Haut les flingues

Saga Clint Eastwood

Pale Rider, le cavalier solitaire (1985)


 PALE RIDER, LE CAVALIER SOLITAIRE
(PALE RIDER)

classe 4

Résumé :

Vers la fin du dix-neuvième siècle, en Californie, un mystérieux prédicateur protège d’humbles prospecteurs d’or d’une compagnie minière dirigée par un tyran qui essaie de les exproprier par tous les moyens. 

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Critique :

Alors que les années 80 annonçaient la lente agonie du genre, Clint Eastwood retrouvait dans ce somptueux western un rôle d’homme sans nom, un concept qui avait fait sa gloire. L’acteur revenait à ce genre hollywoodien par excellence, qu’il a toujours apprécié, neuf ans après Josey Wales hors-la-loi. Pour la troisième fois, il réalisait un western et, bien que certains voient dans ce film l’inspiration de L’homme des vallées perdues (de 1953 avec Alan Ladd), il est beaucoup plus facile pour les fans d’Eastwood de tirer un parallèle entre Pale Rider et High Plains Drifter - L’homme des hautes plaines -, son premier western en tant qu’acteur-réalisateur, tourné douze ans plus tôt. Il a toujours été fasciné par les histoires de la Bible et par leur correspondance avec la mythologie du western et Pale Rider atteint des sommets rarement explorés auparavant dans ce domaine. 

De nombreuses critiques avaient souligné le côté fantastique et allégorique de L’homme des hautes plaines, mais tout esprit cartésien comme le mien pouvait occulter cet aspect pour n’y voir que la vengeance d’un frère. Par contre, Pale Rider n’échappe pas à la vision surnaturelle, et le western présente également une configuration biblique forte et incontestable sur laquelle on s’étendra. Surnommé The Preacher, le Prédicateur, Eastwood endosse une dernière fois dans sa carrière la physionomie de l’étranger impénétrable au passé inconnu qui surgit de nulle part pour résoudre les problèmes d’une communauté et secourir les faibles et les opprimés, un thème cher à l’acteur. Le puissant Coy LaHood, un riche propriétaire d’une compagnie minière qui a fondé sa propre ville à son nom, harcèle, avec l’aide d’une bande de cow-boys, quelques familles de chercheurs d’or indépendants de Carbon Canyon afin de récupérer leurs concessions et les exploiter avec les nouvelles technologies hydrauliques. Alors que les prospecteurs sont sur le point d’abandonner de guerre lasse, un mystérieux cavalier monté sur un cheval gris va bouleverser leur vie. Eastwood est donc ce pasteur énigmatique au passé et nom inconnus et on se demande une grande partie du film la raison pour laquelle il est un si bon tireur et ce qu’il est vraiment. Le personnage surplombe le récit par son attitude calme et autoritaire et les deux femmes de l’histoire tombent sous son charme, que cela soit Sarah, la fiancée veuve de Barret, ou Megan, l’adolescente issue d’une union précédente.  

Alors que l’étranger apparait dans les vapeurs du désert sur une musique aux sons discordants, comme s’il dérivait, dans High Plains Drifter, le prédicateur descend ici des montagnes au son des trompettes de l’apocalypse. Il est appelé, lors de cette superbe séquence, par une prière de la jeune Megan Wheeler (Mélanie dans la version française) qui, sur la tombe de son chien abattu, formule alors le vœu de voir arriver un miracle, un sauveur qui permettrait à la petite communauté de triompher du Mal, ce qui donne par conséquent au récit un fort aspect mystique et religieux. La référence est évidente car la jeune fille lit plus tard ces fameux versets du chapitre six de la Bible: « And I looked, and behold a pale horse. And his name that sat on him was Death. And Hell followed with him. » [Et je vis paraitre un cheval pâle, et celui qui était monté dessus s'appelait la Mort et l'Enfer le suivait...].

