Dans la ligne de mireUn monde parfait

Saga Clint Eastwood

Un monde parfait (1993)


 UN MONDE PARFAIT
(A PERFECT WORLD)

classe 4

Résumé :

En 1963, au Texas, un jeune garçon est pris en otage, mais une amitié se tisse avec le ravisseur, échappé de prison et activement recherché par un U.S. Marshal. 

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Critique :

Après deux succès incontestables, Eastwood enchaine rapidement sur un nouveau projet, un script proposé initialement à Steven Spielberg. Bien qu’Un monde parfait soit un des films préférés de la star en tant que metteur en scène, il ne fait pas partie – et de loin – des longs-métrages que j’affectionne de l’acteur réalisateur. Pendant des années, je n’avais jamais vu A Perfect World en entier ; que des bouts par-ci par-là. Un des rares films eastwoodiens que je ne suis pas allé voir à sa sortie en salle. L’ensemble est décevant, même parfois ennuyeux, ce qui est extrêmement inhabituel au regard de l’œuvre prestigieuse de Clint Eastwood.

Le rythme est lent, le ton parfois mièvre, et la longue fin, au dénouement qu’on renifle un quart d’heure avant (surtout qu’elle est dévoilée lors des premières images), ne rehausse pas une impression très mitigée ….2h17, c’est beaucoup trop long pour un film sans intrigue, qu’on regarde une fois, pas deux, vu sa longueur. Le début est pourtant intéressant, voire captivant, avec l’évasion de Robert ‘Butch’ Haynes (Kevin Costner) et Terry Pugh (Keith Szarabajka), deux dangereux criminels de la prison d’Huntsville. Ils kidnappent Philip Perry (T. J. Lowther), un jeune garçon de huit ans issu d’une famille de Témoins de Jéhovah, et le trio commence un périple à travers le Texas. L’U.S. Marshal Red Garnett (Eastwood) leur donne la chasse, accompagné de son équipe, dont la criminologue Sally Gerber (Laura Dern, ravissante présence féminine mais le personnage apporte peu à l’histoire) et un tireur d’élite du FBI.

Eastwood est très en retrait, ce qui implique que ce film n’est pas représentatif de sa carrière. L’acteur passe la plupart du temps à l’intérieur d’une sorte de ‘camping-car’ et les rares gags ne sont ni drôles ni intéressants, un peu dans la lignée des deux ‘Clyde’. Ces passages s’affichent souvent en contraste total avec le ton noir, et parfois lugubre, qui dépeint les fuyards. A l’origine, le réalisateur n’était pas prévu au casting, mais Kevin Costner accepta le rôle à condition de jouer face à Eastwood, et il le convainquit de prendre le rôle du Marshall, secondaire à l’histoire, qui a dû être étoffé. Avant le final, l’acteur a moins d’une demi-heure de présence à l’écran et au total, Eastwood n’est présent que 30% environ du temps du film ; ça doit être un record dans sa carrière. D’ailleurs, pour la première fois depuis Sierra Torride, le nom de Clint Eastwood n’est pas en tête au générique ; un privilège qui échoue logiquement à Kevin Costner.

La déception est à la mesure de l’attente car les années 90 avaient superbement commencé pour les deux acteurs avec de prestigieux films, gagnants ou nominés aux Oscars, tels Danse avec les loups et JFK pour Costner et Impitoyable et Dans la ligne de mire pour Eastwood. C’est peut-être d’ailleurs sur un western, un genre ressuscité par le duo, que la rencontre des deux stars aurait dû se faire plutôt qu’un road-movie, où la confrontation directe ne se produit que brièvement lors du long final raté. A ce propos, je rejoins l’analyse teintée d’humour du critique Mitch Lovell: « A Perfect World is also one of those Heat type deals where they put two dynamic actors in the same movie and then only give them the briefest amount of screen time possible. And I don't know about you, but that kind of shit always pisses me off.” [Un monde parfait est également l'un de ces films comme Heat (ndlr : avec Al Pacino et Robert De Niro) où on met deux acteurs dynamiques dans le même film et on leur donne ensuite le moins de temps possible à l’écran. Et je ne sais pas pour vous, mais ce genre de conneries a toujours le don de m'énerver]. 

