FirefoxHaut les flingues

Saga Clint Eastwood

La Corde raide (1984)


LA CORDE RAIDE
(TIGHTROPE)

classe 4

Résumé :

Un inspecteur de la brigade criminelle de la Nouvelle-Orléans est sur la piste d’un tueur de prostituées, et l’enquête le mène dans les quartiers glauques et sulfureux, qu’il fréquente lui-même assidument lorsqu’il n’est pas en service. 

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Critique :

Juste après Sudden Impact, Clint Eastwood interprète un détective diamétralement différent dans cet excellent thriller particulièrement provocant et violent. L’acteur personnifie Wes Block, un policier sensible et troublant, qui est assez éloigné de son célèbre rôle de l'inspecteur Harry, mais ayant en commun néanmoins un sens de la répartie et de l'autodérision. Pour lever toute ambigüité, le tournage eut lieu à la Nouvelle-Orléans et pas à San Francisco, comme initialement prévu. Pourtant, l’intrigue repose sur de véritables faits qui se sont déroulés dans la région de la baie de la ville californienne.

Harry Callahan est un inspecteur veuf et respectable, tandis que Wes Block est divorcé, et il a la charge de ses deux filles, Amanda et Penny (avec la première apparition créditée d’Alison, la fille de l’acteur), pour lesquelles il essaie d’être un père attentif en les emmenant à des matches de football et en recueillant des chiens errants du voisinage. Cependant, Block est un flic à deux visages, bon père de famille le jour, amateur de prostituées la nuit. Lorsque les travailleuses nocturnes qu’il côtoie sont sauvagement violées et assassinées, il devient perplexe car le tueur applique également ses fantasmes sadomasochistes comme l’utilisation de menottes lors de rapports. Les investigations révèlent qu’un flic pourrait être l’assassin et cela engendre quelques soupçons : « Who knows ? Maybe, it was you. ». Quand l’inspecteur retrouve une de ses cravates sur les lieux d’un crime, le doute n’est plus possible : le chasseur devient chassé et personne, y compris ses filles, n’est à l’abri. L'intérêt principal du film ne réside pas dans l'enquête, plutôt banale, mais dans l’impeccable interprétation d’Eastwood de ce flic à la personnalité troublante et ambiguë. Il se murmure que l’acteur serait passé tout près d’une première nomination aux Oscars pour ce rôle.

En raison de la nature sexuelle des meurtres et de la conviction que l’assassin est un tueur en série, Beryl Thibodeaux (Geneviève Bujold), une militante féministe, fondatrice d'un centre anti-viol, participe à l'enquête. Après une entame difficile, les relations entre Wes et Beryl s’assouplissent puis ils deviennent amis et flirtent, avec la séquence de dégustation d’huitres filmée au vent. Cette connaissance ouvre une voie vers la normalité pour le policier, ce qui est démontré lors du passage du carnaval de la Nouvelle-Orléans, alors que, progressivement, l’inspecteur comprend que le meurtrier, en confiance, suit ses moindres faits et gestes, et que les victimes font partie de sa sphère privée. A ce sujet, la séquence la plus dérangeante est à mon avis l’assassinat de la nounou, découverte dans le sèche-linge, et d’une partie des chiens de la maisonnée. 

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L’atmosphère poisseuse rappelle les films d’horreur de l’époque ; la première séquence, le cauchemar, la longue scène du tueur dans la maison et l’attaque de la féministe par exemple. Les filles sont très légèrement vêtues, les dialogues sont ‘crus’ et le suspense prenant jusqu’à l’ultime scène. Quelques passages et répliques s’avèrent néanmoins cocasses (la seconde partie du ‘sandwich’ et Becky chez le tatoueur dans une pose bien subjective) et il y a même des séquences légères dans ce film qui est néanmoins un des plus sombres de la carrière d’Eastwood : « What happened to the rest of the sandwich? » « Somebody ate it ». L’ouverture place immédiatement le spectateur dans l’ambiance avec une technique de tournage adéquate – le chasseur pistant sa proie dans l’obscurité de rues désertes -, et le plan sur les baskets de l’officier de police laisse imaginer l’issue tragique de Mélanie Silber, qui rentre chez elle après avoir fêté son anniversaire. La paire de chaussures aura beaucoup d’importance et on le pressent déjà…

