PrésentationVolume 3

Maigret (Bruno Cremer)

Volume 2


PRÉSENTATION VOLUME 2

Le deuxième coffret des enquêtes du commissaire Maigret offre parmi les meilleurs épisodes de la série (L’écluse n°1, Cécile est morte, Maigret et la tête d’un homme) et fait la transition entre le premier et le deuxième contrat de Bruno Cremer. Lui, qui avait proclamé haut et fort avant et durant le tournage de la première série de douze téléfilms qu’il ne réenfilerait plus l’imperméable du commissaire, reprend du service pour des adaptations majoritairement somptueuses.

Nous sommes dans la droite ligne du premier coffret : des intrigues solides, des réalisations efficaces, le tout baignant dans une délicieuse atmosphère de « roman noir ». Madame Maigret se fait très discrète, et Maigret est efficacement secondé par Janvier et Torrence.

Du Maigret classique, ce que la série offrait de meilleur. 

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1. LA PATIENCE DE MAIGRET

Première diffusion : 15 avril 1994

D’après La patience de Maigret (1965) – Roman

Scénario : Gildas Bourdet & Andrzej Kostenko     
Réalisation : Andrzej Kostenko

Interprétation : Agnès Soral (Aline), Anne Bellec (Mme Maigret), Claude Faraldo (Palmari), Eric Prat (Torrence), Raoul Delfosse (directeur de la PJ), Fernand Berset (le juge Ancelin), Eric Deshors (Barillard), Vincent Martin (Lourtie), Marie-Christine Rousseau (Mme Barillard), Sylvie Herbert (la concierge), Michel Cremades (le bijoutier), Jean-Pierre Bernard (Pernelle), Louis (Petr Jakl), Michel Raskine (Gérald), Huguette Faget (la mère de Gérald), Stanislas Hajek (Jacob Claes)

Résumé : Lors d’un casse de bijoux au carrefour d’Asnières, un agent de la circulation s’interpose et est froidement abattu d’une balle dans le dos par un faux aveugle. Toute la police est sur les dents. Maigret se soit sommé d’abandonner son enquête personnelle sur l’ancien gangster Palmari pour travailler avec le reste de la police sur l’affaire. Après une ultime visite chez Palmari, ce dernier est assassiné pendant la nuit de trois balles dans le torse. Le directeur de la PJ nomme Maigret en charge de l’enquête sur son meurtre…

Critique :

Avant toute chose, il faut souligner l’intelligence de l’éditeur des coffrets DVD de la série. Au lieu de suivre l’ordre de diffusion initial, la série nous est présentée par ordre de production. C’est ainsi que le premier épisode de ce deuxième coffret des Maigret débute par La patience de Maigret, suite de Maigret se défend, ce qui est bien plus logique. La même équipe est aux commandes, les mêmes comédiens et personnages sont présents, et nous sommes toujours à Prague pour le tournage. Mais il y a quelque chose de bien plus abouti dans ce téléfilm que dans le précédent.

L’image est exemplaire et nous baignons dans de troublants clairs-obscurs participant d’une atmosphère particulièrement étouffante. L’appartement de Palmari suinte le crime et le sexe, la perversion semble à tous les étages. Nous sommes happés dans une intrigue violente, un pur « roman noir » dès les premières images. Rarement on aura vu une mort tragique aussi bien filmée et montée. L’image se fige sur cet instant de mort terrible. La posture du policier abattu, crispée, brisée, et, à l’arrière-plan, le visage jouisseur de son meurtrier, rendent l’image effrayante, soutenue par une superbe musique, cordes stridentes appelées en renfort pour une mise à mort inutile.

Dès lors, tout commence. La mort d’un flic ébranle les services qui collaborent ensemble pour résoudre l’affaire. Le réalisateur, Kostenko, est encore plus inspiré que dans son épisode précédent. Il laisse libre court à son talent et multiplie les angles de caméra, les mouvements circulaires, les panoramiques, et les travellings. Ce ne sont pas des effets de style, ils créent le rythme. Les plans sont longs, il y a peu de coupures, et lorsqu’elles arrivent et que le montage s’enchaîne, parfois jusqu’à la frénésie, c’est pour une scène d’action, une traque, ou une mise à mort. 

La patience de Maigret découle une histoire de gangsters, de meurtre, de vols de bijoux, mais à mesure que le scénario progresse, bien d’autres choses nous sont dévoilées. La partie immergée de l’iceberg révèle bien des surprises à Maigret, des complots douteux et sordides, des personnages étranges (le curieux habitant de la chambre de bonne de l’immeuble de Palmari : Ah, ce personnage…). Aline, interprétée par Agnès Soral, est bouleversante. Passant du rire aux larmes, de l’arrogance à la détresse, de la haine à la tendresse, voici probablement l’un des personnages féminins de l’univers de Maigret les plus marquants. Les femmes chez Maigret sont toujours importantes. La caméra, ici, la choie, la sublime. Et nous nous régalons de ses jeux avec Maigret ou avec Torrence.

Prêtons également une grande attention au personnage du juge Ancelin. Atypique, cordial (le seul de toute la série !), il est très finement interprété par Fernand Berset. Ses relations avec Maigret ajoutent une plus-value inestimable au métrage. Plaisant, coopératif, il est ravi de travailler avec le commissaire, et Maigret le lui rend bien. Ce dernier se confie aisément à lui, permettant au spectateur de pénétrer un peu plus dans la logique du commissaire sans utiliser de voix off.

Que de scènes savoureuses : magnifiques dialogues avec le directeur de la PJ (dont un remarquablement filmé à reculons, caméra à l’épaule, dans le labyrinthe des locaux du Quai des orfèvres), humour constant dans une histoire qui ne s’y prête guère sur le papier (mais pari réussi, une fois de plus, marque de la série), le déjeuner entre le juge et le commissaire, les échanges amoureux entre Jules et Madame Maigret et tant d’autres, tant d’autres…

Seule la qualité du doublage des voix des acteurs tchèques est à nouveau approximative. Mais cela n’enlève vraiment pas grand-chose au film cette fois.

La solution de l’affaire, la vérité, comme souvent chez Maigret, tient à la fois de la banalité et du répugnant, parfaite conclusion d’une affaire où se mêlent meurtres, coucheries, grand banditisme, et amour filial.

Un très grand Maigret. 

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Distribution

  • Fernand Berset (1931-2011) : Écrivain suisse, auteur de romans policiers et d’espionnage, et de pièces radiophoniques, Fernand Bercet évolua également sur les planches, à la télévision et au cinéma. Artiste complet, on lui doit la pièce A tombeaux ouverts, trois-actes policier à l’humour noir percutant et une adaptation de L’île au trésor de Stevenson. Il triomphe comme comédien dans Deux Suisses au-dessus de tout soupçon qui connaît plus de mille représentations. Il écrit plusieurs romans policiers helvètes, joue aux côtés de Louis de Funès (Sur un arbre perché), Molinaro (Pour cent briques, t’as plus rien), ou à la télévision dans Ardéchois Cœur-Fidèle. On l’avait déjà vu dans l’univers de Maigret avec Jean Richard en 1984 et 1987 pour Maigret se défend (directeur de la PJ), et Maigret chez le Ministre (Eugène Benoit).

  • Michel Cremades : Né en 1955 en Algérie, il participe au Petit Théâtre de Bouvard en 1982 avant de se lancer dans une carrière cinématographique et théâtrale. On le remarque dans une flopée de seconds rôles : Les Ripoux, Les Visiteurs 2, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.