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Si la prestation d’Eastwood n’est pas mémorable, par contre, Costner et le petit sont convaincants. Au fur et à mesure de leur périple, Butch et Philip, appelé Buzz, se découvrent des points communs, comme l’absence de père et une oppression du ‘Monde parfait’, et ils recherchent leur destinée. Ils boivent du coca, et Butch divertit le garçonnet en lui disant que la voiture est une machine du temps qui se dirige vers l'avenir. Le vol de la Ford d’un agriculteur devient un jeu de cow-boys et d’indiens et la visite d’une boutique de vêtements, où Philip s’empare d’une tenue de Casper le fantôme, symbolise le syndrome de Stockholm, car le petit prisonnier devient un complice et forme une équipe avec l’évadé. Quelques péripéties attendent le duo sur un rythme bon enfant, mais le problème est que ce côté attendrissant finit par devenir niaiseux, surtout lors de passages incohérents (le coup de frein devant Butch…). On joue à ‘Trick or treat’, on dérobe le véhicule d’une famille…. Butch fait l’éducation du jeune Philip/ Buzz que son père absent n’a pu lui donner. Des liens père-fils naissent entre Butch et l'enfant, que le fugitif essaie d’émanciper, tout en le protégeant, comme le ferait un vrai père. C’est donc l’histoire d’un bandit qui fait découvrir la vie à un jeune garçon, qui finit par se prendre d'affection pour lui... certaines scènes sont mignonnes, et la complicité entre les deux principaux protagonistes est touchante à voir, mais l’ensemble reste très improbable et trop larmoyant. De ce point de vue, la fin avec l'adieu qui ne semble pas vouloir se terminer est symbolique de cette surenchère maladroite.

Butch donne l’opportunité à Buzz de jouer aux jeux qu’il veut et de faire ses propres choix et il lui apprend également à différencier le bien du mal. Le petit n'a le droit de rien célébrer, ni sa fête, ni Noël, ni Halloween...un gamin brimé, et le film dénonce directement les Témoins de Jéhovah. Néanmoins, le passage chez la famille noire d’agriculteurs dévoile le véritable tempérament de Butch, en contradiction manifeste avec le déroulement du film ; le fugitif devient alors Pugh, ce qui provoque des incohérences, aussi bien chez Buzz que pour le spectateur. Le personnage de Kevin Costner, malgré les démons qui le rattrapent, reste l'évadé de prison le plus sympathique à l’écran. Cette transformation violente est donc peu crédible et tout s’enclenche mal avec des réactions disproportionnées de Butch, puis de Buzz qui lui tire dessus, et on assiste à un dénouement long, bavard, voire niais (la collecte de bonbons, la liste de promesses), qui met beaucoup de temps avant de se décider à basculer entre la tragédie et le dramatique.

Parmi les seconds rôles, il faut noter Laura Dern, déjà évoquée, qui met un peu de fraicheur à l’ensemble, et, surtout, Keith Szarabajka, Pugh, le complice déjanté, rarement évoqué dans les critiques, qui est pourtant incroyablement convaincant dans ce rôle abject : un tueur aussi cinglé que l'était Scorpio de L'Inspecteur Harry. Dès l’arrivée à la cuisine, on sent que Pugh, chewing-gum en bouche et regard hagard, est le méchant du film. Incontrôlable et violent, le personnage est le vrai psychopathe de l’histoire, même si Butch lui casse le nez lors de l’excellent échange ‘threat/fact’. Malheureusement, le pervers et sadique Pugh est abattu par Butch dans le champ de maïs – une des meilleures scènes du film - après qu’il ait tenté d’abuser du garçonnet. La disparition du personnage est dommageable pour le long-métrage, car elle sonne un peu comme un tournant du film, et il ne se passe plus grand-chose ensuite. Malgré la tentative dans le final de revenir au Mal personnifié, Costner/Butch n’est pas très crédible comme l’était Szarabajka/Pugh. J’ai contacté l’acteur pour la rédaction de cette chronique. Il m’a dit avoir adoré travailler avec Clint Eastwood. C’est le style qu’il aime. Il ne perd pas de temps, n’épuise pas l’équipe de production et les acteurs. Il fait une ou deux prises, au maximum trois, et il a ce qu’il veut et il passe à autre chose. Szarabajka a fait des auditions pour d’autres films d’Eastwood, mais il n'a malheureusement jamais été embauché de nouveau.

