La Cage aux folles (1978)Le Cavaleur (1979)

Comédies françaises Années 70

Le Pion (1978) par Sébastien Raymond


LE PION (1978)

Résumé :

Un jeune professeur essaie tant bien que mal de démarrer sa carrière d’enseignant dans un lycée de province en tant que surveillant et professeur auxiliaire, mais sa hiérarchie et ses collègues font preuve d’un dédain blessant. Les élèves quant à eux sont pour le moins dissipés et agitent son quotidien de leur excessive facétie. Au moins met-il à profit cette expérience pour écrire un premier roman, dans le secret espoir d’attirer l’attention d’une collègue qui jusqu’à maintenant ne l’a jamais vraiment considéré.

Critique :

Parmi les films de Gion, celui-là me plait beaucoup malgré une certaine propension ici à la pochade scolaire comme les années 70/80 ont tant aimé à en produire. Le sous-genre “film de cancres” a fait florès, pas uniquement en Europe, mais dans le monde entier. En France, Les sous-doués ou Les diplômés du dernier rang dans les années 80 sont venus couronner de leur image festive un cinéma populaire lu par ailleurs comme celui d’une production plutôt facile, souvent fauchée, complètement affidée au cinéma bis.

De cette tendance dévalorisante, Christian Gion semble en accepter le postulat : en effet, de nombreux gags ponctuent l’histoire sans doute au départ de façon à justifier, à souligner par contraste, le caractère “revanchard” du petit pion face à sa hiérarchie et à l’intelligentsia locale (ou ce qui fait figure, celle qui “voudrait” avoir l’air, mais qui n’a pas l’air du tout). C’est la thématique majeure, l’axe du cinéma de Christian Gion : un individu en butte au mépris de classe que lui renvoie une société. Ici ce sont ses supérieurs hiérarchiques et la notabilité locale qui n’ont pas l’intelligence d’apprécier la sienne. Ailleurs, par exemple dans Le provincial, c’est le snobisme parisien. Dans C’est dur pour tout le monde, Francis Perrin se voyait déjà contraint à lutter face aux nantis (Bernard Blier) pour exister, pour prouver son talent et asseoir ses propres valeurs face à la tradition jugée obsolète. 

Dans Le pion, c’est avec un peu plus de subtilité que ce même discours est proposé. Par rapport à la tradition incarnée par le vieil écrivain joué par Claude Dauphin, le jeune pion (Henri Guybet) voue un grand respect, de l’admiration. Par contre, quand il s’agit de l’institution, que ce soit celle du lycée dans lequel il travaille en sous-fifre parce que non titularisé, ou que ce soit celle de l’Académie des Belles Lettres dans laquelle il souffre également d’un même mépris subalterne, la tradition, le lien vers le passé est lu plutôt comme un archaïsme paralysant, en plus d’être malhonnête, injustifiable. Le prix Goncourt offre en réponse comme une rupture, un moyen de casser le jugement établi.

De même en filigrane, le duel amoureux qui se joue entre la douce et jolie Claude Jade et la sublime mais très sophistiquée Maureen Kerwin prolonge cette distinction entre la simplicité des uns et le maniérisme des autres. On pourrait trouver que cela manque de subtilité. Les mécanismes sont très simples, peut-être même peuvent sembler simplistes, et il serait difficile de le contredire. Mais j’ai bien envie de mettre en avant la vision de l’ensemble, le résultat final : l’impression bien marquée d’un conte moral peut-être un peu naïvement angélique, doucement révolté certes, mais fondamentalement bienveillant. Écrit et filmé avec un certain sens poétique, Le pion est délicat, porte un regard attendrissant sur les personnages, mêmes les plus palots a priori (comme celui de Claude Piéplu, à la fin racontant avec émotion des souvenirs de pêche à l’écrevisse dans sa jeunesse). Le regard du héros (Henri Guybet) est celui de Christian Gion. C’est évident. Et ce regard est foncièrement généreux, plein d’indulgence, de patience pour les gamineries de ses élèves, en dépit du fait qu’il en est le jouet pendant un long moment.

Le rythme du film, par le montage, par la façon dont les acteurs prennent leur temps (à commencer par Henri Guybet qu’on a rarement vu adopter un jeu aussi sobre, très éloigné de ses rôles habituels), le rythme donc se veut très serein, contemplatif presque.

La musique de Beethoven très présente n’est pas qu’un baume apaisant. Elle est davantage un compagnon de route pour le pion. J’imagine bien que cette petite musique incarne même la personnalité, si ce n’est l’âme de cet homme discret, essayant de vivre sa passion pour la littérature, malgré la violence sociale qu’il vit.

Les films de Christian Gion sont souvent des films de révolte sans violence contre celle de la société. Cela peut apparaître comme systématique, voire systémique en l’occurrence, mais peu importe, cela fonctionne. Certes, il s’appuie sur certaines grosses ficelles, comme ici le film de cancres, mais peut-être n’a-t-il pas eu le choix ? Je ne connais pas Christian Gion, ni les moyens, ni les ambitions de cette production, il ne s’agit là que d’un avis personnel.

Anecdotes :

  • Le rôle que joue Henri Guybet a été pensé, écrit pour lui. Mais les producteurs ont l’idée de féminiser le personnage afin de le faire jouer par Annie Girardot. Christian Gion a réussi à tenir bon et à imposer son comédien masculin.

  • Le “gag” de la copie de philosophie où un élève, à la question Qu’est-ce que le risque ? écrit seulement “Le risque, c’est ça: ” et rend feuille blanche, puis obtient 18/20 est issu d’une légende urbaine selon laquelle cela serait véritablement arrivé, une rumeur tellement coriace qu’on la voit ressortir comme un marronnier tous les ans à l’époque du baccalauréat. Le site du ministère de l’Education Nationale a pris la peine d’informer ses élèves que ce genre de prise de risque ne sera pas récompensé.

  • La scène où le parapluie sert de parachute à un chat ne s’est pas terminée comme prévu : une baleine du parapluie est venue heurter le visage de Michel Galabru à la tempe. Et le comédien, loin d’être démonté par l’accident, de se lancer dans une improvisation dont il a le secret : “je n’ai pas de gilet-par-balle, voyez, ça saigne, et je vous en remercie !”. Comme Galabru a su retomber sur ses pattes tel le chat parachutiste, Christian Gion a eu l’heureuse idée de garder au montage final cette scène telle quelle.

Séquences cultes :

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