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2. MAIGRET ET L’HOMME DU BANC

Première diffusion : 17 décembre 1993

D’après Maigret et l’homme du banc (1952) – Roman

Scénario : Jean-Pierre Sinapi & Daniel Tonacchela
Réalisation : Etienne Périer

Interprétation : Marie Dubois (Mme Thouret), Andréa Ferréol (Mariette), Julie Jézéquel (Monique), Eric Prat (Torrence), Fred Personne (Saimbron), Anne Bellec (Mme Maigret), Samuel Lebihan (jeune inspecteur), Jean-Marie Juan (Santoni), Jean-Pierre Germain (Jorisse), Michel Berto (Jef Schrameck), Philippe Lejour (le juge Coméliau), Laurence Mercier (Léone), Marie Pillet (Mme Lachaise), Andrée Damant (la concierge), Etienne Périer (l'avocat)

Résumé : Louis Thouret est poignardé dans une ruelle. Lors de l’identification du corps de son mari, Mme Thouret découvre qu’il porte une cravate et une paire de souliers jaunes qu’elle ne lui connaît pas. En enquêtant, Maigret découvre rapidement que l’homme prétendait depuis plusieurs années travailler pour une société dont il avait été renvoyé, et avait fait faillite. Pourtant, il ramenait régulièrement sa paie à sa femme et partait chaque matin à son travail…

Critique :

Un sentiment de déception embaume cet épisode qui avait pourtant tous les atouts pour fonctionner. Le « pitch » du scénario est intrigant et est prétexte à nombre de rebondissements. Cette affaire, qui aurait pu s’intituler Maigret et l’homme aux souliers jaunes, parait bien mystérieuse au premier abord, mais tel l’effet d’un pétard mouillé, va retomber et faire un vieux pchitttttttttt. Les complications de l’enquête ne vont révéler au fond qu’une affaire banale, mais cette fois-ci extrêmement banale, sans véritablement nous extirper de notre ennui.

En effet, après quelques secondes originales, Emile Thouret est assassiné d’une façon absolument ridicule. Il n’y a rien de drôle à se faire poignarder, encore faut-il filmer cela correctement. On sent la faiblesse des réalisateurs français dès qu’il s’agit d’être réaliste et de sortir des séquences dialoguées. Thouret sourit, un insert montre un cran d’arrêt projeté en avant sans rien heurter, et le même plan remontre Thouret qui semble avoir mal sans assassin devant lui, trop éloigné de la caméra pour que cela soit crédible. Le comédien joue extrêmement mal cette scène et cela n’augure rien de bon pour la suite.

On passe outre cette séquence très rapidement pour se plonger avec Maigret au cœur de l’enquête. C’est l’occasion de découvrir deux nouveaux inspecteurs, le premier n’a même pas de nom (c’est vrai, pourquoi s’encombrer), et l’on s’amuse à reconnaître sous son imper un Samuel Le Bihan débutant. Le second, Santoni, est une espèce de brute sans cervelle issu des mœurs particulièrement agaçante. C’est d’ailleurs une constante de l’épisode : les personnages sont presque tous insupportables : Santoni donc, mais également Mme Thouret dragon mal aimable ; Monique, leur fille dont le masque tombe à mesure que l’épisode progresse ; la mère maquerelle et son gigolo de gangster (stupide en plus)... Il y en a pléthore des gens pénibles dans Maigret, mais une telle concentration rend le métrage fatigant à visionner. 

Le film passe à côté de sa déprimante thématique : on aimerait plaindre ce pauvre type, brave, gentil, mais entouré de vipères, de rapaces, et de faux amis. On apprécierait de compatir à son sort malheureux, mais sa personnalité falote et si peu évoquée ne nous permet pas de ressentir une véritable empathie à son égard. Maigret, peu convaincu semble-t-il, cherche à clore cette affaire et à arrêter les coupables rapidement. Il se fait sa conviction assez vite pour on ne sait trop quelle raison. Un canari l’aurait mis sur la voie.

Le rythme est très lent et ce n’est pas une réalisation poussive, bien trop classique, qui viendra nous réveiller, ni les éclats chanteurs des oiseaux de Saimbron. Heureusement que Maigret, lui, paraît s’amuser. On le voit facétieux à l’usine de farces et attrapes, chantonnant à la sortie du cinéma auprès de sa femme, heureux comme un gosse lorsque Madame Maigret toujours lui retrouve ses propres souliers jaunes, jamais portés.

Que sauver d’autre ? La qualité de l’interprétation, exemplaire comme toujours (s’ils jouent des « pénibles », ils les jouent bien, au moins), la neige (c’est rare dans Maigret et c’est plaisant), de belles vues de Prague (pardon, de « Paris ») et c’est à peu près tout.

Une faiblesse flagrante dans ce coffret et dans ce premier contrat de Bruno Cremer. 

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Distribution

  • Marie Dubois (1937-2014) : Actrice phare du cinéma jusque dans les années 1970, elle se fait plus rare sur l’écran suite à la maladie qui la frappe. Elle se fait remarquer dans Les cinq dernières minutes, puis dans Tirez sur le pianiste de Truffaut, et devient une grande égérie de la Nouvelle vague (Une femme est une femme, Jules et Jim, La Ronde...) aussi bien que dans des films populaires chez Verneuil, Lautner, et Molinaro. Parmi ses films notables, il faut citer L’Age ingrat, avec Gabin et Fernandel, Les grandes gueules avec Bourvil et Ventura, La grande vadrouille avec Bourvil et de Funès, Vincent, François, Paul et les autres de Sautet. Elle obtient le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour La Menace, d’Alain Corneau.

  • Andréa Ferréol : Née en 1947, elle prend des cours auprès de Jean-Laurent Cochet, débute au théâtre avant d’être remarquée pour son rôle dans le film à scandale La grande bouffe de Marco Ferreri. Nommée deux fois aux Césars pour Les galettes de Pont-Aven et Le Dernier Métro, elle reçoit en 2001 le prix « Reconnaissance des cinéphiles » pour l’ensemble de sa carrière. Elle est l’arrière-arrière-petite-fille naturelle du poète et écrivain provençal Frédéric Mistral. Elle est apparue pour son premier rôle à l’écran en 1971 dans Maigret aux assises avec Jean Richard.

  • Julie Jézéquel : Née en 1969, on l’a vue dans Flic ou voyou, L’Etoile du nord (d’après Simenon), Tandem, Tumultes (avec Bruno Cremer), dans nombre de séries (où elle a également œuvré comme scénariste à succès). Elle publie un premier roman en 2009 : Retour à la ligne.

  • Fred Personne (1932-2014) : Comédien de cinéma (La bande à Bonnot avec Bruno Crémer, Monsieur Papa, l’Animal, Pile ou face, Bienvenue chez les Ch’tis), de télévision (Cécile est morte avec Jean Richard en 1967, Maigret aux assises en 1971, et Maigret et le fou de Bergerac en 1979, Les rois maudits, Mandrin, Jacquou le croquant, etc.) et de théâtre (L’Opéra de quat’sous, La Métamorphose, La Mégère apprivoisée, Gilles de Rais, etc.).

  • Samuel Le Bihan : Né en 1965, il commence par le Cours Florent avant de se produire dans le théâtre de rue. Il suit pendant un an les cours de l’Actor’s studio à New York avant de revenir en France. Il intègre pendant quatre ans la troupe de la Comédie-Française et y défend les textes de Hugo, Corneille, Racine, ou Feydeau. A cette époque, il débute au cinéma (Capitaine Conan, Vénus Beauté, Le pacte des loups) tout en continuant de se produire sur les planches. Il était déjà apparu dans l’univers de Maigret en 1989 dans Tempête sur la Manche avec Jean Richard.

  • Jean-Marie Juan : Espoir du judo puis du piano, il suit les cours du conservatoire de Marseille et débute dans Les précieuses ridicules. Il fait montre de son talent dans nombre de pièces classiques (Molière, Pagnol, Shakespeare, Anouilh) que de boulevard (Le don d’Adèle, Deux hommes dans une valise, Les dégourdis de la 11e, etc.)

