SullyPour une poignée de dollars

Saga Clint Eastwood

Le 15h17 pour Paris (2018)


 LE 15H17 POUR PARIS
(THE 15:17 TO PARIS)

classe 4

Résumé :

En vacances en Europe, trois Américains maîtrisent un terroriste prêt à passer à l’acte  à bord d’un train Thalys.

unechance 7

Critique :

Pour son trente-sixième film en tant que réalisateur, Clint Eastwood complète sa trilogie commencée avec American Sniper et Sully sur l’héroïsme de gens ordinaires confrontés à des situations extraordinaires. Cet opus revient sur l'attentat islamiste déjoué à bord du Thalys en provenance d'Amsterdam le 21 août 2015. Le réalisateur tente ce qui n’a jamais été fait jusqu’à présent à Hollywood : il demande aux trois Américains qui sont intervenus, sauvant la vie aux 560 passagers, de rejouer leurs prouesses devant la caméra et d’incarner les personnages principaux du long métrage. Eastwood a choisi de faire appel à Spencer Stone, Alek Skarlatos et Anthony Sadler plutôt qu’à des acteurs professionnels - un choix qui rappelle la distribution des seconds rôles de Gran Torino -, car, à quelques semaines du début du tournage, le cinéaste n’avait vu personne de convaincant. Un pari risqué mais gagné, car la prestation du trio, convaincante dans l’ensemble, donne un cachet d’authenticité au film. Cependant, Eastwood a permis aux héros d’improviser sur le plateau, beaucoup trop, car de nombreux passages sont plats et ennuyeux, mais la faute incombe en grande partie au scénario sans relief de Dorothy Blyskal, qui débutait dans ce domaine.

Le long métrage conte tout d’abord l’enfance des trois Américains, avec de jeunes doublures, lors de séquences d’école qui sont les plus quelconques du film, et qui servent à mettre en évidence les valeurs américaines et l’attachement du pays aux armes à feu et à la religion. Elevés par des mères célibataires, interprétées par Jenna Fischer et Judy Greer, dans une banlieue californienne de la classe moyenne, Alek et Spencer rencontrent l’indiscipliné Anthony dans le bureau du proviseur de leur école catholique. C’est le début d’une longue amitié de garçons désobéissants, qui aiment jouer intensément à la guerre et qui finiront, pour deux d’entre eux, par rejoindre l’armée ; notez le clin d’œil avec l’affiche de Lettres d’Iwo Jima  dans la chambre de Spencer et la courte scène de la perte du sac de Skarlatos qui aurait pu être filmée pendant le tournage d’American Sniper. Sont racontés les obstacles auxquels les trois Américains ont dû faire face, particulièrement Spencer, qui est le personnage central de l’intrigue. Infirmier militaire par défaut, car recalé de l’unité d’élite de l’armée de l’air, son parcours est semé d’embûches et de moqueries ; le militaire instructeur renvoie au Maître de guerre en plus soft et l’apprenti se fait traiter de ‘asshole’ lorsqu’il préfère attendre derrière la porte un éventuel agresseur avec un stylo à la main plutôt que de se planquer sous la table : des prémices de son acte de bravoure dans le Thalys. Si les Américains tiennent leur propre rôle, ils ne sont pas les seuls car d’autres acteurs du drame, des passagers et des membres de l’équipe médicale, font partie de l’aventure eastwoodienne. Ils sont tous là…sauf Jean-Hugues Anglade, dont le récit aurait apporté la touche comique du film….

Les amateurs de films à gros budgets truffés d’effets spéciaux en seront pour leurs frais. Fidèle à ses principes, Clint Eastwood narre cette histoire sans effets inutiles, ni suspense haletant, loin de là, car la réalité dépasse la fiction dans ce cas précis : « This is an interesting story about regular people doing extraordinary things». Evidemment, Eastwood n’a pas centré le film sur l’attaque, mais sur l’amitié des trois jeunes Américains et il s’emploie à faire connaître ces protagonistes qui ont permis d’éviter une tragédie. Il est en effet impossible de produire un film entier sur une séquence qui a duré quelques minutes ; un évènement violent qui a modifié la destinée des participants. Sully retraçait les péripéties qui se sont passées après le moment fort, tandis que Le 15 h 17 pour Paris est construit sur des flashbacks menant au passage connu. Le cinéaste précise que certains exploits sont non seulement exceptionnels mais aussi bénéfiques pour la société et il est bien de pouvoir raconter ce genre d’histoires. Le problème est qu’il faut avoir justement quelque chose de consistant à raconter…

