Les Apprentis (1995)Ridicule (1996)

Comédies françaises Années 90

Pédale douce (1996) par Phil DLM


PÉDALE DOUCE (1996)

Résumé :

Adrien Aymar, un homme d'affaire homosexuel, est sur le point de signer un contrat important avec la Banque de l'Europe. Il est invité à un dîner d'affaires chez Alexandre Agut, le président de la banque, qu'il soupçonne d'homophobie. Il demande donc à son amie Eva, tenancière d'un restaurant gay, de l'accompagner au dîner en se faisant passer pour son épouse. La situation se complique lorsque M. Agut tombe amoureux d'Eva...

Critique :

Après le succès de Gazon Maudit, c'est au tour de l'homosexualité masculine de servir de thème à une comédie, et le résultat est excellent, meilleur même que celui de Gazon Maudit. Il fait dire que Gabriel Aghion a su bien s'entourer, notamment pour les dialogues, écrits par Pierre Palmade, et bien entendu pour le choix des comédiens.

Le film n'a pas vocation à faire l'apologie de l'homosexualité, et dépeint d'ailleurs le milieu gay sans concession. La tonalité générale est agréable, dans la mesure où Aghion a su éviter le piège de tomber dans la caricature, dans le genre « les gentils homos contre les méchants homophobes ». Alexandre Agut est homophobe, mais présenté sous un jour sympathique, alors que les homosexuels sont très divers, avec parmi eux des dépressifs, des sado-masos…

Le but du film reste évidemment de mieux faire accepter les homosexuels dans la société, mais sans stigmatiser systématiquement les opposants : en dehors du personnage d'Alexandre Agut, celui de sa belle-sœur est présenté comme réactionnaire, catholique intégriste, anti-IVG, mais pas spécialement homophobe.

Le personnage d'Alexandre Agut va d'ailleurs évoluer tout au long du film. C'est un macho et il a des préjugés anti-homosexualité, mais c'est avant tout un grand bourgeois libéral, hostile aux idées conservatrices de sa belle-sœur. Bref, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, ce n'est pas sa tasse de thé, et il va rapidement préférer s'encanailler chez Eva ou dans des rave parties, tant et si bien qu'il va devenir plus tolérant. Richard Berry a su se glisser dans la peau de ce personnage irrésistiblement sympathique, qui joue une espèce de jeu du chat et de la souris avec Eva.

Fanny Ardant est l'actrice qui m'a le plus surpris. J'avais gardé d'elle une image d'actrice bourgeoise réservée, façonnée par ses débuts de carrière, lorsqu'elle était en couple avec François Truffaut. Bref, j'étais resté sur la Fanny Ardant des Dames de la Côte . Ici, elle prouve qu'elle peut se montrer sous un jour très différent, avec ce rôle de femme libérée, tenancière de boîte gay, un personnage à fort caractère, en apparence frivole mais qui cache un côté sombre. Eva souffre de ne pas vivre en couple, et reste marquée par le viol subi dans son enfance.

La description de la famille d'Eva (qui continue à la prénommer Evelyne) est révélatrice de l'état d'esprit des milieux bourgeois conservateurs. Ces gens-là n'hésitent pas à camoufler un viol familial pour sauvegarder les apparences, et sans doute les intérêts et la fortune. Ce n'est qu'une fiction, mais dans la réalité, cette situation fait irrésistiblement penser à la famille d'un célèbre homme politique vendéen très catholique et conservateur, dans laquelle les apparences étaient trompeuses…

En somme, Evelyne est une bourgeoise qui a rompu avec son milieu et a adopté, une fois devenue Eva, des idées progressistes typique des bobos. Et Fanny Ardant est parfaite dans ce rôle.

Le trio d'acteurs principaux est complété par Patrick Timsit, co-auteur du scénario avec Gabriel Aghion. Adrien Aymar est un homme d'affaires homosexuel qui garde lui aussi des blessures secrètes, malgré sa vie d'apparence facile, entre villa avec piscine et dîners d'affaires où il brasse des millions. Sous des dehors militants, Adrien semble avoir du mal à accepter son homosexualité. Timsit se hisse à la hauteur de Berry et de Fanny Ardant, pour une composition de bobo enjouée et sans reproche.

