Official).

Résumé

Un agent double récupéré après avoir été rendu fou par un lavage de cerveau, révèle à Steed et à son supérieur Charles que l’ennemi à mis au point une parfaite technique de substitution de personnages clés du pays, remplacés par de véritables doubles : chirurgie plastique et connaissance approfondie du sujet. Les échanges, en fait les assassinats des victimes par leurs propres doubles, ont lieu dans un centre de vacances. Steed et Mrs Gale se rendent sur place, mais très vite des doutes apparaissent : Steed est-il vraiment Steed ? En cas contraire Cathy Gale reçoit l’ordre de le neutraliser !


CRITIQUES


Estuaire44 5 mars 2008


L'homme aux deux ombres apparaît comme un épisode particulièrement riche, Mitchell nous offrant sa meilleure histoire lors de sa dernière participation à la série. Nous avons d'une part une excellente intrigue classique d'espionnage avec suspense, et agents... doubles, et, d'autre part, l'adjonction de ce qui deviendra une caractéristique majeure de la série : le fantastique, ces parfaites copies introduisant l'étrange dans le mondes des agents secrets.

Certes cet aspect demeure relativement mineur, la technique usitée demeurant aux confins de la Science-Fiction au lieu d'y plonger totalement comme dans Qui suis-je ? ou Mais qui est Steed ?. Tout de même, en visionnant l'épisode, on éprouve réellement le sentiment d'assister à un basculement des Avengers, L'homme aux deux ombres symbolisant le carrefour de cette série aux deux périodes. On ne peut que s'en réjouir, cette ouverture sur de prometteurs territoires inexplorés apportant un sang neuf revigorant face aux histoires parois poussiéreuses du passé. Certes, du chemin reste à parcourir, mais l'impulsion fondamentale est bien là.

L'intrigue sait à merveille jouer des diverses potentialités du thème des doubles et du trouble que suscite celui-ci. La tension dramatique demeure soutenue tout du long, la paranoïa distillée par les Envahisseurs dissimulés étant ressentie avec un rare impact. L'épisode bénéficie également de dialogues particulièrement brillants et incisifs. « Fun, I shot myself. Now I know how I look like dead » déclare ainsi Steed à Cathy !

L'homme aux deux ombres apparaît également comme une heureuse rencontre, le meilleur scénario de Mitchell s'alliant à une des mises en scène les plus inspirées de Leaver. Celle-ci accumule en effet les idées audacieuses, comme le combat musical de Cathy Gale ou l'apparition en surimpression de Borowski. La réalisation s'avère alerte, les angles de vue choisis soutiennent admirablement la paranoïa de l'épisode. Si la qualité de l'image (comme du son) demeure bien médiocre, les décors apparaissent magnifiques, que ce soit l'asile de fous sinistre à souhait ou le domaine viennois du camp de vacances. Ce paradis artificiel constitue l'écrin idéal pour le théâtre d'ombres de l'épisode, accentuant efficacement l'impression d'étrange irréalité de l'histoire. En ce sens, l'absence d'extérieur ne dérange pas, bien au contraire.

Les personnages secondaires se voient dominés par l'incroyable performance de Terence Lodge, dans le rôle de Borowski. L'effrayante schizophrénie de ce dernier, bien plus extrême et inquiétante que celle du Thyssen de Remontons le temps, constitue une plongée dans l'abîme contribuant puissamment à l'angoisse installée par l'épisode. L'image d'un Borowski délirant alors que Cathy et Charles écoutent sa confession demeure particulièrement impressionnante et confine au film d'épouvante. On apprécie le clin d'œil jouxtant un homme à la personnalité multiple aux différents exemplaires d'un même individu. Borowski représente également un contrepoint sinistre aux futurs excentriques qui feront les riches heures de la série, la noirceur sans nom de l'authentique folie s'opposant à la pétillante fantaisie de ces derniers. Le malheureux dément s'impose comme une des figures les plus inoubliables de la saison.

Les autres personnages secondaires, quoique davantage anecdotiques, demeurent fort plaisants. Les différents doubles s'avèrent tous particulièrement rusés et entreprenants, parfaitement crédibles en agents d'élite de l'ennemi. Si la sympathique Julie peut sembler plus effacée, on apprécie ses conversations amusantes ou touchantes avec Cathy Gale. Charles reste par contre décevant car manquant singulièrement de personnalité. Son atonie prononcée fait sincèrement regretter le pittoresque bourru de One-Ten. Le double de Steed porte, lui, à son paroxysme l'atmosphère d'étrangeté de l'épisode. L'effet est garanti, d'autant que Macnee sait donner une vraie profondeur à son personnage et à la fascination qu'éprouve celui-ci envers son modèle. On ne peut que regretter de voir le couperet tomber aussi vite sur ce personnage autrement plus troublant que le crapuleux Basile de Qui suis-je?.