ladoublure 3

La majeure partie du film est en effet consacrée à l’enfance, aux études, aux échecs de la vie et aux vacances en Europe, qui cimentent l’amitié indestructible du trio. C’est souvent longuet et les clichés touristiques ne présentent pas beaucoup d’intérêt.  Paris a mauvaise réputation, et il n’est pas difficile de savoir pourquoi…J’aurais filmé mes tours d’Europe en carte Interail dans les années 80, le résultat aurait même été plus palpitant, le bras télescopique du portable en moins. On assiste à une suite de faits ordinaires de la vie qui tendent à démontrer que n’importe qui peut être un héros, mais l’ensemble est fastidieux et terriblement quelconque. Ces joyeux drilles sont dépeints la plupart du temps comme d’incroyables médiocres jusqu’à leur voyage européen ponctué de dragouilles et de selfies. Les scènes se succèdent sans tension dramatique, et on attend avec impatience le moment de l’attaque qui va secouer le film poussif.

La tentative d’attentat est la seule séquence d’action du film et elle ne dure qu’un petit quart d’heure. Néanmoins, elle est époustouflante et retranscrite avec maestria. Le résultat cloue le spectateur sur son siège car le confinement du wagon permet de vivre l’attaque en temps réel. La reconstitution est minutieuse, et on s’aperçoit que la neutralisation du salopard ne fut pas une mince affaire, que Spencer eut de la chance que l’arme s’enraille et que son rôle fut prépondérant pour la survie d’un voyageur. Ce passage hypertendu, magistralement filmé, avec le bruit du train en fond sonore, est évidemment le clou du long métrage. C’est le moment où on reconnaît la patte eastwoodienne qui a fait cruellement défaut jusqu’alors. Le film aurait d’ailleurs dû se conclure dans le train. Au lieu de cela, Eastwood propose de montrer la remise de la Légion d’honneur aux trois héros à l’Elysée ; une longue séquence qui nous inflige la terrible punition de revoir qui vous savez – malgré une doublure pour certains plans. Il aurait été plus judicieux de passer cette décoration pendant le générique de fin à la manière des obsèques de Chris Kyle.

La priorité d’Eastwood est de mettre en lumière le patriotisme américain qui lui est cher, car le cinéaste est un patriote avec des convictions, et c’est certain qu’en France, cela peut surprendre et choquer – patriote étant déjà une grossièreté pour les écervelés. Le film montre aussi que la lutte contre le terrorisme est la responsabilité de chacun, sans pour cela qu’il y ait besoin de super héros ; il n'y a que des gens ordinaires capables de faire face à des circonstances exceptionnelles. Le réalisateur aborde également d’autres thèmes de prédilection de sa riche filmographie, comme trois amis d’enfance (Mystic River), des héros malgré eux (Mémoires de nos pères, American Sniper, Sully).  Néanmoins, tous ces films sont évidemment mieux réussis que ce train pour Paris très quelconque.

Le problème du 15h 17 pour Paris est qu’il n’y a pas grand-chose à raconter pour tenir la distance d’un long métrage (c’est pourtant l’œuvre la plus courte du cinéaste), et le film présente seulement l’intérêt de voir évoluer les véritables héros de cet acte antiterroriste, une sorte d’hommage avec une excellente séquence de reconstitution. Eastwood se sert de l’évènement pour transmettre ses valeurs sur l’amitié, l’héroïsme et le patriotisme des trois compères, ce qui, couplé avec leur ferveur catholique, a d’ailleurs excité quelques critiques laïcardes. Pourtant, l’institut catho et toutes ses bondieuseries ne sont pas dépeints sous un jour sympathique. Il n’y a pas de stars, ni d’effets spéciaux, dans cette aventure, basée sur des flashbacks, qui ne révolutionnera pas l’histoire du cinéma, mais le message du cinéaste est de démontrer qu’il n’y a pas de profil type de héros et de sauveur, que chacun d’entre nous est responsable de son propre destin, « everyone can be a hero ». Ce petit film, pas complètement raté mais loin d’être une réussite, ne fait pas partie des grandes réalisations eastwodiennes. Plus intéressant que la plupart des sorties actuelles, il reste cependant décevant au vu de la carrière du réalisateur, aux antipodes du superbe American Sniper, son plus grand succès. Il nous doit incontestablement une revanche.