En réponse à la prière, le cavalier solitaire tout de noir vêtu apparaît sur son cheval blanc devant les fenêtres de la famille et il fait penser au Messie. Le titre est une référence directe aux Quatre Cavaliers de l’Apocalypse car le quatrième monte un cheval pâle et représente la Mort. Le chiffre sept – Stockburn et ses six adjoints – est également considéré comme ayant une signification mystique. L’apparent calme du héros et sa façon de se sortir des pires situations avec une aisance déconcertante renforce l’idée qu’il y a quelque chose de surnaturel qui plane autour du personnage. Il apparaît et disparaît comme par enchantement dans plusieurs scènes. D’autres éléments accréditent cette thèse fantastique ; ainsi, lorsque Preacher se lave, les cicatrices de blessures par balles dans le dos sont si nombreuses que le commun des mortels aurait trépassé. Le final est aussi riche en enseignement car le marshal Stockburn confesse à LaHood qu’il croit reconnaitre l’homme avant de se reprendre : «Can't be. The man I'm thinking of is dead ». A partir de ce moment, Stockburn montre des signes d’inquiétude, comme s'il pressent qu'il a affaire à une entité surnaturelle.  

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Pour terminer dans ce registre, le « YOU! » de Stockburn, lorsqu’il est abattu par le prédicateur, avec des impacts de balles qui correspondent parfaitement à ceux qu'il a dans le dos, semble conforter la thèse du fantôme vengeur revenu des morts, ce qui explique pourquoi Preacher parvient aisément à surgir inopinément pour abattre les adjoints. L’idée fut confirmée par Eastwood lui-même lors d’une interview, que j’ai revue sur la toile, où l’acteur déclare que le justicier devait être considéré comme un « revenant », une sorte d'ange exterminateur envoyé par Dieu pour lutter contre le Mal. Le cavalier semble précéder la mort et la vengeance, étant le représentant de la Mort elle-même. On découvre avec surprise qu’Eastwood ponctue chaque scène importante de son œuvre de textes chrétiens ; le mystérieux prédicateur fait prendre conscience aux prospecteurs, qu’on peut comparer à ses ouailles, qu’ils sont coupables de courber l’échine face à la tyrannie et être chrétien ne signifie pas subir.  Cependant, il guide mais il ne prend pas la direction du camp qu’il laisse à Hull Barret.

Pour sa dernière collaboration avec Eastwood, Bruce Surtees propose une superbe image, avec un fort contraste lumière/obscurité. Les choix de photographie sont en effet novateurs car l'intégralité du film est tournée à la lumière naturelle. Les scènes intérieures sont généralement faiblement éclairées et très sombres, tandis que les extérieurs éblouissent par de magnifiques paysages de montagne à la clarté du soleil, avec une atmosphère hivernale et un décor neigeux qui donnent un ton lugubre à l'ensemble. Ce contraste a vraisemblablement une signification symbolisant le thème central du film, un affrontement entre le Bien et le Mal.

L’interprétation des personnages est irréprochable, avec une mention spéciale pour Stockburn, incarné par John Russell, aux faux airs de Lee Van Cleef, déjà vu dans  Josey Wales, hors-la-loi et Honkytonk Man, et à ses six adjoints, des tueurs habillés de longs manteaux, comme Il était une fois dans l’Ouest, silencieux mais ô combien redoutables ! Parmi les prospecteurs, le personnage d’Hull Barret (Michael Moriarty) est très bien interprété, tout comme les deux femmes, Sarah (Carrie Snodgress) et Megan (Sydney Penny). Ces trois personnages bénéficient d’une étude particulière, approfondie et intéressante. A noter également Richard Kiel, connu pour le rôle de Requin dans deux James Bond, qui joue évidemment une grosse brute, qui se ralliera du bon côté. Aucun ne fait de l’ombre à Eastwood, qui est impérial dans un rôle qu’il maitrise parfaitement : peu de paroles, tout dans le gestuel et le regard qui inspirent le respect. Il campe le rôle d’un prédicateur sans arme initialement, qui fait régner l’ordre presque pacifiquement, avant de déchainer l’enfer avec son Remington. Un rôle taillé sur mesure. Il ne parle qu’après un bon quart d’heure:  « You shouldn't play with matches.” et il délivre quelques répliques eastwoodiennes: “Well, if you're waitin' for a woman to make up her mind, you may have a long wait.”

