Mystic RiverMémoires de nos pères

Saga Clint Eastwood

Million Dollar Baby (2004)


 MILLION DOLLAR BABY
(MILLION DOLLAR BABY)

classe 4

Résumé :

Une jeune femme déterminée travaille avec un entraineur de boxe réputé pour se sortir de la misère et devenir boxeuse professionnelle.

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Critique :

Voulant s’assurer les meilleurs services, la boxeuse novice Maggie Fitzgerald (Hilary Swank), serveuse esseulée et désargentée, souhaite que Frankie Dunn l’entraine. Il refuse tout d’abord, ne désirant pas coacher une fille, mais il cède devant la volonté et la ténacité de Maggie. Eastwood interprète de nouveau un personnage solitaire, ignoré de sa fille unique et ayant peu d’amis, comme dans Les pleins pouvoirs. Il dirige une petite salle de boxe miteuse à Los Angeles, The Hit Pit, avec son vieil ami, Eddie ‘Scrap-Iron’ Dupris (Morgan Freeman), un ancien boxeur. Dunn a déjà découvert de nombreux prodiges dans sa carrière d’entraineur, sans pouvoir les amener vers le titre suprême. En définitive, Maggie devient la boxeuse talentueuse qu’il a toujours rêvé d’avoir à entrainer et également sa fille de substitution qui comble son vide existentiel. La jeune femme s’aguerrit et enchaine les combats en victoires par K.O. et, bien que Dunn refuse de la pousser trop loin, il organise finalement un championnat du monde à Las Vegas contre la redoutable Billie « L'Ourse bleue ».

C’est assez inimaginable d’apprendre que le producteur Albert S. Ruddy a mis quatre années pour trouver quelqu’un intéressé par le projet ! Eastwood lut le script et déclara : « C’est déprimant mais, Dieu, que c’est magnifique ». Néanmoins, les studios Warner, malgré leur longue collaboration avec l’acteur-réalisateur, trouvèrent le sujet trop épineux et refusèrent de débloquer trente millions de dollars et Eastwood dut persuader Lakeshore Entertainment d’en mettre la moitié.

A sa sortie en salle, l’intérêt n’est pas au rendez-vous, mais dès que les nominations aux statuettes sont dévoilées, Million Dollar Baby commence à susciter l’engouement. Le long-métrage va devenir un des plus grands chefs-d’œuvre eastwoodiens, être nominé sept fois aux Oscars et en rafler quatre, comme Impitoyable douze ans plus tôt : Meilleur film et Meilleur réalisateur (à 74 ans, Eastwood est le metteur en scène le plus âgé à gagner cette récompense), Meilleur actrice pour Hilary Swank et Meilleur second rôle pour Morgan Freeman. Swank remporta le Golden Globe ainsi que Clint pour la réalisation et c’est sa fille, Kathryn, maitresse de cérémonie, qui lui remit le globe.

J’ai décidé de procéder comme beaucoup de critiques de l’époque, et certaines actuellement, à savoir ne pas dévoiler le dernier tiers de l’histoire. En effet, le succès du film a reposé sur le fait que pratiquement aucune analyse n’éventait la dernière partie du script. Ceux qui la connaissent remarqueront dans mes écrits quelques sous-entendus – mais pas de photographie -, car la notoriété de Million Dollar Baby s’appuie sur cette découverte, qui donne une autre direction au long-métrage. La cassure est d’autant plus dramatique que personne ne peut se douter de ce qui va se passer au vu de la première heure, car la boxe n’est finalement qu’un prétexte à une rencontre filiale et à traiter des sujets plus graves. Les gens allaient voir ce qu'ils pensaient être un film de boxe féminin, mais ils sortaient de la salle bouleversés, car le thème se révélait bien plus émouvant. A la controverse soulevée par le film, Eastwood répliqua « qu'il n'est pas nécessaire d'être pour l'inceste pour aller voir Hamlet ». Le long-métrage est essentiellement pour l’artiste la vision du rêve américain et lors d’une interview accordée au Los Angeles Times, il prend de la distance avec les actions de ses personnages soulignant : « Je liquide des gens dans les films avec un .44 Magnum. Mais cela ne signifie pas que je pense que c'est ce qu’il faut faire ». 

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Sans divulguer la fin, les thèmes de Million Dollar Baby sont les relations familiales – la fille absente de Dunn et la famille exécrable de Maggie -, la rédemption, la vieillesse – Clint y reviendra lors de ses deux dernières apparitions à l’écran - et la religion. En ce qui concerne l’église, encore plus en évidence que pour Mystic River, le drame précédent de Clint, ou Pale Rider, elle est directement critiquée à travers la remarque du prêtre que Dunn consulte depuis 23 ans : « If you do this thing, you'll be lost ». En arrière-plan dans les films sus-cités d’Eastwood, la religion est ici développée comme un trait de caractère de Frankie, qu’on voit faire sa prière au pied de son lit et aller à la messe suite à un problème avec sa fille qui n’est pas révélé. Dunn cherche également à se racheter d’avoir laissé le combat de Scrap durer, bien qu’il n’en parle jamais. Il pense même avoir réussi lorsqu’il dit à la cafétéria : « Now I can die and go to heaven ».