L'impression d'assister à un début d'infléchissement majeur du cours de la série se retrouve particulièrement chez Steed. En effet celui-ci apparaît clairement comme l'homme à deux visages de l'épisode. Rarement son côté homme de main, provenant des débuts de la série, aura été aussi violemment exprimé que lors de son brutal et éprouvant interrogatoire de Borowski. Dans le reste de l'épisode il se montre enjoué et spirituel, pétillant d'humour avec Mrs Gale... Cathy paraît égale à elle-même, forte et affirmée, mais aussi profondément humaine lors de ses discussions avec Julie. Une dose de fantaisie lui est également insufflée par un style vestimentaire plus haut en couleurs que coutume et bien entendu par son combat mené au son d'une valse ! Elle doit de plus arborer sa coiffure la plus hideuse de la série !

Mais c'est surtout dans la relation les unissant que cet épisode apparaît comme un pont jeté entre les deux âges de la série. En effet, si Cathy continue à distiller ses piques habituelles à son partenaire (« Cook it and see » lui lance-t-elle quand il s'enquiert du petit-déjeuner), l'épisode laisse entrevoir, d'une manière totalement inédite, des rapports très similaires à ceux qui uniront plus tard Steed à Mrs Peel. Si nos héros apparaissent très intimes, nous découvrons, éberlués, une Mrs Gale très à l'aise en sous-vêtements devant un Steed n'en perdant visiblement pas une miette... Steed glisse également un petit mot très mystérieux à l'oreille de Cathy, celle-ci éclatant de rire comme le fera Emma Peel dans Ne m'oubliez pas !.

EN BREF : En plus d'une palpitante intrigue aux confins de l'espionnage et du surnaturel, "L'homme aux deux ombres" se révèle prophétique quant aux suites de la série. Le pathétique Borowski demeure l'un des personnages les plus inoubliables de la saison !


VIDÉO


Un bien étrange témoin...


INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES

Tournage


Continuité

o Alors que le la tête de Gordon apparaît posée sur le lit lors de son assassinat (2’19’’), à la fin de la scène (3’25’’) elle en dépasse largement. De plus la position des bras a changé :

o L’image tressaute nettement quand Steed et Charles interrogent Borowski (5’35’’) :

o Le sous-titrage commet un joli pléonasme en traduisant Old Vienna par « la Vienne autrichienne » (36’38’’) :


Détails

o Steed fera également une déclaration au creux de l’oreille de Mrs Peel dans Ne m’oubliez pas (saison 6). Il provoquera là aussi un grand éclat de rire…

o Steed semble être un grand amateur des Aventures de Tintin et Milou ! Nous le voyons ici lire Tintin in Tibet (21’32’’). Dans La toison d’or (saison 3) il lit Tintin au pays de l’or noir (traduit en Anglais seulement en 1972), dans Le retour du traître (saison 3) ce sera The secret of The Unicorn et dans Clowneries (saison 6) Le Lotus Bleu encore en Français. Ce dernier ouvrage n’a effectivement été traduit qu’en 1983 !

o Cathy porte la même tenue d’inspiration XVIIIe siècle que lors de l’épisode Concerto.

o Steed déclare qu’il ne fume pas, alors qu'on l’a vu régulièrement user de cigarettes voire de cigares par le passé. L’auteur voudrait-il déjà semer le trouble sur Steed ?

o Charles réapparaîtra dans l’épisode Lavage de cerveau, cette même saison.

o Le regard libidineux que Steed lance à Cathy Gale en petite tenue montre bien le caractère égrillard du Steed de l’époque. On se souvient de ses approches très directes de la saison 2 (Warlock, Monsieur Nounours…). Devenu un gentleman autrement policé en compagnie de Mrs Peel, la vision des épaules dénudées de cette dernière le choquera au point de devoir se servir une bonne rasade de cocktail ! (Les chevaliers de la mort, saison 4). Même confronté au danger, il tiquera également devant la tenue très moulante de Purdey (Le repaire de l’aigle, saison 7, TNA).