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Anecdotes

  • Retour du juge Coméliau mais incarné ici par un autre acteur : Philippe Lejour.

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3. MAIGRET ET LES TÉMOINS RÉCALCITRANTS

Première diffusion : 5 novembre 1993

D’après Maigret et les témoins récalcitrants (1958) – Roman

Scénario : Christian Rullier & Michel Sibra
Réalisation : Michel Sibra

Interprétation : Denise Chalem (Solange), Christiane Cohendy (Véronique), Gisèle Casadesus (Catherine), Olivier Pajot (Armand), Jean-Claude Frissung (Janvier), Eric Prat (Torrence), Marc Duret (le juge Agnelot), Alain Fromager (Destour), Jean-Luc Buquet (Maître Radel), Pierre Baillot (Moers), Louison Roblin (la patronne du bistrot), Jean-François Vlerick (Sainval), Chantal Deruaz (la déléguée du personnel), Louis Navarre (le chanoine), Valérie Kaplanova (Mme Lachaume), Raoul Schranil (M. Lachaume), Philippe Lehembre (Barbarin), André Oumansky (Hirschfeld)

Résumé : Le corps de Léonard Lachaume, directeur d’une biscuiterie en fin de vie, est retrouvé assassiné sur son lit, tué d’une balle de revolver. La famille semble s’obstiner à croire qu’un cambrioleur est l’auteur du crime, mais Maigret n’y croit pas tant la machination est grossière. Tous les proches de Léonard se braquent, refusant de coopérer à une enquête qui devient extrêmement difficile. Le commissaire s’intéresse particulièrement à la personnalité de Solange Lachaume, belle-sœur du défunt...

Critique :

Un magnifique épisode, étouffant à souhait.

La plongée dans la psyché maladive de la bourgeoisie décadente passionnait Simenon, qui ne manquait pas une occasion de dresser de cette société des portraits au vitriol hauts en couleur. Force est de constater que l’adaptation, ici, ne faillit pas à la règle tant cette famille nous apparaît odieuse. Chaque Lachaume est un être lâche, veule, odieux, abject, à l’exception notable de l’enfant (que l’on ne verra donc jamais, astuce de la mise en scène) et de Solange Lachaume, « la pièce rapportée » comme on aime à le lui rappeler au sein de la maisonnée.

Le mystère qui entoure la mort de Léonard est intrigant, et comme Maigret nous ne croyons pas une seconde à cette histoire de cambrioleur que le nouveau juge d’instruction (jeune et débutant donc forcément incompétent dans la série) voudrait coffrer. Tout tourne autour de cette maison sinistre, à l’atmosphère des plus lourdes. La solution, terrifiante, est magistralement reconstituée par Maigret à la fin de l’épisode d’une façon un peu grandiloquente, mais qui marque les esprits dans son déroulement implacable.

Les détours que fait Maigret à son bureau ou dans une boite lesbienne n’aèrent en rien le film, et contribuent à l’inventaire des décrépitudes humaines. Si l’on devait résumer cet épisode, lui accorder une morale, ce serait bien que l’argent corrompt, la réussite pourrit.

Les Lachaume n’ont rien pour eux. Fainéants et clairement incapables de gérer une affaire, ils se sont arrangés pour que leur fils épouse la fille d’un riche tanneur afin de sauver leur entreprise de la ruine. Et toute la famille (jusqu’à la bonne !) ne lui a jamais pardonné cette mésalliance. Toute la haine et le mépris qu’ils portent à cette femme est palpable tout au long de l’épisode, et ne peut que tendre à rendre sympathique la pauvre Solange, de la même manière que Maigret semble vouloir la protéger. Il ne faut y voir aucune malignité de la part du commissaire, au contraire : c’est la certitude que cette femme n’est pas une coupable mais une victime qui pousse Maigret vers la vérité. 

A force de lire ces critiques vous croirez que je me répète, mais c’est pourtant vrai : encore une fois, l’interprétation est hors pair. C’est une des marques de fabrique de la série après tout : fournir toujours d’excellents opposants à Bruno Cremer qui, si bien entouré, laisse libre cours à son talent. Une photographie remarquable (le grain est très beau), pas de fioriture dans la réalisation mais une parfaite efficacité, et de très beaux éclairages (chose peu évidente vu les décors). Le doublage des comédiens tchèques est ici excellent (en même temps, il n’y en a pratiquement pas).

Pas de point faible, pas de temps mort, pas d’approximation. Si certains pourraient trouver agaçant le comportement de ces personnages, les approximations du juge d’instruction ou la pédanterie très mal placée de l’avocat des Lachaume, toutes ces petites particularités renforcent encore le « charme » de l’épisode. Oui, il faut, vous l’aurez compris, mettre des guillemets au mot « charme », car il s’agit véritablement d’un des épisodes les plus sombres de toute la série, particulièrement dur, terriblement noir, implacablement sordide. Pas d’images vulgaires ou racoleuses cette fois : juste une horrible aventure humaine avec tout ce qu’elle a d’abject.

La série des Maigret, peu à peu, mettra de côté cet aspect sombre de l’univers de Simenon pour élargir son public, ce qui la modifiera en profondeur. Pour l’heure, elle assume pleinement son héritage en proposant l’un des meilleurs épisodes de la série. 

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Distribution

  • Denise Chalem : Née en 1952, la comédienne passe les premières années de sa vie en Égypte avant de rentrer en France suite à l’affaire du Canal de Suez. Elle suit des études théâtrales, devenant à cette occasion l’élève de Robert Hossein. Actrice accomplie, elle joue aussi bien les classiques sous la direction de Garrant, Vincent, ou Murat, que des textes contemporains (Etienne), mais également ses propres œuvres. Elle a écrit de nombreuses pièces depuis 1980 (La nuit de cristal, Selon toute vraisemblance, le Temps arrêté). Sa pièce Dis à ma fille que je pars en voyage remporte deux Molières en 2005. Au cinéma, elle a tourné sous la direction de Robert Hossein, Bertrand Blier, Frédéric Schoendoerffer...

  • Christiane Cohendy : Principalement comédienne de théâtre, Christina Cohendy a joué et mis en scène un très grand nombre de pièces classiques (Molière, Sartre, Tchekhov, Wilde, Racine...) ou contemporain (Berkoff, Rault, Harwood...), et enseigne depuis 2006 au Conservatoire.

  • Gisèle Casadesus : Née en 1914, fille d'un célèbre chef d’orchestre et d’une non moins célèbre harpiste, elle baigne dès l’enfance dans un univers  artistique. Elle entre à la Comédie-Française en 1934. Elle a joué dans un très grand nombre de pièces et de films (Shakespeare, Duras, Anouilh, Molière, Corneille, Feydeau, Beaumarchais... sur les planches et chez Boyer, Vadim, Decoin, Lelouch, Becker, Lemercier... sur grand écran). A 101 ans, elle perd son mari de toujours, lui aussi comédien, Lucien Pascal (à plus de 100 ans !), et joue toujours au théâtre et au cinéma. Elle est actuellement sociétaire honoraire de la Comédie-Française et Grand Officier de la Légion d’honneur.

  • Olivier Pajot : Né à Paris, il alterne avec bonheur les rôles de gentils et ceux de pleutres, au théâtre (Joyeuses Pâques), à la télévision (Julie Lescaut) et au cinéma (Les grands ducs).

  • Marc Duret : Né en 1957, il enchaîne les petits rôles au cinéma dans des films populaires (Nikita, la Haine), mais joue surtout dans les séries (Les Cordier, Les Monos, Avocats et associés, Les Borgia) et plus occasionnellement au théâtre (Juste la fin du monde).       