Par contre, cette caractéristique de réalisation rapide n’a pas enthousiasmé Kevin Costner, très perfectionniste, et le tournage fut émaillé de quelques tensions. Eastwood se plaignit même que l’acteur n’arrêtait pas de pinailler et le tournage prit du retard. Costner alla jusqu’à quitter le plateau, mais Eastwood décida de lui montrer qui était derrière la caméra en tournant avec la doublure !

En définitive, les bons sentiments émouvants finissent par lasser, et Clint Eastwood réalise un film finalement prévisible. On a vu mieux et on verra mieux d'Eastwood, fort heureusement. On est loin, par exemple, de Mystic River, Million Dollar Baby ou de Gran Torino. La faute à une longueur injustifiée et à un scénario inexistant ; l'enquête policière est complètement dénuée de sens et d'intérêt et la trame du polar disparaît rapidement pour devenir un mélo, sans oublier les incohérences, telles la présence mal exploitée de la psychologue et l’exagération de la scène de menaces avec la famille noire.

Le film reçut des critiques positives en général, mais il eut un succès très modéré au box-office, surtout aux USA, malgré que le réalisateur se soit entouré de ses fidèles collaborateurs : Jack N. Green (photographie), Joel Cox (montage) et Lennie Niehaus (musique). Cependant, Eastwood battit des records d’entrées en cumulant ses trois derniers films - Impitoyable, Dans la ligne de mire et Un monde parfait -, et les critiques furent plus que jamais unanimes à son sujet. Eastwood précisa qu’il avait mûri pendant cette période, et on perçoit en effet un côté plus conciliant, avec la justice par exemple, comme le démontre son ressenti sur le passé de Butch. Le réalisateur traite ici de la rédemption de criminel auprès de l’innocence d’un enfant, et on peut considérer qu’Eastwood se ramollit quelque peu en tombant dans le pathos avec cette histoire de Butch, le truand sympathique, et de son ami le gentil fantôme. Un monde parfait débute comme un polar mais mélange les tons (dramatique, humoristique, émouvant) et devient rapidement un véritable mélo, genre dans lequel Eastwood va s’attarder dès son prochain long-métrage, Sur la route de Madison

Anecdotes :

  • Le film sortit le 24 novembre 1993 aux États-Unis et le 15 décembre en France.

  • Le tournage eut lieu principalement au Texas, mais aussi en Caroline du Sud et en Alabama, au printemps et été 93. Il se termina en avance, comme souvent avec Eastwood, ce qui permit au film de concourir en décembre pour les Oscars.

  • Eastwood avait envisagé d’attribuer le rôle de Butch à Denzel Washington.

  • Spielberg pensait que Clint Eastwood était l'acteur idéal pour interpréter Butch, mais il se trouvait trop âgé ; il accepta cependant de réaliser le film.

  • Le film a pour toile de fond les campagnes du Texas durant l’été 63. Le 22 novembre de cette année là, le président John Fitzgerald Kennedy était assassiné à Dallas. Le contexte choisi par Eastwood n’est sûrement pas une coïncidence. Après Dans la ligne de mire où Eastwood est un garde du corps du président, il tourne avec Costner, qui fut deux ans plus tôt le procureur Garrison dans le superbe JFK d’Oliver Stone !

  • En 1993, Eastwood est élu membre du British Film Institute de Londres et le Museum of Modern Art de New York intègre dans ses archives la collection Clint Eastwood. En 1994, il préside le jury du Festival de Cannes qui récompense Pulp Fiction du réalisateur Quentin Tarantino. Il reçoit aussi la médaille de Commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres (source : wikipedia).

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