o Le double de Steed, admiratif de son modèle, lui reconnaît toutefois la vanité comme défaut, ce que Cathy Gale ne conteste pas dans Le cocon. Steed se fait d’ailleurs démasquer ici pour en avoir trop fait…

o Nous apprenons que Steed a autrefois été capturé par l’ennemi. Soumis à la torture, il parvient à s’échapper au bout de quatre jours.

o Paul Whitsun-Jones passe en Français pour évoquer le Château-Margot, il en ira de même concernant la gastronomie dans Avec vue imprenable (saison 4).

o Joseph, un oncle de Cathy Gale vivant à Rye, possède un chien nommé Sam, mort récemment. Rye est une ville côtière du East Sussex.

o La musique accompagnant le combat de Cathy Gale est Le beau Danube Bleu, la plus célèbre des valses viennoises composées par Johann Strauss (1867). Devenue l'un des symboles les plus fameux de la Vienne impériale, elle est interprétée chaque année lors du célèbre Concert du Nouvel An de la capitale autrichienne. Elle est également reprise par Stanley Kubrick dans 2001, Odyssée de l'espace (1968) et apparaît à de multiples reprises dans la culture populaire.

o Steed fait référence à Cap Canaveral (20’00’’). Ce terme désigne le complexe de lancement des fusées et navettes de la NASA, bâti en 1959 sur le Cap Canaveral (Floride) pour limiter les risques de catastrophe en cas de chute des fusées lors du décollage. Steed a failli être inexact car le site change de nom le 20 décembre 1963, pour devenir le Centre Spatial Kennedy, en hommage au Président américain récemment assassiné. Le terme de Cap Canaveral demeure néanmoins fréquemment utilisé dans le langage courant.

o Le Château-Margot est effectivement un Premier grand cru, soit l’un des vins de Bordeaux les plus prestigieux. Seuls six domaines peuvent se prévaloir de cette appellation particulièrement distinguée. Le château a été construit en 1810, dans le Médoc. 1953 demeure bien considéré comme l’un des meilleurs millésimes, mais les connaisseurs estiment qu’il est désormais temps de le boire. Le millésime le plus fameux depuis 1900 reste cependant 1961, son merveilleux bouquet étant jugé comme véritablement unique. 1961 voit aussi la naissance des Avengers, un grand cru donc !

o « Quis custodiet ipsos custodies ? » récite l’érudite Cathy Gale (33’55’’) [Qui gardera les gardes ?]. Il s’agit d’une citation latine classique du poète romain Juvénal, issue de ses Satires (fin deuxième siècle). Juvénal, observateur caustique et acerbe de son temps, demeure l’auteur de célèbres citations encore actuelles comme Panem et Circenses, "Du pain et des jeux". Quis custodiet ipsos custodies ? interroge sur les garde-fous à imposer aux gardiens de l’ordre public dans une démocratie, en s’inspirant d’un célèbre dialogue entre Platon et Socrate (La République).

o Cathy Gale évoque le Doppelgänger (11’11’’), « sosie » en Allemand. Il s’agit d’une créature surnaturelle du folklore germanique, incarnant le double maléfique de sa victime. Le voir signifie une mort prochaine, comme le découvre Gordon au début de l’épisode. Le titre L’homme aux deux ombres s’y rapporte également, ce double spectral apparaissant d’abord comme une ombre, avant de se dévoiler. Les doppelgängers sont devenus des figures classiques de la littérature fantastique, repris notamment par Poe et Maupassant. Notons également que l’excellent site Avengers Forever de David K. Smith utilise ce terme pour désigner les acteurs ayant joué dans plusieurs épisodes de la série !

o Holiday camps: Ces « camps de vacances » sont des loisirs très populaires en Grande-Bretagne, ne devant pas être confondues avec les campings. En effet, il s’agit ici de chalets répartis autour d’espaces communs (salle de danse, cinéma, terrains de sports, restaurants, crèches…). Billy Butlin crée le premier véritable Holiday camp en 1936. Ses établissements, en concurrence avec Pontin et Warners, connaissent un grand succès dans tout le pays des années 50 jusqu’au milieu des années 70. Durant les années 80 les Holiday camps subissent un reflux, du fait du développement du tourisme de voyage et d’une image dépassée. Depuis les années 90 ils connaissent de nouveau le succès, grâce à une amélioration du standing des établissements et à une offre tournée vers les jeunes ménages. Le succès des Center Parks en fournit un bel exemple, s’étendant même en France !