  • Alain Fromager : Né en 1960, c’est un comédien et metteur en scène de théâtre principalement, classique ou moderne, tragique ou comique (Le Mystère de la chambre jauneLes Liaisons dangereusesOrnifleAndromaque, PlatonovLe Songe d’une nuit d’étéAntigone).

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4. MAIGRET ET LE FANTÔME

Première diffusion : 13 mai 1994

D’après Maigret et le fantôme (1963) – Roman

Scénario : Henri de Turenne & Akli Tadjer
Réalisation : Hannu Kahakorpi

Interprétation : Heinz Bennent (Junker), Elisabeth Bourgine (Mirella), Timo Torikka (Ari), Nadine Spinoza (Paulette), Annie Bertin (Mme Lognon), Paavo Pentikäinen (Bergen), Jonathan Hutchings (Stanley Hobson), Taneli Mäkelä (Carl), Sanna Saarijärvi (l'hôtesse de l'air), Milka Ahlroth (l'hôtesse de l'hôpital), Esko Pesonen (Lognon)

Résumé : L’inspecteur Lognon est abattu dans une rue d’Helsinki. Avant de sombrer dans l’inconscience, il a le temps de prononcer le mot : « fantôme ». Maigret part pour la Finlande afin d’enquêter sur la tentative de meurtre qui vient de frapper son inspecteur dont tout le monde ignorait la présence à l’étranger. Il vivait apparemment chez une call-girl et rêvait de « l’affaire de sa vie »… 

Critique :

Curieux choix que d’adapter ce Maigret tardif, pas des plus réussis de Simenon. Mais pourtant la sauce prend plutôt bien dans son ensemble.

Pour sa première délocalisation à l’étranger, la série frappe assez juste. Coproduction européenne oblige, les caméras de Maigret se posent à un vol d’avion de la magnifique Helsinki. L’intrigue originelle se déroule à Paris, mais qu’à cela ne tienne, un petit tour d’adaptation et cela passe tout seul ! On oublie assez vite les agissements de Maigret qui travaille à son habitude, en ne se préoccupant pas vraiment de la hiérarchie qui est au-dessus de lui, et encore moins celle-ci sur laquelle il n’a pourtant aucune autorité légale.

Mais l’intrigue est bien ficelée, la vérité sur ce fantôme nous en apprendra beaucoup sur le monde de l’art et ses méandres illégaux. C’est surtout l’occasion d’assister à un nouveau duo d’acteurs entre Maigret/Cremer et Junker/Bennent. Beaucoup de rondeurs, beaucoup de jeux de jambes entre eux avant une certaine cassure, une froideur travaillée, et une confrontation finale encore brillante. Faire de cet homme au statut social fort un être en réalité totalement faible et soumis à une femme qu’il aime mais qui, elle, le méprise, était une excellente idée.

Le scénario se suit donc, avec plaisir, au fil des rencontres entre Maigret et cette Finlande où il ne sent pas toujours à son aise. Un très bon gag justement : au restaurant, lorsque Maigret se fait traduire le menu par Ari. Sa moue à l’annonce du steak de renne est un régal, d’autant plus lorsqu’il décide de ne pas prendre de risquer et d’opter pour une valeur sûre : le hareng pommes à l’huile. C’est en effet une des caractéristiques de cet épisode. Après nous avoir offert l’étouffant Témoins récalcitrants, la série, pour (à l’époque) son dernier épisode, offrait une sortie à Maigret des plus légères, pleine d’humour, teintée des agréables paysages de la Finlande (le film est, à cet égard, une bande annonce publicitaire et touristique un peu trop appuyée par moments). Le jeune inspecteur Ari se révèle un précieux auxiliaire pour Maigret, qui ne démérite en rien de ses collaborateurs habituels. Il est même bien plus efficace qu’eux par moments. Son au revoir au commissaire à la fin du film, lorsqu’il lui demande s’il peut l’appeler « patron » est une belle marque de respect, et ajoute encore de l’émotion à une jolie scène. 

La réalisation parvient à conserver l’esprit de Simenon bien que tout y soit étranger. La présence de Bruno Cremer fait beaucoup pour cela car sa stature impose directement la patte de Maigret. Mais il faut réellement saluer le travail du metteur en scène qui s’en imprègne, s’en nourrit, et parvient à restituer l’univers de Maigret tout en gardant un pied en Finlande.

Les points faibles alors ? Un grain d’image assez laid, faute aux caméras finlandaises sur place qui n’étaient certainement pas de la même qualité que d’ordinaire. Il y a comme un écran de poussière permanent sur l’image qui est assez désagréable à regarder, surtout lorsque l’on voit la qualité globale du portage de la série en DVD.

L’interprétation ensuite, qui n’est pas forcément très heureuse. Elizabeth Bourgine joue faux et on ne croit ni à son numéro d’artiste peintre, ni à sa femme du monde, et même pas à l’ancienne demi-mondaine qu’elle était. Et surtout, problème impardonnable : Lognon ! Le personnage est tout de même à l’origine de l’histoire. Certes, on ne le voit pratiquement pas : il disparait au bout d’une minute de film. Mais pourquoi diable avoir choisi un comédien jouant aussi mal (il ne marche pas, il sautille !), et surtout, oui surtout, pourquoi ne pas avoir doublé sa voix en français au moment où il prononce le mot : « fantôme ». L’acteur dit le mot avec un accent finnois à couper au couteau (on croirait même qu’il ne sait pas ce qu’il dit) et cela ruine tout l’effet voulu à ce moment-là : l’empathie avec lui est balayée par un éclat de rire tonitruant de notre part. Alors que la série double (affreusement mal) ses comédiens tchèques, elle ne prend même pas une minute pour doubler ce personnage qui lance le film ? C’est une réelle faute de goût dans un film aux dialogues si réussis.

Toutes ces raisons empêchent Maigret et le fantôme d’obtenir ainsi la note maximale.

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Distribution

  • Heinz Bennent (1921-2011) : Comédien allemand de cinéma et de théâtre, ses rôles les plus marquants dans Le Dernier métro de François Truffaut, Espion lève-toi d’Yves Boisset, et dans Clair de femme de Costa-Gavras. On l’a vu également à plusieurs reprises dans Derrick.

  • Elisabeth Bourgine : Née en 1957, on l’a surtout vue à la télévision (Nestor Burma, Commissaire Moulin, Julie Lescaut), mais également chez Pinoteau (La septième cible). C’est une actrice récurrente de la série Meurtre au paradis depuis 2011.

  • Timo Torikka : Né en 1958 en Finlande, il est diplômé par le Conservatoire finlandais en 1982. L’un de ses rôles majeurs est dans le film Talvisota (1989) et dans Maigret (il reviendra dans Maigret en Finlande). Il a écrit et réalisé une adaptation très personnelle du Seigneur des anneaux pour la télévision intitulée Le Hobbit.

  • Henri de Turenne : Né en 1921, c’est un écrivain, journaliste, et scénariste spécialisé dans les feuilletons historiques pour la télévision française. Fils d’un as de la Première guerre mondiale, il a travaillé sur Fort Saganne et sur la série documentaire Apocalypse.

  • Akli Tadjer : Né en 1954, écrivain français d’origine marocaine, il naît à Paris où il grandit et devient journaliste. Un voyage en Algérie lui inspire plusieurs romans et il a écrit quelques téléfilms.

  • Hannu Kahakorpi : Né en 1946, c’est un réalisateur, acteur, et producteur finnois, il n’a pratiquement travaillé que pour la télévision, en créant notamment la série à succès Kotikatu

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Anecdotes :

  • Cet épisode faillit être le dernier pour Bruno Cremer. Celui-ci avait freiné des quatre fers avant de s’engager dans la série et signé un contrat qui couvrait exclusivement douze épisodes et pas un de plus. Il ne tenait pas à s’enfermer dans ce rôle. Ainsi, Maigret et le fantôme devait être l’ultime épisode avec Cremer. Et pourtant, il se laissa finalement convaincre de réenfiler l’imperméable du plus célèbre commissaire de France. A nouveau pour douze épisodes. En se promettant bien que cette fois, ce seraient les derniers !

