Les proies

Saga Clint Eastwood

Un frisson dans la nuit (1971)


UN FRISSON DANS LA NUIT
(PLAY MISTY FOR ME)

classe 4

Résumé :

Une brève liaison entre un programmateur d’une station de radio locale et une femme schizophrène prend une tournure dramatique, qui pourrait s’avérer fatale pour l’animateur et sa petite amie. 

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Critique :

David Garver, un animateur populaire d’une émission nocturne de jazz sur une radio de la côte californienne, fait la connaissance au bar local, a priori par hasard, d’Evelyn Draper (Jessica Walter), une charmante et fervente auditrice. Plus tard, à son appartement, l’admiratrice lui avoue que la rencontre n’est pas fortuite et qu’elle est la personne qui l’appelle tous les soirs pour lui demander de jouer la chanson ‘Misty’ à l’antenne. Ils sympathisent et passent la nuit ensemble. Ce qui est une aventure sans lendemain pour Garver, devient rapidement une obsession pour l’auditrice. Evelyn envahit progressivement la vie du programmateur, en commençant par lui faire ses courses. Elle débarque chez lui à l’improviste, le suit jusqu’à son lieu de travail et le harcèle au téléphone. Très vite, Dave se rend compte de la folie d'Evelyn, qui se montre possessive et extrêmement violente et l’existence frivole du disc-jockey vire au cauchemar.

Garver n’arrive pas à se sortir en douceur de ce piège infernal et diabolique. Lorsqu’il tente de se débarrasser de cette présence envahissante, Evelyn fait une tentative de suicide en se tailladant les poignets. Elle personnifie la psychopathe, qui s'acharne sur l'environnement humain et matériel de la personne de ses fantasmes. Après son intrusion au domicile de Garver, le saccage de l’appartement et l’attaque au couteau sur l’aide ménagère, Evelyn est internée mais le répit sera de courte durée. Le coup de téléphone et le supposé départ pour Hawaii ne trompe pas le spectateur. La malade mentale fait preuve d’une jalousie extrême, notamment envers Tobie Williams (Donna Mills), une ancienne petite amie avec qui Dave a finalement renouée. Lasse des aventures romantiques de Dave, elle l’avait quitté mais l’idylle sera cimentée par l’épreuve qu’ils ont ensemble à affronter. La situation devient en effet rapidement préoccupante et dangereuse pour atteindre un point de non-retour où les vies de Garver et de Tobie sont menacées.  

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Dès la fin des années 60, Clint Eastwood avait manifesté son envie de passer derrière la caméra et de réaliser son premier long métrage. Dans ce dernier projet conclu par Irving Leonard, cofondateur de Malpaso, avant de mourir, Eastwood est pour la première fois réalisateur tout en tenant le rôle principal. L’intrigue lui permet d’aborder également le jazz, un thème de prédilection qui sera récurrent dans son œuvre, avec ici un passage quasi-documentaire. Pendant l’élaboration du projet, en 1970, l’acteur perd son père d'une crise cardiaque. Il abandonne durant plusieurs semaines Play Misty for Me, un titre original plus évocateur que le français insipide. A son retour, Eastwood est différent car il ne boit plus d'alcool fort et fait davantage attention à sa santé. Après Les proies, il incarne de nouveau un personnage confronté à la psychose féminine. Beaucoup de critiques suggèrent que le décès de son père a impacté le caractère sombre et mélancolique du film, qui bénéficie d’une excellente photographie. Eastwood filme Carmel et ses environs à la perfection - un plus indéniable - et propose une superbe carte postale de ce lieu qu’il adore manifestement. La beauté de la nature et des paysages californiens est soulignée par la ballade coquine et bucolique avec Tobie sur la chanson The First Time Ever I Saw Your Face. 

Pour sa première réalisation, Eastwood s’est entouré de collaborateurs, comme Bruce Surtees, présent sur Les proies, qui lui resteront fidèles durant des décennies. Dès son premier film, il adopte des caractéristiques qui seront une constante de sa carrière : un tournage rapide, sans beaucoup de prises, un planning jamais dépassé. Eastwood choisit lui-même Jessica Walter (à la place de Lee Remick voulue par Universal),  Misty d’Erroll Garner, dont la mélodie se prête à l’intrigue, et le lieu de tournage (Carmel préféré à Los Angeles). Jessica Walter crève l’écran et impressionne par la force qu’elle donne à son personnage (l’actrice fut nominée au Golden Globe de 1972). Le rythme monte crescendo et Dave, le pauvre disc-jockey, est dominé (ce qui a fait refuser le rôle à Steve McQueen). On assiste à une superbe prestation de Jessica Walter – Yeah, get lost, assholes! : terrible ! – et Eastwood accepte de se faire voler la vedette. La folie du personnage se dessine progressivement mais inéluctablement et le suspense sur son état est bien préservé. Evelyn/ Walter maitrise la situation et Eastwood se retrouve dans un registre similaire à celui des Proies en interprétant un homme manipulé et victime face à une femme dominante sur une musique discrète et adaptée. A Jessica Walter, on préfère physiquement la blondinette Donna Mills ; d’ailleurs, lors des bonus tournés en 2001 – 30 ans après le film – Donna était toujours très jolie et elle se souvient que la scène de nu fut tournée à la fraiche et qu’elle avait une perruque dans le final ne voulant pas couper ses cheveux. 