En poursuivant l'étude des personnages, on ne peut que s'étonner que le film ait une tonalité aussi festive alors que tant de ses personnages sont torturés ou dépressifs. Car Michèle Laroque, qui interprète Marie Agut, l'épouse d'Alexandre, n'est pas satisfaite de son sort, qu'elle considère comme une prison dorée. Elle déplore que son mari ne pense qu'à sa banque et ne la sorte plus que pour ses dîners d'affaires. Même André Lemoine, interprété par un Jacques Gamblin excellent en tous points, et qui de prime abord est le type même du gay festif et insouciant, révèle des faiblesses, notamment lorsqu'il fait habilement comprendre à Adrien qu'il est séropositif.

Justement, l'ombre du SIDA est toujours présente, entre l'obsession des « capotes », la peur panique d'Adrien lorsqu'il reçoit le résultat de son test HIV, au point de monter une comédie destinée à faire ouvrir l'enveloppe par Eva, et le semi-aveu d'André.

Personnages mal dans leur peau, dépressifs ou violents, peur de vieillir, SIDA : parti sur ces bases, comment le film peut-il aboutir à une aussi joyeuse comédie ? Plusieurs réponses se combinent : l'entrain des acteurs, les dialogues succulents de Pierre Palmade, le comique de quiproquo habilement conçu, porté au paroxysme lors du retour d'Alexandre chez lui, après avoir découvert la vérité au sujet d'Eva et de son restaurant. Quel choc pour M. Agut, lui qui prenait Eva pour une assistante sociale et brave mère de famille ! Entre Marie et lui, le quiproquo est total, et le scénario va développer la suite du film à partir de ce malentendu.

N'oublions pas la musique, constituée de chansons d'artistes considérés comme des « icônes gay » : Mylène Farmer aux deux génériques, de début et de fin, avec bien entendu Sans contrefaçon, Village People, Boney M, Patrick Juvet, Dalida, Claude François… Le disco domine, ce qui contribue à instaurer cette atmosphère festive.

On retrouve parmi les seconds rôles quelques comédiens bien connus, qui apportent leur pierre à l'édifice. Christian Bujeau, que son physique prédestine a jouer les bourgeois branchés, dans le rôle du docteur Séverine, as de la chirurgie esthétique. Dominique Besnehard joue « la Riki », le cuisinier peu doué du restaurant d'Eva. Sacha Briquet, habitué des rôles de « folles », est le restaurateur client de sa congénère Eva. Axelle Abadie une bourgeoise conservatrice et frustrée (Claire, la sœur de Marie). On peut même remarquer un lien avec Gazon maudit avec la belle Katrine Boorman, ici dans le personnage de la Suédoise Ingrid, l'ingénue compagne du docteur Séverine.

Par-delà les aspects comiques indéniables, le film dépeint avec justesse l'évolution d'une partie de la bourgeoisie parisienne vers la mouvance libérale et libertaire. Richard Berry, avec son personnage, est le prototype même de cette évolution : Alexandre Agut est issu d'un milieu plutôt conservateur, symbolisé par sa belle-sœur, et il se transforme peu à peu en bobo sans cravate, par amour pour Eva et sous l'influence du milieu qu'il se met à fréquenter.

 

Nombre d'autres Alexandre Agut existent dans la « vraie vie », à Paris et dans les grandes agglomérations. L'exploit de Gabriel Aghion est d'avoir réussi à faire rire même la France profonde avec un film centré sur les milieux aisés parisiens, généralement haïs en dehors de la capitale.

Anecdotes :

  • Avec plus de quatre millions d'entrées, le succès populaire a été incontestable.

  • Fanny Ardant a obtenu le César de la meilleure actrice.

  • Pédale Dure, sorti en 2004, n'est pas la suite directe de Pédale douce, mais tentait de surfer sur son succès. Malgré le concours de Bertrand Blier pour le scénario, Aghion s'est royalement fourvoyé puisque ce second film a été incendié par la critique et par le public, avec un nombre d'entrées dix fois inférieur au premier et des accusations de vulgarité et d'homophobie.

Séquences cultes :

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