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5. MAIGRET ET L’ÉCLUSE N° 1

Première diffusion : 21 octobre 1994

D’après L’écluse n° 1 (1933) – Roman

Scénario : Christian Rullier
Réalisation : Olivier Schatzky

Interprétation : Jean Yanne (Ducrau), Georges Staquet (Gassin), Jean-Claude Frissung (Janvier), Edwige Navarro (Aline), Eric Berger (Jean), Isabelle Pradau (Françoise), Céline Samie (Mathilde), Françoise Bertin (Catherine), Brigitte Defrance (la concierge), Talila (Rose), Catherine Oudin (Jeanne), Jean O'Cottrell (commissaire Collin), Rémy Darcy (le médecin)

Résumé : Emile Ducrau, riche industriel spécialisé dans les transports fluviaux, manque une nuit de se faire assassiner d’un coup de couteau. Jeté à l’eau, il survit à l’agression et exige de la police qu’elle retrouve son agresseur qu’il prétend ne pas avoir vu. Maigret a des doutes à ce sujet et découvre rapidement que tout le monde en veut à Ducrau : sa famille qu’il hait, ses collègues qu’il méprise, ses amis au nombre restreint…

Critique :

On poursuit avec une nouvelle perle : L’écluse n° 1, qui non content d’être un des meilleurs romans de la première période des Maigret, se targue également de connaître une adaptation brillante, somptueuse. Episode splendide, servi par une atmosphère crépusculaire et bercé d’une musique tendre, ce premier film de la deuxième série des Maigret/Cremer frappe très fort. Il s’agissait de montrer que rien n’avait changé et que le retour du commissaire s’annonçait sous le meilleur jour. Bruno Cremer paraît cependant un tout petit peu plus âgé dans ce film que dans le précédent. Cela peut paraître logique puisqu’il entame son deuxième contrat (et les tournages ont bien été un peu espacés), mais lors de la diffusion de L’Écluse n° 1, seulement six mois s’étaient écoulés. Mais peut-être n’est-ce que la coupe de cheveux de plus en plus grisonnante de Cremer qui accentue cette impression.

Maigret est face, une fois n’est pas coutume, à une tentative de meurtre et non un cadavre. Ce changement de perspective est original et permet de s’intéresser de près à la personnalité de la victime. Et cela nous offre d’observer un des plus magnifiques face-à-face de la série. Qui d’autre pouvait incarner Ducrau avec une telle force que Jean Yanne ? Avec son phrasé si caractéristique, son ton teinté de mépris à chaque parole, il crève littéralement l’écran, écrasant Maigret dans la première partie du film, puis, brisé, fatigué, éreinté dans la seconde. Le personnage est odieux, résolument infâme, et rien ne semble pouvoir le racheter. Jean Yanne a souvent joué ce genre de salauds détestables mais que l’on apprécie quand même. Il apporte ainsi au personnage de Ducrau des élans d’humanité au sein d’une noirceur absolue. L’évolution forcée qu’il subit à la mort de son fils nous révèle cette facette que le personnage (et l’acteur) tente de cacher à tout prix. Son expression lorsque le commissaire évoque la petite Aline ou celle face à l’annonce de la mort de Jean est extraordinaire. Brisé mais ne pouvant l’admettre devant quiconque hormis Maigret, incapable de prononcer l’éloge funèbre de son propre fils, Ducrau se retrouve perdu, sans repère. Lui, l’homme fort, implacable, dictateur à qui l’on doit obéissance, n’a pu empêcher le suicide de son enfant.

Maigret va donc dérouler son enquête autour de la personnalité écrasante de cet homme, Ducrau, archétype du « je me suis fait tout seul », tranquillement, mais avec une sorte d’amertume au cœur. Rarement on l’aura vu éprouver autant de sympathie pour les personnes qui entourent Ducrau. Il plaint sincèrement sa famille, en particulier le fils aîné, Jean, jeune homme partagé entre l’amour d’une femme et celui de son père, père qui l’étouffe, lui donne sans cesse des raisons de le haïr, semble lui-même le détester, mais qui finalement se révèle (trop tard) paternel. Cette belle empathie est très agréable à voir, car si Maigret a ses têtes dans la plupart des épisodes (il est souvent capable de gestes de tendresse), il ne franchit que rarement la frontière qui sépare le monde du Quai des orfèvres du monde « normal ». Ce changement d’attitude est plus que bienvenue, surtout dans une histoire aussi triste (mais je n’ai pas dit « noire », pour une fois). 

L’épisode dresse le portrait de personnages ambigus, brisés par la vie et le destin, et qui marchent vers une fin inéluctable. Le marinier ivrogne, Gassin, ne peut qu’arpenter les quais inexorablement, tout gorgé de colère envers son seul ami. Aline, fragile, un peu simple, est bloquée à jamais avec son bébé sur les bras. Madame Ducrau, soumise à un mari ignoble, est incapable d’exprimer un quelconque amour filial et n’avance que vers la mort et la solitude. Et tous les comédiens choisis pour incarner ces personnages sont remarquables : pas de fausse note, même dans les seconds rôles, chacun est parfaitement à sa place.

La réalisation, sobre, utilise des images grisâtres de jour sur les bords de la Seine. Le brouillard en profite pour s’installer, soulignant la froidure du tournage, manifestement pluvieux. La nuit, de très beaux bleus permettent aux personnages de se détacher, souvent avec une silhouette dorée en éclairage. Certains plans sont magnifiquement filmés et montés, en particulier l’interminable ascension de Ducrau et Maigret dans l’escalier de l’immeuble où habite Jean Ducrau. Cette scène parvient à montrer une simple progression d’étage, sans dialogue, dans un véritable escalier exigu, et ce sans que l’on s’ennuie. La symbolique d’une montée à l’échafaud est flagrante et rend la séquence pesante mais très belle. Le corps de Jean Ducrau, pendu et exhibé, renvoie ensuite au cadavre de Bébert, pendu de la même façon et lui aussi exhibé.

Le final, implacable, prend aux tripes. Pas de machination, pas de grande révélation, juste une terrifiante logique humaine qui pousse des êtres éperdus de chagrin à commettre l’irréparable. Une histoire entre un père et un fils incapables de se comprendre, une histoire de culpabilités, de trahison, de secrets, et de mensonges.

Un début en fanfare pour cette deuxième période, et un épisode pivot du deuxième coffret.

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Distribution

  • Jean Yanne (1933-2003) : Acteur, chanteur, humoriste, scénariste, et réalisateur français. Il commence un apprentissage d’ébénisterie rapidement abandonné, puis des études de journalisme et devient pigiste pour nombre de journaux. Il écrit ensuite des sketchs pour des cabarets où il démarre réellement une carrière d’artiste. Il poursuit ses participations à plusieurs journaux et radios, se lance dans la chanson comme compositeur et interprète, et dans des émissions humoristiques (avec Jacques Martin, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault), et des parodies de chansons à la mode.  Révélé dans Week-end de Godard et surtout pour son rôle dans Que la Bête meure, il enchaîne avec Le boucher où il se révèle inquiétant, meurtrier, mais tendre également. Voulant changer de registre car on le cantonne à des rôles de personnages insensibles, il se lance dans la réalisation en 1972 avec Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (où il fustige le monde de la radio), puis Moi y’en a vouloir des sous en 1973 (contre la politique cette fois), Les Chinois à Paris, Chobizenesse, Je te tiens, tu me tiens par la barbichette. Son plus gros succès public sera avec Deux heures moins le quart avant Jésus Christ avec Coluche et Serrault. Pilier des Grosses têtes jusqu’à sa mort, il participe activement à l’émission de Laurent Ruquier On va s’gêner en 2000. Il est également l’inventeur du slogan Il est interdit d’interdire.