De nombreuses scènes tiennent en haleine comme la tentative de suicide dans la salle de bains, l’agression de la femme de ménage, l’attaque nocturne sur Garver au couteau de boucher et l’assassinat du détective McCallum (John Larch); d’autres amusent comme le couple insulté qui vient à son secours ou le déjeuner de travail important du disc-jockey qu’Evelyn prend pour une rencontre amoureuse. La dernière séquence est très violente et bénéficie d’un réalisme jusque dans les détails. Le film débute et se termine dans le même décor, la maison de Tobie, et la boucle semble bouclée avec une sérénité revenue.

Pour sa première réalisation, l'acteur a choisi un thème qui le démarquait de ses personnages de westerns et films de guerre. La mise en scène d’Eastwood est déjà étonnante de maîtrise, avec un rythme fort soutenu qui faiblit légèrement avant le dénouement de l'histoire. Eastwood arrête le suspense pendant la ballade et le festival mais cette pause est un peu trop longue et brise l’élan dramatique, même si cela peut renforcer l’aspect plausible de l’intrigue. Il y a néanmoins quelques invraisemblances du scénario, une fin envisageable et ce coup de mou juste avant le final, qui m’empêche de donner le maximum à cet excellent film.

Bien que l’acteur ne soit pas apprécié des féministes, Play Misty for Me est bien accueilli lors de sa sortie et le film aux relents hitchcockiens constitue un tournant dans la carrière d’Eastwood. Il interprète un nouveau style de personnage et son passage derrière la caméra ouvre une nouvelle ère. Un bon thriller psychologique prenant à la trame classique qui fut un succès, rapportant plus de cinq fois sa mise. Sergio Leone a permis à Eastwood une reconnaissance internationale lors des westerns spaghettis, mais Don Siegel sera l’indissociable élément de l’ambition d’Eastwood pour la réalisation.  

Anecdotes :

  • Le film sortit le 3 novembre 1971 à New York (9 jours plus tard dans le reste des USA) et le 2 janvier 1972 en France.

  • Le scénario de Play Misty for Me fut écrit par Jo Heims, une secrétaire juridique qu’Eastwood retrouvera  sur Breezy en 1973, qu’elle écrira et coproduira. Pour Misty, Jo Heims s’est inspirée d’une de ses amies qui harcelait un homme qu’elle connaissait à peine.

  • Le tournage commença en Californie en septembre 70, principalement à Monterey et aux alentours de Carmel, la ville native de l’acteur où il sera élu maire en 1986. Un passage fut tourné pendant le festival de jazz de Monterey. Le tournage coûta 50 000 $ de moins que prévu et se termina quatre jours avant la date fixée ; le film fut achevé en moins d’un mois. L’acteur avait créé Malpaso afin d’éviter le système des grands studios, ce qui lui permit de tourner comme il voulait, généralement rapidement sans trop de prises à répétition.

  • Le barman du Murphy’s est joué par Don Siegel, qui avait à l’époque déjà dirigé Eastwood sur trois films (Un shérif à New York, Sierra Torride, Les proies). C’est la première scène que tourna Eastwood faisant 11 prises avant de dire malicieusement au cameraman de mettre un film dans la camera !

  • Jessica Walter est doublée lorsque Dave frappe Evelyn provoquant la chute mortelle de la jeune femme. C’est ensuite un mannequin qui dévale la falaise. Par contre, l'actrice joue personnellement le corps inerte lors du dernier plan.

  • Fritz Manes sur cette époque de la vie de Clint Eastwood : « Il a été complètement dévasté par la mort de son père, et ce parce que c'était la seule mauvaise chose qui lui était jamais arrivée dans la vie. Jusqu'ici les problèmes qui survenaient étaient toujours réglés à la fin de la journée. Il n'arrivait pas à comprendre ce qui lui arrivait. Il l'a pris comme une affaire personnelle — comme si on lui avait fait quelque chose, à lui, personnellement. Il a mis beaucoup de temps à s'en remettre, et Bon Dieu, il a bien failli s'effondrer. »

  • Lorsqu’Eastwood dit aux exécutifs d’Universal qu’il désirait tourner le film, ils acceptèrent, à condition qu’il ne soit payé qu'en tant qu'acteur. Universal ne le paya donc pas comme réal consentant seulement à un pourcentage…qui s’avéra au final plus lucratif pour Eastwood : « Quand j’ai réalisé mon premier film, on ne me prenait pas au sérieux. Pour le studio c’était un peu « Laissez-le jouer avec son argent de poche, il reviendra pour les affaires sérieuses. »

  • Eastwood sur sa première réalisation : « Après m’être heurté la tête contre les murs pendant 17 ans, hanté les plateaux, influencé parfois par mes propres idées les angles de prises de vue, vu les acteurs partir dans n’importe quelle direction sans être aidés, et travaillé avec des réalisateurs bons ou mauvais, je suis arrivé au point où je me sens capable de réaliser mes propres films. Je me souviens de toutes les erreurs mais aussi des bonnes choses. J’en sais assez pour contrôler mes propres projets et obtenir ce que je veux des acteurs.’ (Source: wikipedia)

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