C’est un jeu du chat et de la souris. Le tueur manipule Block, se sert de sa cravate oubliée chez une ‘dame’, l’envoie à une dominatrice puis à un bar gay…On ne s’ennuie pas un instant, passant de la surprise à l’horreur très rapidement. Le film se suit sur un rythme soutenu, sans que l'action pure domine, car l'angoisse et le suspense sont privilégiés. Tightrope est un polar nocturne, ultra réaliste, violent et porté sur le voyeurisme. L’accroche consiste à se demander quel lien existe entre le flic et le tueur, et on peut, à la première vision, se laisser prendre à la subtile tentative du script d’une possible culpabilité du policier, car on finit par douter de l’innocence de Block, qui semble fasciné par l’assassin qu’il traque. A force de suivre ce schizophrène, dont il comprend et partage certains fantasmes, dans les méandres de la perversion, le flic se demande s’il ne serait pas lui-même le coupable. L’excellente scène du cauchemar en est l’aboutissement. A noter que l’affiche française avec l’inscription : « Flic ou violeur ?... » renforce le doute.

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Les agissements sordides du tueur s’ajoutent au caractère lugubre du film ; il est ainsi révélé dès le début qu’il ne laisse pas d’empreinte et qu’il prend un café sur les lieux après avoir commis l’irréparable. Les prises de vue sont en accord, avec la nudité des victimes, exposées sans tabou, sur le lit (Mélanie Silber) ou au fond de la baignoire (Jamie Cory). Les situations ne sont pas en reste et l’assassin prend la main sur le flic, qui ne réussit pas à le coincer en lui renvoyant son appât. Block reprend le dessus lorsqu’un lien est établi entre l’argent découvert sur une victime et des résidus d’orge retrouvés sur les scènes de crime. Le policier se rend dans la brasserie où travaille le meurtrier, ce qui déclenche sa fureur puis sa perte lors d’une séquence prenante dans un cimetière et une gare de triage…

La couleur rouge est omniprésente dans la superbe photographie de Bruce Surtees, car elle évoque le sang, le quartier chaud et les fantasmes de l’inspecteur, comme, par exemple, lors de la scène de la boite où Block est subjugué par Becky, ‘the blonde with big bazookas’, en bikini, le corps huilé, pour un numéro de lutte lesbienne sur une lumière rouge tamisée. Le ruban vermillon, qui étrangle les victimes, est également symbolique, particulièrement lorsqu’il est attaché aux ballons qu’offre le tueur, grimé en clown, aux filles du policier. Même l'affiche originale du film comporte une forte composante de rouge, qui sera abandonnée en France en faveur du noir sans perdre pour autant l’aspect angoissant. 

Dominée par un Eastwood impérial, la distribution est intéressante. Geneviève Bujold joue la féministe au côté de l’acteur, dont l’aspect machiste est souligné dans des dialogues bien alambiqués. Elle aide le policier à résoudre le puzzle de sa personnalité et son jeu ne tombe pas dans la mièvrerie.  Evidemment, il ne fallait pas engager une bimbo pour jouer le rôle et Bujold n’entre pas en compétition avec la demi-douzaine d’actrices pas très connues mais au physique sorti tout droit des pages glacées des Playboy d’antan. Néanmoins, l’actrice s’en tire bien et Eastwood l’écouta lorsqu’elle conseilla qu’il ne devrait pas y avoir de scène d’amour entre les deux personnages. L’autre actrice en vue est Alison Eastwood qu’on reverra, superbe, treize ans plus tard dans Minuit dans le jardin du bien et du mal. Elle assure parfaitement dans les scènes familiales qui s’alternent et s’opposent aux passages nocturnes. 

Richard Tuggle, auteur du script de L’évadé d’Alcatraz, écrivit l’histoire en s'inspirant d'articles de journaux qui traitaient d'un violeur toujours en liberté. Il pensa à Don Siegel pour le produire, mais celui-ci déclina la proposition. De son côté, Eastwood adora le scénario et accepta immédiatement le rôle. Tuggle fut chargé de la réalisation, mais c’est Eastwood, également producteur, qui se trouva derrière la caméra la plupart du temps car Tuggle était trop lent à son goût. Les plans de La corde raide rappellent effectivement le cinéma eastwoodien et ses influences, Don Siegel en tête. On peut logiquement penser que Richard Tuggle n'aurait été qu'un exécutant ; toutefois, contrairement à Philip Kaufman pour Josey Wales hors-la-loi, il ne fut pas renvoyé et resta crédité comme réalisateur.