Quelques scènes restent en mémoire, comme celle où le prédicateur aide Barret à briser le gros rocher soulignant ainsi que l’union fait la force « The Lord certainly does work in mysterious ways». L’attaque de l’introduction fait encore une fois penser – après Honkytonk Man – au début de Josey Wales : les galops des chevaux, des agresseurs violents et déterminés et des victimes sans défense. Les scènes d'action sont excellentes, en particulier le final, que certains considèrent comme bâclé alors qu’il souligne le côté mystique du film. 

L’histoire semble répéter celle de L’homme des hautes plaines – bien que le côté surnaturel soit plus prononcé dans Pale Rider - mais Eastwood injecte au récit de nouvelles idées comme l’aspect environnemental et le point de vue écologique, un thème cher aussi à l’acteur, qui est novateur pour un western et, bien entendu, l’homme d’église, un rôle atypique dans la carrière de l’acteur-réalisateur, truffée de personnages à qui on ne donnerait pas le bon Dieu sans confession…Neuf ans après Josey Wales, Eastwood revenait au western, tentait et réussissait un pari fort risqué tant le genre était tombé en désuétude en dépeignant l’Ouest sauvage quand la ruée vers l'Or se terminait et que les gros propriétaires prenaient le pouvoir.  

Paradoxalement, c’est finalement avec ce film que l’acteur entre au firmament des artistes du septième art. 1985 sera en effet une année charnière dans la carrière d’Eastwood (voir les informations complémentaires), car il bénéficie enfin d’une reconnaissance mondiale et du respect tant mérité, et les critiques, gauchisantes pour la plupart, changent d’avis, afin de faire bonne figure, ou se retrouvent complètement  isolées. Sans être son meilleur film, Pale Rider rentre dans la sélection du Festival de Cannes mais ne remporte finalement aucun prix. Peut-on s’en étonner lorsqu’on sait quelles œuvres sont généralement plébiscitées à cette cérémonie ? Pale Rider est néanmoins un réel succès critique et devient à l'époque le western le plus lucratif de la Malpaso. A partir de cette période, les attaques sur Eastwood se raréfient dans les médias et les critiques hystériques de la gauchiste du New Yorker dans les années 70 font plus sourire qu’autre chose. Néanmoins, Eastwood reste toujours fidèle à ses convictions, aussi bien à l’écran qu’à la ville, et il est parfois critiqué comme lors de la sortie d’American Sniper ou pour les élections américaines où il soutient Donald Trump en fustigeant la ‘pussy generation’, contrairement à la plupart des autres ‘stars’ hollywoodiennes.

Quelques esprits grincheux ont osé parler de sénilité – des journalistes ridicules qui n’ont pas vu l’acteur grimper prestement sur une charrette à Carmel pour fêter le centenaire de la ville – tandis que d’autres plus lucides, il y en a encore telle Eloïse Lenesley, soulignent surtout que le géant du cinéma américain attaque particulièrement le politiquement correct mais qu’il n'hésite pas néanmoins à librement critiquer Trump sur certains points. Dans son excellent article le meilleur sur l’acteur en France depuis des années – elle se permet au passage de fustiger ses collègues rabat-joie. La critique des positions d’Eastwood est malheureusement une tradition française car depuis cette reconnaissance de 1985, l’acteur fait partie du patrimoine américain et même les plus fervents démocrates respectent ses prises de position.