Le 15h 17 pour Paris est sorti en France avant les Etats-Unis, ce qui est unique dans les réalisations eastwoodiennes, même si certaines œuvres furent présentées à Cannes avant, bien entendu, leurs sorties américaines. C’est une des raisons pour lesquelles le film ne fut pas présenté à la presse, un ‘embargo critique’ imposé par Warner, ce qui déclencha quelques réflexions acerbes et papiers incendiaires de journalistes irrités. N’oublions pas non plus l’accueil insensé et pathétique que réservèrent quelques critiques français et personnalités politiques à la sortie d’American Sniper.  Cela a dû refroidir Warner Bros et Eastwood de présenter le film à la presse française avant la sortie américaine. Après tout, certains échos ne leur donnent pas tort. Ainsi, Le Monde critique Eastwood qui ne se préoccupe pas de ce qui peut pousser un musulman à agir de la sorte, regrettant que le terroriste ne reste qu’une silhouette mortifère. C’est justement une des forces du long métrage, de ne pas donner d’importance au terroriste. Ce n’est pas la première fois que Le Monde ne comprend pas la stratégie eastwoodienne ; le chroniqueur du journal avait interprété la longue séquence de la pendaison dans L’échange comme un plaidoyer contre la peine de mort. De plus, l’avocate du terroriste, qui se plaint de ne pas avoir été consultée pour le projet ( !), voulait demander la suspension du film… car ‘la présomption d'innocence de son client est bafouée’ ! Ben voyons, pourquoi ne pas lui accorder une permission pour qu’il joue son propre rôle pendant qu’on y est ?

Les médias nous imposent les trognes immondes des terroristes à chaque moment de l’enquête ou du procès au lieu de rendre hommage aux victimes en illustrant leurs reportages de leurs photos. Eastwood choisit donc d’ignorer et de gommer au maximum le terroriste islamiste, et c’est tout à son honneur, car il n’y a rien à expliquer comme le regrette Le Monde, et surtout pas à donner un semblant de crédibilité et d’humanité à l’ignominie. Seuls les héros et les victimes ont de l’importance dans de tels actes. Ainsi, au début du film, on voit, en gros plan, les chaussures, le jean et le sac à dos d’un homme marchant dans une gare, et on devine qu’il s’agit du terroriste sans voir le visage ; il ne prononce aucune parole de tout le long métrage. Comme on l’espère de sa part, Eastwood privilégie une approche responsable, sans aucune complaisance bien-pensante, comparé, par exemple, au début de Vol 93, film controversé de Paul Greengrass, dont les premières images donnent envie de sortir de la salle. Eastwood gère très bien cet aspect et s’attache dans son film aux personnes qui ont de l’intérêt, ce qui est réconfortant après In the Fade, l’hallucinante daube germano-turque pour bobos sur le terrorisme sortie récemment.

Fort heureusement, Eastwood ne clôturera pas sa filmographie avec The 15 :17 to Paris. A la question d’une journaliste américaine sur sa retraite, Clint répliqua malicieusement : « Why should I retire when I'm just getting near the top ? » [Pourquoi devrais-je prendre ma retraite alors que je suis en train d’atteindre le sommet ?]. Il avait d’ailleurs répondu il y a quelques années : « Tout le monde se demande pourquoi je continue à travailler à ce stade. Je continue à travailler parce qu'il y a toujours de nouvelles histoires. ... Et aussi longtemps que les gens veulent que je leur dise, je serai là à les faire. ». Malgré ce dernier film moyen, je ne pense pas qu’il faille attendre que l’inéluctable se produise pour qualifier Mr Eastwood de plus grand monsieur de l'Histoire du cinéma. Vu qu’il a déclaré qu’il serait génial qu’il puisse faire des films à 105 ans, il n’y a pas de raison qu’il s’arrête. Le prochain projet, The Mule, décidé avant la sortie du 15h 17 pour Paris, fera l’évènement, car Clint sera réalisateur et acteur, une double casquette, ce qui ne s’était pas produit depuis Gran Torino il y a dix ans, alors qu’on ne l’a plus vu acteur depuis Une nouvelle chance en 2012.

La saga Eastwood est encore bien vivace et il serait dommage qu’elle s’arrête sur un film en demi-teinte…

Anecdotes :

  • Le film est sorti le 7 février 2018 en France, premier pays d’exploitation, avant une sortie américaine deux jours plus tard. Néanmoins, le film fut présenté aux studios Warner Brothers à Los Angeles le lundi 5 février. Clint Eastwood était accompagné de six de ses enfants, Kyle, Alison, Scott, Kathryn, Francesca et Morgan.