Acteurs – Actrices

o Paul Whitsun-Jones (1923-1974) a tourné dans trois autres épisodes de la série : Lavage de cerveau (saison 3), Avec vue imprenable (saison 4), Brouillard (saison 6). Ses apparitions dans The Avengers résument parfaitement sa carrière. Il a surtout tourné pour la télévision dans les séries Ivanhoé, Le Saint (quatre épisodes), Département S (deux épisodes) et il joue le rôle d'un inspecteur de police français dans un épisode d'Amicalement Vôtre (La danseuse). Il est décédé suite à une crise d'appendicite.

o Terence Lodge apparaît également dans l’épisode Lavage de cerveau (saison 3). Il participe à de nombreuses séries (Jason King, Softly Softly, Le Baron, Z Cars…) mais demeure surtout dans les mémoires pour son rôle de Moss dans Doctor Who, Planet of Spiders (1974).

o Geoffrey Palmer (1927) joue dans trois autres épisodes : Dance with death (saison 1), Combustible 23 (saison 2) et Dans sept jours le déluge (saison 4). Après des débuts au théâtre, il réalise une superbe carrière à la télévision (Police Surgeon, Gideao’s way, Le Baron…). Il est également apparu au cinéma où il fut notamment l’Amiral Roebuck s’opposant en termes peu galants à M, dans Demain ne meurt jamais (1997). Encore actif aujourd’hui, ses rôles lui ont valu d’être élevé à la dignité d’Officier de l’Ordre de l’Empire Britannique en 2004.

o George Little a participé à de très nombreuses séries : Le Saint, Doctor Who, Z Cars, Emmerdale, Les Professionnels... Dernièrement il a tenu le rôle récurrent de Ricker dans Poirot et est apparu dans Femme$ de footballeurs. Il joue également dans l’épisode Tueurs à gage (saison 2). Il est le père de la célèbre violoniste anglaise Tasmin Little.

o Douglas Robinson a participé à trois épisodes des Avengers, Le décapode (saison 2), L’homme aux deux ombres et Esprit de corps (saison 3), mais n’a fait ultérieurement que quelques apparitions, dont le rôle d’Euphemus dans Jason et les Argonautes (1963).

À noter que…

o Des enfants sont aperçus parmi les clients du Holiday camp (19’47’’). De telles apparitions demeurent très rares tout au long de la série. Tout au plus peut-on citer le jeune acheteur de timbres de Mauritius Penny (saison 2), un enfant avec une sucette dans Dans sept jours, le déluge (saison 4), la petite fille vénale de L’homme au sommet (saison 6) et les différents enfants rencontrés par Irwin Gunner dans Comment attraper un rat (saison 7, TNA).

o Le thème des doubles revient régulièrement dans la série, avec des modus operandi différents : ici chirurgie esthétique traditionnelle et assimilation du personnage, sosie naturel (Un Steed de trop, saison 4), échange des personnalités (Qui suis-je ?, saison 5), remodelage du visage par « chirurgie plastique instantanée » (Mais qui est Steed ?, saison 6), tandis que Visages (saison 7, TNA) boucle la boucle en apparaissant comme un quasi remake de L’homme aux deux ombres. Chaque époque des Avengers aura donc eu son épisode sur le sujet, qui apparaît ainsi comme un authentique fil rouge de la série !

o Don Leaver (1929) mettra en scène 20 épisodes des Avengers, majoritairement dans les saisons 1 et 2. Ses réalisations se révéleront souvent atones et assez plates, à la considérable exception du fameux L’héritage diabolique (saison 4).

o James Mitchell (1926-2002) a écrit cinq épisodes : Death on the sleepway, Kill the King (saison 1), L’argile immortelle, L’école des traîtres (saison 2) et L’homme aux deux ombres (saison 3). Il a également participé à d’autres séries (Z Cars, Callan…)

Fiche de L'homme aux deux ombres des sites étrangers :

En anglais
http://theavengers.tv/forever/gale2-3.htm
http://www.dissolute.com.au/avweb/ gale/306.html
http://deadline.theavengers.tv/GaleS2-03-ManWith2Shadows.htm

En espagnol
http://losvengadores.theavengers.tv/cathy_two.htm

En flamand
http://home.scarlet.be/~pvandew1/avengers/gale40.htm

 

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