Même si j’ai une préférence pour L’homme des hautes plaines et Impitoyable, l’apothéose western d’Eastwood, Pale Rider, la cavalier solitaire, souvent mésestimé, est un excellent film qui a marqué le renouvellement du genre par son côté fantastique et biblique et il constitue un des derniers grands westerns de l'histoire du septième art. Avec Pale Rider, Eastwood prouve une fois de plus qu’il incarne le genre à lui seul et qu’il fait le lien entre John Ford et Sergio Leone et ce film permet enfin de rendre justice à l’acteur et de lui assoir définitivement un statut amplement mérité. 

Anecdotes :

  • Le film fut présenté au Festival de Cannes le 13 mai 1985. Il sortit en salles le 27 juin à New York et le lendemain dans le reste des Etats-Unis. En France, il fallut attendre un mois et demi supplémentaire pour une sortie le 14 août.

  • En 1985, les films de Clint Eastwood sont enfin considérés comme une part importante de la culture américaine. Le 24 février, Eastwood fait la couverture d'un numéro du New York Times avec pour titre « Clint Eastwood, Seriously ». La même année, en août, il bénéficie d’une rétrospective de vingt-quatre de ses films à la Cinémathèque française. C'est à cette occasion que l'acteur est promu « Chevalier des Arts et des Lettres » par le ministère de la Culture, et, comme Clint a de la chance, il n’a pas à rencontrer le ministre responsable de l’époque, Jack Lang, absent lors de la cérémonie. Ensuite, à Munich, le Filmmuseum organise également une rétrospective en son honneur.

  • Le film fut tourné durant l’hiver 84 dans les régions qui ont vécu la Ruée vers l’or : l’Idaho (Sawtooth National Recreation Area, images du générique du début, et Sun Valley) et la Californie (Columbia State History Park et Railtown 1897 State Historical Park).  

  • Clint Eastwood eut sa plus mauvaise blessure lors d’un tournage. Alors qu’il était à cheval, la glace s’est brisée sous le poids de l’animal et l’acteur a été propulsé en avant et il eut l’épaule déboitée.

  • Le premier cheval attribué à Richard Kiel ne supporta pas la charge et s’écroula. Il fallut trouver un cheval plus robuste pour l’acteur imposant. Dans la scène où le prédicateur (Eastwood) aide à remettre en selle Kiel, il fallut utiliser un marchepied (invisible à l’écran) pour que l’acteur, qui avait des problèmes de dos, puisse grimper sur le cheval.

  • Comme pour L’homme des hautes plaines, les constructions de la petite ville n’étaient pas constituées seulement d’extérieurs ; il y avait également des intérieurs qui servirent au tournage.

  • Comme évoqué dans la chronique, le film fut tourné en lumières naturelles. De ce fait, les versions télévisées et vidéos présentent une luminosité artificiellement augmentée, car le film était trop sombre dans certaines scènes pour les standards habituels.

  • L’histoire du film – sans le côté fantastique – rappelle L'homme des vallées perdues de George Stevens. Pale Rider reprend l’essentiel de l'histoire: l'arrivée d'un cavalier solitaire, une petite communauté en proie à un méchant propriétaire terrien, l'amitié/rivalité entre le cavalier solitaire et le leader de la communauté, l'histoire racontée du point de vue d'un enfant (un sale gosse dans le classique de Stevens, une adolescente dans Pale Rider).

  • Bruce Surtees, décédé en 2012 à l’âge de 74 ans, fut directeur de la photographie sur douze films d’Eastwood du début des années 70 au milieu des années 80; sur le premier, Les proies, il fut surnommé ‘the Prince of Darkness’ pour sa faculté à tourner dans l’obscurité. Il avait été également simple caméraman sur Un shérif à New York (1968) et Sierra Torride (1970).

  • Fritz Manes, le producteur exécutif, sous-entendait qu’Eastwood bâclait certaines scènes pour tenir les dates, tel le final : « Tout à coup, tout se précipite. Les détails qui étaient là au départ, ou au milieu, ont disparu. » 

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