L'Hôtel de la plage (1978)Ils sont fous ces sorciers (1978)

Comédies françaises Années 70

Tendre Poulet (1978) par Sébastien Raymond


TENDRE POULET (1978)

classe 4

Résumé :

La commissaire Tanquerelle (Annie Girardot) retrouve un ancien amour de jeunesse incarné par le professeur de grec, Antoine Lemercier (Philippe Noiret). Alors qu’elle hésite à lui avouer la nature de sa profession, elle enquête sur une série de meurtres mystérieux dans le milieu politique. Jonglant entre ces deux affaires (romantique et criminelle), Lise joue un jeu bien dangereux...

unechance 7

Critique :

J'adore ce film.

Je suis encore perplexe, coincé entre une mauvaise foi et un capital de sympathie personnels m'obstruant la vision juste et réelle d'une œuvre de cinéma populaire médiocre ou la mésestimation injuste d'une grande comédie romantique qui ne pourra être réajustée à sa juste valeur qu'avec la douce patine du temps qui réinvestit les chefs d'œuvre perdus (ce qui me conférerait par la même une position hautement improbable et auto satisfaisante il faut avouer).

Pour le moment je reste étonné que personne ici ou là ne viennent vanter ce petit bijou de la comédie française à la Du Broca, cette parfaite démonstration jubilatoire qu'il n'y a pas uniquement Lubitsch, Sturges ou Hawks pour façonner de jolies petites comédies pétaradantes et dotées d'un charme certain, d'une poésie que leur confèrent les dialogues, les comédiens maîtres de leurs jeux et de leurs personnages, les situations combinant divers éléments ainsi que le savant mélange entre récit et musique.

Sans doute que ce qui écorne l'aura de ce film c'est le mélange plutôt déstabilisant, et peut-être même malhabile pour certains, entre comédie romantique et comédie policière. Il est vrai qu'à l'heure de donner une étiquette définitive au film, je serais bien en peine de choisir entre ces deux-là. Si j'avais l'intention d'être impartial. Mais comme cela n'est pas le cas, et que je préfère ô combien les regards, les mots et les gestes du couple Noiret/Girardot c'est des deux mains que je signe pour la comédie romantique. Résolument.

Et alors de ce point de vue, l'intrigue policière ne vient qu'apporter une note de tension et de suspense pour mieux mettre en exergue l'antagonisme des deux tourtereaux. Qui mieux que la commissaire Tanquerelle pourrait-on mettre dans les pattes et le cœur de ce vieux garçon, rabelaisien, libertaire, passionné et surtout antiflicard première catégorie qu'est le professeur Lemercier ? Et n'y a-t-il pas là matière grisante de se laisser aller à suivre une idylle de quadras-quinquas plutôt sympathiques ?

Si le couple prend sérieusement un coup de vieux dans l'opus suivant, il n'en demeure pas moins que l'évolution de ce couple de petits vieux qui rajeunissent en redécouvrant les battements du cœur et de la zigounette a quelque chose de merveilleux, d'attendrissant et même de réconfortant. Une respiration profonde. Michel Audiard et Philippe de Broca nous offrent là un film sur la résurrection et l'importance de l'amour qui met bêtement en joie. Il n'y a qu'à regarder l'oeil pétillant et nostalgique, la malice du sourire de Noiret à l'évocation de la dernière fois où il avait sauté la barrière menant à la chambre de la jeune Girardot quelques vingts ans au moins auparavant. L’homme sait rester chaste : on n’évoque que pudiquement cette chambre, mais on n’en pense (on n’en pince) pas moins.

Cette nostalgie se retrouve dans les violons, heureux, joyeux violons, que la musique entraînante de Georges Delerue installe dès le générique pour ne plus lâcher les deux personnages, comme un leitmotiv enveloppant une histoire d'amour légère mais pleine de promesses sincères et solides. Les notes agissent instantanément dès le générique comme un baume apaisant, évoquent un temps de ma cinéphilie où ce genre de films passait sans arrêt à la télévision et ancrait des personnages ou des comédiens dans les plis de ma passion. Ces notes caressent mon âme. Ça parait pompeux, mais vraiment, je vous jure qu'elles m'émeuvent à ce point. Elles sont importantes ces notes, tout comme ce rythme de la comédie de Philippe de Broca. Ses films ont un tempo et une musique particuliers : les dialogues et le jeu des comédiens, dictés par un scénario souvent brillant produisent des films qui peuvent s'écouter, tels des berceuses.