  • Georges Staquet (1932-2011) : Après avoir goûté le monde des mines dans son Nord natal, il suit une troupe de théâtre jusqu’à Paris et devient chef de chauffe. Il ne débute réellement qu’à 30 ans sa carrière de chanteur et d’acteur (travaillant pour Planchon, Casadesus). On le voit longuement au cinéma (Week-end avec Jean Yanne justement, Le mur de l’Atlantique avec Bourvil, La Zizanie avec de Funès, Le maître d’école avec Coluche, La vie et rien d’autre avec Noiret, Germinal avec Depardieu), à la télévision (Les cinq dernières minutes, Les rois maudits), et au théâtre.

  • Eric Berger : Né en 1969, il suit le Cours Florent avant d’entrer au Conservatoire de Paris. Il joue au théâtre, à la télévision, et au cinéma dès les années 1990. Il se fait connaître du grand public grâce au rôle titre Tanguy en 2001. On l’a vu aux côtés de Lionnel Astier sur les planches en 2001 dans Pouic-Pouic, dans Le petit Nicolas et dans Profilage à la télévision.

  • Olivier Schatzky : Réalisateur et scénariste français né en 1949, on lui doit quelques épisodes de la série Chez Maupassant ainsi que l’écriture et la réalisation de la série Ceux de 14.

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Anecdotes :

Citations

  • Emile Ducrau : « Voici Berthe, ma fille : une intelligence née… mais qui ne s’est pas développée. »

  • Emile Ducrau : « Si je disais aux gens où j’ai vraiment passé la nuit, on me prendrait pour un monstre. Mais y’a que dans un bobinard que j’ai pu pleurer comme un veau avec des femelles qui me croyaient saouls et qui pataugeaient dans mon portefeuille. »

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6. CÉCILE EST MORTE

Première diffusion : 28 octobre 1994

D’après Cécile est morte (1940) – Roman

Scénario : Alexandre et Denys de la Patellière, & Christian Watton
Réalisation : Denys de la Patellière

Interprétation : Claude Piéplu (Dandurand), Sophie Caffarel (Cécile), Annick Alane (Louise), Jean-Claude Frissung (Janvier), Jean-Pierre Gos (Lucas), Anne Bellec (Mme Maigret), Arnaud Giovaninetti (Gérard), Vanessa Guedj (Nouchi), François Clavier (juge Mathieu), Eva Ionesco (Florence)

Résumé : Cécile veut parler au Commissaire Maigret : elle a d’importantes révélations à lui faire. Mais c’est toujours pareil Cécile, elle raconte beaucoup d’histoires, elle croit qu’un inconnu va et vient la nuit dans l’appartement où elle vit avec sa tante ; affabulations d’une jeune fille en mal de sensations. Et ce matin une fois de plus, Maigret fait patienter Cécile, il la verra plus tard. Un légionnaire a semble-t-il assassiné sa femme en profitant d’une permission ; il a autre chose à faire que d’écouter Cécile, c’est urgent, mais tant pis. Lorsque Maigret, enfin, s’intéresse à elle, il est trop tard… Cécile est morte. Étranglée dans les couloirs du Palais de Justice à quelques mètres à peine de son bureau. Peu après, Maigret découvre que sa tante a été assassinée. Le Commissaire porte rapidement son attention sur le voisin de Cécile, l’étrange Dandurand…

Critique :

Dans la série des odieux, je demande Claude Piéplu ! Après un Jean Yanne infâme, voici Claude Piéplu le détestable, l’ignoble, le vicieux. Cécile est morte est une fois de plus un duel de comédiens. On change de registre cependant, nous arpentons ici les huileux appartements bourgeois et Dandurand/Piéplu fraie dans les hautes sphères. Son personnage très haut en couleur est un avocat douteux, rayé du barreau, mais ayant conservé des relations avec tout le « milieu » parisien. Suave, charmeur, bien éduqué, cultivé, il est tout en verve et se croit en permanence en plaidoiries. Il fait partie des rares adversaires de Maigret lui ayant fait perdre son sang-froid.

Cécile est morte c’est avant tout cela, ce duel, mais pas seulement. C’est également un épisode extrêmement important pour saisir toute la personnalité de Maigret qui s’exprime en miroir inversé de celui de Dandurand. L’avocat « répugnant », comme le désigne le commissaire lui-même, n’a aucune conscience. C’est un être que l’égoïsme et la haine de ses semblables a façonné. Il est dans le mépris des petites classes, les « besogneux », les « inutiles ». Il extrapole quant à la sexualité même de Maigret, gonflé d’orgueil et de suffisance, lorsqu’il exprime pour lui tout le mépris du monde à l’idée que le commissaire n’ait jamais fait l’amour à une autre femme que la sienne : « c’est effrayant des gens comme ça ». Là où l’avocat voit une erreur de la nature, Maigret y voit une normalité, la fidélité à son épouse étant une force du personnage, force mise à mal par un homme qui le révulse. Les scènes de tendresse entre Jules et sa femme sont autant de témoignages de sa droiture personnelle. Et ce ne sont pas les fantastiques plaidoiries de l’ancien avocat dans le bureau du juge qui les mettront à mal, évidemment.

L’autre thème de l’épisode est la culpabilité. Celle du commissaire d’abord à l’égard de la défunte. Il s’en veut de ne pas avoir écouté Cécile, de ne pas avoir pris en compte ses suppliques et les avoir mises sur le compte de fadaises. Comme il l’explique au frère de Cécile : « Je l’aimais bien ta sœur. Je la trouvais si faible, si fragile… » Et son impuissance à n'avoir pu l’aider le mine. « Des fois, je ne comprends pas les choses assez vite », ajoute-t-il. Alors il s’acharne, non pas contre Dandurand comme le croit le Juge Mathieu, mais à découvrir qui a tué la petite Cécile. Pour que justice soit faite et que, sans doute, pour que le poids de sa conscience se fasse un peu moins lourd. Cela nous renvoie également à la culpabilité d’un légionnaire. Cette histoire secondaire, que l’on pourrait croire inutile dans le métrage, est au contraire d’une rare force. Maigret reçoit les aveux d’un camarade de légion de son suspect, qui confesse avoir tenté d’abuser de la femme de son ami et l’avoir tué sous le coup de la colère. L’homme, que son capitaine traite de salaud, se libère lui aussi de sa culpabilité, rongé par le remords. Maigret, à l’écoute de ces aveux, semble lui-même plus apaisé, comme si le fait que la vérité ait éclos sur cette autre affaire allait lui permettre d’avancer dans la sienne. Une scène brève, forte, intense, excellemment jouée et filmée. 

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L’enquête avance en effet tranquillement, au rythme tranquille habituel de la série. Un peu accaparé par la personnalité de Dandurand qu’il soupçonne très vite (et nous aussi), Il met bien un certain temps à démêler le vrai du faux dans cette histoire. Tout le monde lui ment. Du frère de la victime « maniaque de la persécution » comme il l’appelle, à Louise, l’amie de tante Juliette, qui entretenait avec Dandurand des relations troubles. C’est dans le passé qu’il faudra chercher la clef de l’énigme, dans un passé sordide, comme fréquemment dans les Maigret. Une fausse preuve en main (c’est assez rare pour le noter), il pourra enfin coincer Dendurand au cours d’une nouvelle scène mémorable entre les deux hommes (plus un juge), ultime confrontation haute en couleurs, offrant à l’occasion l’un des meilleurs dialogues de la série.