Les relations Maggie/ Frankie sont le fil rouge du film, basé sur la narration de Scrap, ancien boxeur de Dunn qui a perdu un œil ; une mésaventure vieille de vingt-cinq ans qui morfond le manager au plus profond de lui-même, car il se sent responsable de ne pas avoir arrêté le combat. Dunn passe son temps à lire des poèmes de Yeats et à tenter d'apprendre le gaélique. D’entrée, il refuse d’entrainer Maggie (« Girlie, tough ain't enough ») et considère qu’elle est trop âgée à 31 ans, mais la jeune femme, serveuse le jour, est consciente que la boxe est son seul moyen de se sortir de ce quotidien chaotique et elle revient s’entrainer dur le soir au point que Scrap, qui a sa chambre sur place, lui prodigue quelques conseils. Dunn finit par accepter et enseigne la règle numéro un : ‘Protect yourself at all times’. On assiste à un superbe jeu d’acteurs et Eastwood interprète un personnage solitaire, qui montre – fait assez rare – sa sensibilité à l’écran. Comme quatre années plus tard dans Gran Torino, que je préfère, l’acteur joue le rôle d'un vieil homme seul, rongé par la culpabilité, qui n'a pas la foi et qui va nouer un lien puissant avec une personne inattendue ; des rencontres de laissés-pour-compte du rêve américain qui, ensemble, vont unir leurs talents afin d’arriver au bout de leur espoir.

Petit à petit, la relation devient comme celle d’un père et d’une fille et Maggie remplace en quelque sorte la fille de Dunn qui ne donne pas de nouvelle ; un thème filial qu’Eastwood affectionne car il l’avait déjà traité dans Les pleins pouvoirs. Les deux personnages ne peuvent compter que l’un sur l’autre, car Maggie a une famille ignoble et profiteuse. Frankie montre à sa protégée comment bouger sur ses jambes et frapper le sac… Tout est une question de détails, de gestes patiemment appris et répétés dans quelques séquences étudiées, car les scènes d’entrainement s’éternisent tandis que les combats s’enchainent dans un montage rapide. L’entraineur pygmalion offre à Maggie un peignoir de satin vert sur lequel est brodée en lettres d’or l’expression gaélique "Mo Cuishle", une annotation significative, qui restera longtemps un mystère pour la boxeuse…

Les combats et les victoires s’enchainent, mais Dunn, tel un père protecteur, veut protéger Maggie des coups. A noter l’excellent passage qui fait mal lorsqu’il lui remet le nez cassé en place entre deux rounds ! Elle a vingt secondes pour descendre son adversaire avant que ça pisse le sang sur le premier rang de spectateurs…Maggie a toujours rêvé de passer de la pénombre des salles d'entraînement à la lumière des réunions de boxe (superbes clairs-obscurs obtenus par le directeur de la photographie Tom Stern). Swank est excellente et vole la vedette à ses prestigieux collègues, en serveuse pauvre qui prend les restes de viande des tables qu’elle débarrasse. Les passages de combats sont entrecoupés par des séquences plus dramatiques, comme à la cafétéria au bord de route, la préférée de son défunt père. Maggie conte des histoires à son sujet qui démontrent qu’elle le vénère, comme celle où il a abrégé les souffrances de son chien condamné. Dunn, impressionné, pense même acheter l’endroit…

Morgan Freeman a un rôle un peu en retrait, comme le conteur qu’il est dans le film du début à la fin, et cette seconde collaboration eastwoodienne – après Impitoyable et avant Invictus – lui valut un Oscar mérité. Scrap connaît Dunn et il sait qu’il recherche depuis vingt-cinq piges une sorte de rédemption. Il est en quête d'expiation en aidant une boxeuse amateur à réaliser son rêve de devenir une professionnelle. Scrap a vécu cent neuf combats, mais le 110ème improvisé lui donne le sourire (« Get a job, punk. »). Il est le seul à pouvoir comprendre Dunn, qui s'est replié sur lui-même et vit dans un désert affectif ; Eastwood redevient un personnage mystérieux, au passé secret, qui parle peu, à l’instar de l’homme sans nom. Parmi les séquences entre les deux personnages, notons celle, jubilatoire, des chaussettes trouées: « Cause my daytime socks got too many holes in them. »