ladoublure 3

On ne retrouve pas l'Audiard grande gueule qui, à coup de bons mots, déréalise ses personnages. Non, ici, c'est un Audiard nostalgique, plus porté à poser un regard presque mélancolique. Les personnages sombres à l'évocation du passé ne manquent pas. Noiret lui-même est friand de ces petits instants de recul. Lui, préfère en sourire, en siroter le bonheur passé encore un peu là. Hubert Deschamps a le souvenir plus tenace, de celui qui colle à la peau et à la tête et empêche de bien en vivre. Les dernières scènes entre ces deux comédiens accompagnées par quelques très jolis plans où une douce lumière éveille Paris qui baille sont d'une poésie délicate et heureuse, de celle qu'on retrouve dans quelques scènes du “Magnifique” ou dans “L'incorrigible” par le truchement de l'enthousiaste et dépressif personnage de Guiomar. Ici aussi, l'on se désespère d'un passé perdu, qui hante, avec délices ou tracas. Ici aussi le soleil n'est pas loin, le matin blafard laisse place à un autre jouir. Mon doigt a fourché juste. On retrouve cette joie de vivre propre au cinéma de Philippe de Broca. L'identification entre son cinéma et son personnage de Lemercier ne fait pas un pli.

Ce tendre poulet porte bien son qualificatif. Comme faites-vous pour ne pas tomber amoureux du commissaire Tanquerelle? Cette Annie Girardot n'est pas particulièrement jolie, ce n'est pas mon type de femme du moins, et pourtant il se dégage de cette boule d'énergie, de ce lapin bondissant qui court sans cesse une légèreté, une élégance qui séduisent. Quand elle parvient à se poser quelques secondes, c'est sur une fleur et son appétit à vouloir lutiner le rond et caverneux Lemercier (Noiret) est une très bonne raison de se prendre d'affection pour un tel personnage.

Car ces deux là font la paire. Le regard d'enfant de Noiret émerveillé par la lumière qui a coloré la frange de Girardot, pendant une fraction de seconde, au passage d'un autobus reflété dans la vitrine d'une pharmacie, ce visage illuminé, touché par la grâce et sans doute, on le comprend, qui réveille un amour de jeunesse, cette bouille réjouie, ne peut laisser indifférent. Impossible. De même quand il essaie de fuir en train, projetant l'image d'un vieil et indécrottable célibataire dont les lubies n'ont plus d'âge, l'image d'une carpe qui s'effraie à l'idée de suivre le véloce lapin, son visage coincé et maladroit offre sans aucun doute une des plus belles scènes de ce comédien.

Quand on aime les comédiens en général, ce film est un ravissement. Avec ces deux là, on atteint vite les sommets de l'art.

Concernant Catherine Alric, j'avoue que je ne sais pas très bien au juste si ce sont mes hormones qui manipulent mon attachement. La très jolie comédienne ne semble pas hériter d'un rôle bien compliqué et ne fait pas montre d'un talent particulier si ce n'est celui de jouer les écervelées facilement dénudées, avec une certaine liesse communicative, touches érotiques que le film délivre avec parcimonie tout de même mais qui donnent un caractère aussi rose que sucré à l'histoire criminelle. Un rôle sur mesure qu'Alric va porter en bandoulière une grande partie de sa carrière.

De même Guy Marchand, un acteur de talent, sous-estimé à force de jouer les imbéciles, les ringards machos. Je le préfère dans des films comme "L'hôtel de la plage" de Michel Lang (tiens qu'il me faudrait revoir, Lang... tout un cinéma !), dans un rôle qu'il étoffe un peu de caractère, plus complexe, fragile et sympathique. Ici, ce n'est pas le cas, il s'en tient au ridicule comme le prouve son écusson de la police de Dallas qu'il arbore avec la fierté des cons. Sa participation est cela dit très courte. Mais elle permet surtout au scénario d'approfondir le thème à l'époque de plus en plus à la mode de la féminisation des pouvoirs dans notre société. En inepte macho, Marchand représente l'imbécile réac, incarne la France arriérée, inondé de sa propre arrogance à l'égard des femmes objets. Aveuglé par sa connerie, il joue l'adversaire de madame le commissaire, le rival interne sauce "Quai des Orfèvres".

On ne retrouve pas l'Audiard grande gueule qui, à coup de bons mots, déréalise ses personnages. Non, ici, c'est un Audiard nostalgique, plus porté à poser un regard presque mélancolique. Les personnages sombres à l'évocation du passé ne manquent pas. Noiret lui-même est friand de ces petits instants de recul. Lui, préfère en sourire, en siroter le bonheur passé encore un peu là. Hubert Deschamps a le souvenir plus tenace, de celui qui colle à la peau et à la tête et empêche de bien en vivre. Les dernières scènes entre ces deux comédiens accompagnés par quelques très jolis plans où une douce lumière éveille Paris qui baille sont d'une poésie délicate et heureuse, de celle qu'on retrouve dans quelques scènes du “Magnifique” ou dans “L'incorrigible” par le truchement de l'enthousiaste et dépressif personnage de Guiomar. Ici aussi, l'on se désespère d'un passé perdu, qui hante, avec délices ou tracas. Ici aussi le soleil n'est pas loin, le matin blafard laisse place à un autre jouir. Mon doigt a fourché juste. On retrouve cette joie de vivre propre au cinéma de Philippe de Broca. L'identification entre son cinéma et son personnage de Lemercier ne fait pas un pli.