Pas de fausse note donc, l’image est très belle, parfaitement éclairée et filmée (très jolie reconstitution des événements du crime). La mise en scène ose les plans séquences, avec de lents mouvements de caméra et quelques perspectives intéressantes. La musique est assez discrète mais souligne habilement les scènes dramatiques sans en faire trop. La distribution est, une fois de plus, exemplaire. Notons la sympathie du juge Mathieu à l’égard du commissaire.

L’un des tous meilleurs épisodes, Cécile est morte trouve une place de choix au cœur de la meilleure période de la série. A voir et à revoir. 

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Distribution :

  • Claude Piéplu (1923-2006) : Acteur français ayant suivi les cours de Maurice Escande, il est engagé en 1944 au théâtre des Mathurins et joue aux côtés de Gérard Philipe et Maria Casarès. Il échoue deux fois au concours d’entrée du Conservatoire de Paris et entre alors dans la compagnie de Jacques Fabri (Les joyeuses commères de Windsor). Il jouera ensuite dans plus de 175 pièces de théâtre (Shakespeare, Ionesco, Musset, Obaldia, Molière...). Sa voix particulière l’amène également à doubler nombre de dessins animés (il fut LA voix des Shadoks). Il joue régulièrement au cinéma, en compagnie notamment de Louis de Funès qui faisait régulièrement appel à lui, et sous la direction des plus grands (Christian-Jaque, Becker, Dhéry, Duvivier, Mocky, Girault, Miller, Bunuel, Oury, Jugnot, etc.). Son dernier rôle au cinéma est celui de Panoramix dans le premier volet des aventures cinématographiques des aventures d’Astérix en 1999. Il participe à nombre de téléfilms et de séries (Palace) jusqu’en 1997, pour Entre terre et mer... Homme distingué, raffiné, collectionneur, militant du théâtre vivant, antinucléaire, il fut membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence, et également membre du Conseil mondial de la paix.

  • Sophie Caffarel : Elle n’a que très peu tourné au cours de sa brève carrière. Ses dernières apparitions furent dans trois épisodes de Plus belle la vie en 2004. Elle officie davantage sur les planches comme comédienne et metteur en scène (Hugo, Feydeau, Strindberg, Molière...). Sous le nom de Fanny Carel, elle publie deux romans A ma sœur du bout du monde et Le cœur ouvert, et trois pièces de théâtre pour la jeunesse : Inséparables !  Baignade dangereuse, et Fleur d’hiver en 2014. Dans la série Nuits blanches, France Inter a diffusé en 2008 une première fiction, Des vacances profitables ! et une seconde, en 2010, Toute une mère avec ses accessoires. 

  • Annick Alane : Née en 1925, cette actrice bretonne œuvre sur les planches depuis les années 50. En 1970, elle interprète le rôle titre des Joyeuses commères de Windsor sous la direction de Jacques Fabri aux côtés de Claude Piéplu et de son fils Bernard Alane (célèbre comédien de doublage). Elle alterne le répertoire classique (Shakespeare, Molière, Wilde, Williams, Guitry...) et le boulevard (Poiret, Ruquier, Clark...), et on la voit évoluer dans des petits rôles au cinéma dans nombre de films populaires (Hibernatus, Pour la peau d’un flic, Garçon !, Trois hommes et un couffin, La totale !, Germinal, le magasin des suicides) et à la télévision (Pause café, les cinq dernières minutes, le comte de Monte-Cristo, Louis la brocante, Joséphine ange gardien, etc.). Elle fut l’une des plus populaires comédiennes de l’émission Au théâtre ce soir des années 60 à 80. Elle obtient le Molière de la comédienne dans un second rôle pour Tailleur pour dames en 1994, et en 2001 pour La chatte sur un toit brûlant.

  • Arnaud Giovaninetti : Comédien issu du Conservatoire, il obtient le Prix Louis Jouvet en 1988 et débute au cinéma en 1990. On l’a vu à cette occasion dans L'Amant, Profil bas, et à la télévision (il incarne notamment Henri de Monfreid en 2006 dans Les Lettres de la Mer Rouge). Depuis 2008, il tient un rôle régulier dans Voici venir l’orage, série de Nina Companeez.

  • Eva Ionesco : Née en 1965, elle est la fille de la photographe controversée Irina Ionesco. Elle est principalement connue pour avoir, enfant, été poussée par sa mère - en particulier - à poser comme modèle pour des photos érotiques. Ces photos mettant en scène une très jeune enfant nue et érotisée provoquèrent de grandes controverses. À onze ans, elle pose nue en couverture du Spiegel. A la fin des années 1970, toujours mineure, elle joue dans des films érotiques depuis censurés car jugés pédopornographiques. Elle jouera ensuite beaucoup de seconds rôles au cinéma.

  • Denys de la Patellière (1921-2013) : Réalisateur et scénariste français, il s’engage durant la Seconde guerre mondiale dans l’Armée de la Libération. A la fin du conflit, il se lance dans le cinéma. Il commence comme ouvrier développeur de pellicule, puis comme monteur. Il sera assistant réalisateur de Maurice Labro, Georges Lacombe, et Georges Lampin. Il réalise son premier long métrage, Les Aristocrates, en 1955 avec Pierre Fresnay. On lui doit Le salaire du péché avec Danielle Darrieux (1955), Retour de Manivelle avec Michèle Morgan (1956), Les grandes familles avec Gabin (1958), Un taxi pour Tobrouk avec Ventura (1960), et enfin Prêtres interdits, son film testament, en 1973 avec Robert Hossein. Il poursuit sa carrière à la télévision. On lui doit aussi un Maigret avec Jean Richard en 1978 (Les témoins récalcitrants), et un autre avec Cremer : L’Affaire Saint-Fiacre.

  • Alexandre de la Patelllière : Né en 1971, fils de Denys de la Patellière, il collabore avec son père comme scénariste, comme assistant réalisateur, script doctor, puis directeur de production. Il écrit en 2010 la pièce de théâtre Le prénom qui est adapté au cinéma avec Patrick Bruel. 

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Anecdotes :

Citations

 

 

– Dandurand : Cécile vous estimait : je suppose que vous êtes estimable, elle se trompait rarement sur les gens. Elle, elle ne l’était pas. Envieuse, un peu lâche, pas désirable : elle n’avait rien pour elle, la pauvre fille ! Si, peut-être son amour pour son frère… A un moment, j’ai même pensé, qu’elle et lui…
– Juge Mathieu : Vous parlez d’une morte !
– Dendruand : Mais je sais, monsieur le juge, je sais, c’est moi qui l’ai tuée.

 

Maigret : « Non, monsieur le juge, je n’ai pas gagné. Et je ne vais pas passer une bonne nuit. Parce qu’avec mon fameux flair, comme vous dites, j’ai rien compris… et Cécile est morte ! »

 

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7. MAIGRET ET LA TÊTE D’UN HOMME

Première diffusion : 23 février 1996

D’après La tête d’un homme (1931) – Roman

Scénario : Christian Rullier
Réalisation : Juraj Herz

Interprétation : Emmanuel Salinger (Radek), Marisa Berenson (Mrs Crosby), Jay Benedict (Mr Crosby), Jean-Claude Frissung (Janvier), René Remblier (Dufour), Eric Prat (Torrence), Olivier Achard (Heurtin), Eric Desmarestz (juge Benneau), Zora Jandova (Edna), Pierre Baillot (Moers)

Résumé : Heurtin est condamné à mort pour un double meurtre. La veille de son exécution, il s’évade de prison. L’évasion est coordonnée par Maigret qui croit Heurtin innocent, et espère qu’il le conduira jusqu’au véritable coupable et le garde sous surveillance. Mais au petit matin, il perd sa trace. Une nouvelle piste le mène jusqu’au bar américain La coupole… 

Critique :

Encore un épisode remarquable, véritable œuvre d’art envoûtante à la trame parfaitement construite, à la mécanique huilée et implacable, une merveille de « roman noir ».