  • Quelques semaines avant la sortie du film, la bande-annonce était suivie d’une ‘featurette’ d’une minute et demie (bonus qu’on retrouvera vraisemblablement sur les DVD/ BR). Le réalisateur explique son intérêt pour l’héroïsme au quotidien et la raison pour laquelle il a choisi de faire jouer les protagonistes du drame, Spencer Stone, Anthony Sadler et Alek Skarlatos. Tous les trois reviennent brièvement sur leur experience. 

  • Le tournage débuta en juillet 2017 à Atlanta, puis se déplaça en Italie (Venise), à Amsterdam et en France en août. Le premier jour du tournage à Paris s’est déroulé dans un café du 17ème arrondissement. L’établissement ayant été choisi puis proposé au réalisateur qui a aimé sa configuration.  Le lendemain, le tournage se déplaça sur les Champs-Élysées, également aux abords de l’Élysée, puis à Gennevilliers (censé représenter Berlin) et à la gare d’Arras le 1er septembre. Le tournage de la scène du Thalys a duré quatre jours.

  • Le film est basé sur le livre biographique écrit par les trois amis d'enfance, Spencer Stone, Alek Skarlatos et Anthony Sadler : The 15:17 to Paris: The True Story of a Terrorist, a Train, and Three American Heroes.

  • La première personne à s'attaquer au terroriste dans le train était un Français. Plus tard, il a refusé la Légion d'honneur et a demandé à rester anonyme parce qu'il craignait des représailles de la part d'autres islamistes vivant en France.

  • Eastwood sur le projet : « Ce qui m'a attiré dans cette histoire, c'est tout son aspect inhabituel qui démontre que selon les circonstances, n'importe qui peut s'avérer capable d'actions extraordinaires et hors du commun. J'y vois là un moyen de rendre hommage à ceux qui les ont commises au péril de leur vie. Je pense que le sujet tombe à point nommé, avec tout ce qui se passe actuellement dans ce monde de fous où nous vivons désormais. » 

  • Spencer Stone : « Nous nous sommes rencontrés à une cérémonie au cours de laquelle Eastwood nous remettait une récompense. Nous savions que nous devions le voir après, et il adore les histoires vraies à propos des héros de la vie réelle. Nous cherchions une blague à lui faire, et comme nous écrivions le livre à l'époque, nous lui avons dit : "Eh ! On a écrit un livre, vous devriez en faire un film !" et il a dit : ”envoyez-le-moi, on ne sait jamais". Nous l'avons fait, nous n'avons eu aucun retour pendant des mois. Je lui ai renvoyé le livre avec une lettre (...) et peu après le nouvel an 2017, il m'a appelé. J'étais assis chez ma mère, qui m'a demandé si elle devait me passer Clint Eastwood. [Je ne savais pas quoi répondre]. Nous avons échangé quelques mots et voilà ! » (source : Allociné).

  • Mark Moogalian, le passager blessé par balle qui joue son propre rôle dans le film, ainsi que sa femme : « Ce qui est intéressant, c'est que Clint Eastwood laisse faire, il nous dit : "faites-le". On fait quelques prises, et on ajuste "un peu plus de ci, un peu plus de ça", mais tout est naturel et agréable. Son équipe et lui sont de formidables professionnels. Cela rend tout plus facile. Pour moi l’important c’était que l’événement soit représenté correctement. Le mieux possible. Le plus exact possible ». Sa femme, Isabelle : « D’un côté j’avais très envie de le faire, je trouvais l’idée extraordinaire et magnifique. D’un autre côté j’avais un peu peur. Finalement ça s’est très bien passé », ravie de la collaboration avec le légendaire cinéaste américain dont le couple assure avoir vu "tous les films". Leur seul regret est l’absence de leur chien Benny, présent lors de l’attaque, mais mort peu avant le tournage.

  • Anthony Sadler : « Pour nous, ayant 23 ans à l’époque, avoir l’expérience nécessaire qui nous a emmené à cette situation et qui nous a permis de réaliser tout cela, c’était un peu comme notre confirmation, notre moment biblique. Peu importe ce que vous pensiez avant, après avoir survécu à quelque chose de pareil, on se disait : « Mais c’est Dieu, Dieu seul. »  

  • Environ huit semaines après l'attaque du train Thalys, Spencer Stone a été poignardé à plusieurs reprises dans le dos, à l'extérieur d'une discothèque du centre-ville de Sacramento. Stone a subi des blessures aux poumons, foie et cœur, et il a dû subir une intervention chirurgicale à cœur ouvert d'urgence. En 2017, l’agresseur a été reconnu coupable de tentative de meurtre, causant de graves blessures corporelles et il a été condamné à neuf ans d’emprisonnement.

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