La distribution est sublime et ne fait pas d’ombre au récit. Jay Baruchel, (Danger, Terreur en français), imprime même une note humoristique dans le seul rôle valable de sa jeune carrière, où il enfile les nanars comme des perles. On peut simplement reprocher la nationalité donnée à Billie, interprétée par Lucia Rijker, boxeuse néerlandaise et entraineuse de Swank pour le film, née d’un père du Surinam. Celle qui était surnommée Lady Tyson est censée être une ancienne prostituée d’Allemagne de l’Est…Jerry Boyd, l’auteur du livre, ou Paul Haggis, le scénariste, n’ont pas dû faire de voyage en ex-RDA, car Lucia Rijker n’a pas du tout l’apparence d’une Allemande de l’Est…Sinon, faites attention à la petite fille dans le camion qui croise le regard triste de Maggie : c’est Morgan Eastwood, alors âgée de huit ans ; elle refera une apparition aussi courte dans L’échange quatre ans plus tard.

Eastwood est au sommet de son art et démontre, encore une fois, qu’il est un des rares cinéastes à pouvoir travailler sur n’importe quel genre, et à n’importe quelle fonction. Après Mystic River, l’artiste endosse à nouveau le rôle de compositeur, en plus de ceux d'acteur, réalisateur et producteur, et cette musique discrète et remarquable, qui allie piano jazz et guitares mélancoliques, lui permettra d’être nominé au Grammy. La mélodie  accentue habilement chaque séquence et les jeux de lumière. A travers sa filmographie, Eastwood conte l’histoire des Etats-Unis, ses coutumes et sa civilisation, et Million Dollar Baby en fait pleinement partie avec cette quête du rêve américain, qui peut s’avérer dangereuse. Le long-métrage en appelle aux sentiments sans tomber dans le sentimentalisme niaiseux, ni le pathos dégoulinant. Cela reste digne. Dans un cinéma hollywoodien trop souvent saturé d’innovations technologiques et d’effets numériques, il est bon de pouvoir compter sur Clint Eastwood pour nous servir des œuvres intemporelles. Il continue d'illustrer des thèmes chers à l'Amérique et à lui-même, tels la valeur du travail individuel, le mérite qui l'accompagne et la transmission d'un savoir. Amputer délibérément une partie essentielle d’un tel film dans une critique constitue un handicap certain mais nécessaire pour permettre à ceux qui ne connaissent pas encore ce chef-d’œuvre de l’appréhender correctement puis de le revoir avec un regard différent, mais ce n’est évidemment pas un film d’Eastwood qu’on se passe en boucle…. 

Anecdotes :

  • Le film fut présenté en avant-première à New York le 5 décembre 2004 avant une sortie limitée (15 décembre 2004) puis nationale (28 janvier 2005) aux États-Unis. Il fallut attendre le 23 mars 2005 pour une sortie en France.

  • Le tournage eut lieu à Los Angeles et aux studios Warner de Burbank en trente-sept jours en juin et juillet 2004. La préparation et le tournage du film ont été si rapides, que Clint Eastwood a essentiellement gardé la même équipe qu'il avait utilisée sur Mystic River l'année précédente.

  • Le film s’inspire de trois nouvelles, plus ou moins autobiographiques, écrites par Jerry Boyd, un ancien soigneur de boxe, sous le pseudo F.X. Toole, qui furent publiées en 2000 sous le titre : ‘Rope Burns : Stories from the Corner’. Malheureusement, Boyd mourut un mois après avoir appris qu’Eastwood allait faire un film à partir de son livre. Depuis la sortie du film, le livre a été réédité et le titre est devenu celui du film…

  • Une réussite qui n’a pas été épargnée par la malchance. Après les difficultés à trouver des financiers, Hilary Swank, préférée à Sandra Bullock et Ashley Judd, a subi un programme sérieux pour se préparer à ce film, et elle a dû prendre dix kilos de muscles pendant un entraînement intensif de cinq heures par jour. L’actrice a contracté une infection bactérienne d'une ampoule qu'elle a développée au pied. Une infection si grave qu’elle aurait dû passer trois semaines à l’hôpital, mais elle fut heureusement traitée à temps. Swank préféra prendre une semaine de repos sous médicaments et ne rien dire à Eastwood de peur d’être remplacée !

  • Il fut d’abord envisagé que Morgan Freeman joue le rôle de Frankie Dunn, mais il choisit le rôle de Scrap, avant qu’Eastwood ne dirige et prenne part au film comme acteur. Paul Haggis, le scénariste, était prévu pour mettre en scène le film quand Eastwood, annoncé seulement comme acteur, demanda de le réaliser.

  • Mo chuisle, un terme d'amour qui signifie littéralement « mon pouls», et généralement «ma chérie», a été mal orthographié dans le film. On voit écrit Mo Cuishle sur le dos du peignoir de Maggie.

  • C’était la seconde fois que Barbra Streisand remettait un Oscar à Eastwood. Elle lui dit à l’occasion: « I would be very happy to give you this again, Clint. »

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