Tightrope n’est pas un Disney et le côté sordide et glauque prédomine sans relâche d’un bout à l’autre du long métrage. On peut honnêtement penser que la part d’ombre du personnage n’était pas pour déplaire à Clint Eastwood. Sa relation avec Sondra Locke commençait à battre de l’aile, et les studios Warner avaient conseillé à l’acteur, avec raison, d’arrêter de la faire jouer à ses côtés : le public en avait assez ! En tout état de cause, Eastwood a oublié Locke sur le tournage car il est de notoriété publique que l’acteur a eu plusieurs liaisons avec des actrices du film, à commencer par Jamie Rose, la première victime, qu’on voit peu mais dont l’acteur-réalisateur dévoile la plastique impeccable sur la scène du crime. Pour la fille à la sucette, Rebecca Perle, je ne sais pas si la liaison du film s’est concrétisée dans la vraie vie…Il faut supputer – beau jeu de mots- mais vu la quantité de jolies filles dans le film, Clint n’avait que l’embarras du choix…

A sa sortie, les critiques fustigèrent le caractère sexuel trop explicite de Tightrope et le fait qu’Eastwood ait fait jouer sa fille, alors âgée de douze ans, dans une telle histoire,  mais devant le succès commercial - il sera le quatrième film le plus rentable de 1984 – certains chroniqueurs ont revu leur jugement et publié une opinion plus favorable. Ainsi, Village Voice n’hésita pas à écrire que c'est « le film le plus fin, le plus réflexif et le plus réfléchi qu'ait fait Eastwood ». Sans être aussi excessif, La corde raide, que j’ai vu à sa sortie début 85, est un excellent film noir, au suspense implacable et aux dialogues savoureux. Il s’inscrit dans une vague de polars urbains à l’atmosphère pesante du début des années 80, tels New York, deux heures du matin d’Abel Ferrara ou Le justicier de minuit avec Charles Bronson. La corde raide n’est sans doute pas le meilleur Eastwood, mais il se place dans le top 10 et constitue un divertissement d’excellente facture tout à fait recommandable ; un film délicieusement morbide et passionnant sur un décor très jazzy de la Nouvelle-Orléans, avec Eastwood interprétant un personnage ambigu comme jamais. 

Anecdotes :

  • Le film sortit aux Etats-Unis le 17 août 1984 et le 16 janvier 1985 en France. Le film fut interdit aux moins de 13 ans lors de sa sortie en salles en France.

  • Le tournage du film eut lieu à la Nouvelle-Orléans dans l’état de Louisiane à l’automne 83. On reconnaît, entre autres, Bourbon Street dans le quartier français. Le final fut filmé à Decatur Street, une rue parallèle à la rivière Mississipi.

  • En 1989, Alison Eastwood fut harcelée par un Néo-zélandais, apparemment obsédé par l’actrice après l’avoir vue dans ce film. La jolie Alison a participé à cinq films avec son père : Bronco Billy (son nom n’apparaît pas au générique), La corde raide, Les pleins pouvoirs (bref passage dans la scène d’introduction au musée), Minuit dans le jardin du bien et du mal, Space Cowboys (film dans lequel elle ne joue pas mais chante).

  • Lennie Niehaus composa la bande originale du film, qui marqua le début d’une association avec Eastwood. Le musicien s’occupa en effet de la musique de treize autres films de l’acteur.

  • Le producteur Fritz Manes expliqua que la production voulait montrer deux aspects de la ville de la Nouvelle-Orléans ; le charme historique de la ville et la qualité du jazz qu’on y trouve.

  • Richard Tuggle avait l’habitude de ne pas porter de sous-vêtement dans la chaleur moite de Louisiane mais, debout sur un camion pour diriger une scène, Eastwood remarqua que les parties intimes du réalisateur sortaient de son short et il demanda à Tuggle d’aller immédiatement s’habiller correctement. 

  • La réplique qui explique le titre original: « There's a darkness inside all of us…you, me, and the man down the street. Some have it under control, others act it out. The rest of us try to walk a tightrope between the two.”

  • Susan Sarandon a refusé le rôle de Beryl Thibodeaux, et elle se confia au Los Angeles Times : « Le lien entre la violence et le sexe était très fort. J’ai rencontré Clint Eastwood et je lui ai demandé : « N'êtes-vous pas inquiet, surtout vous, que tout le monde catalogue comme l’Homme Personnifié, que votre personnage commence à faire certaines choses, qui ont un lien entre le sexe, la violence et le mauvais traitement des femmes? ». Il m’a répondu : « Je ne pense pas que cela soit mon travail de se soucier de ça, je suis un acteur. » Tuggle avait aussi pensé à Jane Fonda pour jouer le rôle de Beryl.

  • Sondra Locke, la compagne d’Eastwood, n’apparut pas dans ce film, ni dans les cinq suivants que Clint tourna avant leur rupture. Sudden Impact marqua la dernière apparition de Locke dans un film d’Eastwood. 

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