Ce tendre poulet porte bien son qualificatif. Comme faites-vous pour ne pas tomber amoureux du commissaire Tanquerelle? Cette Annie Girardot n'est pas particulièrement jolie, ce n'est pas mon type de femme du moins, et pourtant il se dégage de cette boule d'énergie, de ce lapin bondissant qui court sans cesse une légèreté, une élégance qui séduisent. Quand elle parvient à se poser quelques secondes, c'est sur une fleur et son appétit à vouloir lutiner le rond et caverneux Lemercier (Noiret) est une très bonne raison de se prendre d'affection pour un tel personnage.

Car ces deux là font la paire. Le regard d'enfant de Noiret émerveillé par la lumière qui a coloré la frange de Girardot, pendant une fraction de seconde, au passage d'un autobus reflété dans la vitrine d'une pharmacie, ce visage illuminé, touché par la grâce et sans doute, on le comprend, qui réveille un amour de jeunesse, cette bouille réjouie, ne peut laisser indifférent. Impossible. De même quand il essaie de fuir en train, projetant l'image d'un vieil et indécrottable célibataire dont les lubies n'ont plus d'âge, l'image d'une carpe qui s'effraie à l'idée de suivre le véloce lapin, son visage coincé et maladroit offre sans aucun doute une des plus belles scènes de ce comédien.

Quand on aime les comédiens en général, ce film est un ravissement. Avec ces deux là, on atteint vite les sommets de l'art.

Car le film joue évidemment de cette lente et difficile acceptation par les hommes de l'introduction de la femme dans les postes clefs. Noiret lui-même digère mal la nouvelle. Elle met bien du temps à lui faire ce qu'elle entend comme un "aveu" et par conséquent comme une faute originelle encore une autre à assumer. Les hommes de son équipe la chouchoutent. Elle est l'objet d'égards qui n'ont plus lieu d'être aujourd'hui. Égards de galanterie ou écarts de sexisme frappent une femme qui veut seulement arrêter les malfaiteurs.

Pour en revenir aux comédiens, je reviens bien entendu sur Hubert Deschamps, un acteur mystérieux. Dans son jeu très particulier, tout à l'économie, avec un certain regard, presque toujours en fuite, avec sa voix traînante et lassée, il distille des sentiments très diffus. On ne sait pas trop s'il joue en fait. C'est en cela qu'il fascine sans doute. Ici son personnage offre plusieurs facettes très touchantes.

Il faudrait évoquer Roger Dumas, encore svelte à l'époque, l'œil figé, comme toujours surpris, Paulette Dubost, dans la lune, etc.

Il faudrait citer Paris, la bouffe, la culture, les tirades phallocrates d'Eschylle, la douceur des flâneries, la brocante, les concierges, les concerts sous la pluie, les manifs et les bombes lacrymo, l'usine désaffectée avec son vieux tacot à l'entrée, le temps qui passe, inexorable, les ruines du passé qui en témoignent et ce film qui lui-même est devenu le vestige de mon passé, etc.

A se demander combien d'autres sensations, sentiments, pensées et mots il pourrait aller me faire chercher... J'adore ce film, d'un amour presque filial, consanguin, vous l'aurez compris. Aussi je crois bien que je pourrais le revoir et le rerevoir, jusqu'à plus soif, sans qu'il ne se gâte.

C'est alors particulièrement impossible de comprendre qu’on puisse laisser cette comédie aux oubliettes. Pourquoi ? Parce qu'elle a le défaut d'avoir une suite au titre imbécile et au contenu parfois un peu creux, d'avoir joué de la plastique aux tétons qui pointent de Catherine Alric ou bien qu'elle a été multi-diffusée, bref qu'elle est une bête comédie populaire ? Injuste, erreur impardonnable. Ne vous y laissez pas prendre.

D'ailleurs populaire, c'est vite dit. Il n'y a qu'à voir la piètre édition dvd que nous sort TF1 video. Une lumière sombre, une absence de bonus déplorable, bref, ces deux dvds sont là pourquoi au juste ? On se le demande. Mais comme cela fait très longtemps que j'attends cette édition, je ne fais pas la fine bouche : je sirote et me désespère tout seul dans un coin en attendant des jours meilleurs.

Anecdotes :

  • Le scénario est co-signé par Philippe de Broca et Michel Audiard. Il est tiré d’un roman intitulé Le Commissaire Tanquerelle et le frelon lui même co-signé par Claude Olivier et Jean-Paul Rouland (ce dernier autrement plus célèbre comme animateur télévisé, le fameux “Monsieur Cinéma”).

  • La voix du mainate de Noiret n’est autre que celle de Michel Audiard, le co-scénariste et dialoguiste.

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Séquences cultes :

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