Maigret et la tête d’un homme pose la difficile question de l’erreur judiciaire et des moyens de s’en prémunir. Maigret a déroulé une enquête (aperçue en générique) qui l’a mené tout droit à un assassin preuves à l’appui, mais ne s’en contente pas. Tout désigne Heurtin, mais l’homme ne semble pas capable de commettre un double meurtre. Maigret met donc au point ce plan insensé dont le secret sera rapidement éventé, et fait évader son suspect malgré la défiance du juge Benneau pour ce plan. La chasse à l’homme s’engage. Bien que cela ne soit pas réellement le sujet de l’épisode, les scènes sont cependant intenses, dotées d’un très beau suspens et même d’humour. Voir Maigret en planque, faire évacuer une chambre d’hôtel borgne par ses occupants (de ceux qui louent les chambres à l’heure...) est très sympathique. Heurtin parvient à s’enfuir suite à un concours de circonstances bien trouvé (et permet une petite scène d’action fort plaisante dans une série si calme), et Maigret doit alors tout reprendre depuis le début.

Tandis que le commissaire délègue à ses inspecteurs la tâche ingrate de chercher son homme, il reprend les pièces matérielles du dossier et les examine avec soin. Plaisir rare : nous voyons le retour de Moers dans une très bonne scène de police scientifique autour d’une lettre anonyme dans une splendide lumière bleue. Cette piste l’amène à s’intéresser au bar de la Coupole, lieu hautement cosmopolite peuplé d’êtres futiles avec lesquels le commissaire n’a guère de sympathies. Ici, Maigret remarque d’étranges manèges entre un américain, Crosby (neveu d’une des deux victimes), Heurtin (qui tente en vain de rentrer à la Coupole), et surtout Radek, un ex-étudiant en médecine tchèque intelligent, supérieur, paranoïaque, qui intrigue énormément le commissaire.

Encore une fois comme dans tous les meilleurs épisodes de la série, c’est la confrontation entre Maigret et ce personnage qui apporte tout le sel à une intrigue (déjà fort bien écrite) et emporte le morceau. Radek fait partie des meilleurs adversaires de Maigret. Tout de suffisance, de morgue, et au bord de la folie. Son duel avec le commissaire reste dans les annales comme un des sommets de la série. Il brouille les pistes en jouant au chat et à la souris, certain de sa supériorité face à Maigret, et convaincu que la médiocrité et l’intelligence limitée de Heurtin ne pourront jamais l’atteindre. Esthète, « stratège » comme le définit Moërs, Radek n’abandonnera sa suffisance qu’à l’ultime épreuve pour lui : la confrontation, la dénonciation par Heurtin, et le piège tendu par Maigret pour l’attraper. Emmanuel Salinger joue à la perfection cet être diabolique, dérangé, mais génial. On peut cependant s’étonner qu’un rôle de tchèque ait été confié à un français quand des tchèques jouent des français dans le même épisode…

Le reste de la distribution est également à la hauteur, même si personnellement la composition de Marisa Berenson ne m’émeut pas, faute à une actrice assez glaciale et que je n’apprécie pas spécialement. Mais cela reste une affaire de goût car le personnage fonctionne. Jay Benedict me paraît beaucoup plus convaincant, évoluant du charmeur au traqué. Le retour d’Eric Desmarestz dans le rôle du toujours pénible juge Benneau est également une bonne surprise. Le voir s’attribuer le mérite de la réussite finale de l’affaire est savoureux. Ses affrontements avec Maigret sont particulièrement tendus, le juge réclamant presque la tête de Maigret à la place de celle d’Heurtin.

Autre particularité : la bande originale. La musique habituelle de la série est absente ici, ou à tout le moins réorchestrée d’une façon un peu grandiloquente, presque digne d’un film d’épouvante des années 50 comme en produisait la Hammer. Si sur le coup le fait peut paraître assez étrange, il met en réalité bien en valeur les images de Juraj Herz, tantôt chaudes lorsqu’il s’agit du bar (où là, la musique américaine est bien sûr omniprésente), et tantôt froides lorsque l’on se concentre sur Heurtin (prison, fuite, guillotine, etc.).

Maigret et la tête d’un homme constitue ainsi avec L’écluse n°1 et Cécile est morte une superbe trilogie d’épisodes avec des thèmes communs (folie, opposition, crime crapuleux). Il est dommage qu’à la diffusion originelle, cette belle unité ait été brisée en décalant la diffusion de cette affaire. Replacée dans son contexte de production, il est fort plaisant de les enchaîner et d’en apprécier similitudes et différences.

Un des meilleurs épisodes, tout simplement.

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Distribution :

  • Emmanuel Salinger : Né en 1964, il débute avec Arnaud Desplechin dans La Vie des morts puis pour La Sentinelle (pour lequel il obtient le Prix Michel Simon en 1992). Il tient un rôle régulier dans Deux flics sur les docks de 2011 à 2014.

  • Marisa Berenson : Née en 1947 à New York, belle-sœur d’Anthony Perkins, elle débute en 1964 comme mannequin, ce qui lui apporte une très grande renommée. Familière des boîtes à la mode, elle commence dans les années 70 une carrière au cinéma. Elle n’a que peu tourné, mais avec les plus grands réalisateurs (Visconti, Irving, Eastwood...), mais son film le plus célèbre est sans conteste Barry Lyndon de Stanley Kubrick.

  • Jay Benedict : Acteur américain né en 1951, il est principalement connu pour son rôle du Capitaine John Kieffer dans Foyle’s War, en Grande-Bretagne. Apparu dans Star Wars IV : Un nouvel espoir, la version longue d’Aliens... on l’a vu plus récemment dans The Dark Knight rises et Moonwalkers.

  • Juraj Herz : Né en 1934, ce réalisateur tchèque échappe de peu aux camps de la mort durant la seconde guerre mondiale, mais sa famille n’a pas cette chance. Adulte, il s’engage dans une carrière cinématographique comme assistant réalisateur (Le Miroir aux alouettes, 1963), mais également comme comédien et metteur en scène de théâtre. Il réalise en 1968 son premier film, L’incinérateur de cadavres qui sera censuré. Il a tout au long de sa carrière rencontré nombre de problèmes avec les censeurs officiels du parti communiste de Tchécoslovaquie. Il se tourne vers l’adaptation de contes en Allemagne dans les années 80. On le revoit en 1996 sur un autre grand Maigret : Maigret a peur

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Anecdotes : 

  • Quinzième épisode tourné, en 1994, il ne fut inexplicablement diffusé qu’en vingt-et-unième position en 1996.

  • Citations :

    — Juge Benneau : Vous voyez, monsieur le commissaire, notre expérience a été concluante. Nous ne pouvons qu’en être satisfaits. [Désignant sa voiture] Je vous raccompagne ?
    — Maigret : Non merci. Nous avons besoin de marcher. 

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8. MAIGRET SE TROMPE

Première diffusion : 4 novembre 1994

D’après Maigret se trompe (1953) – Roman

Scénario : Dominique Roulet
Réalisation : Joyce Buñuel

Interprétation : Bernadette Lafont (Mme Brault), Danielle Lebrun (Mme Gouin), Brigitte Catillon (Antoinette Ollivier), Anny Romand (Melle Decaux), François Perrot (Gouin), Isabelle Petit-Jacques (Mme Cornet), Jean-Claude Frissung (Janvier), Rebecca Potok (Alberte), Frédérique Lopez (Louise), Luc Lavandier (Pierrot), Annie Grégorio (la nourrice)

Résumé : Louise Fillon, prostituée de luxe, est abattue chez elle d’une balle de petit calibre. Enceinte, les soupçons de Maigret se portent rapidement vers l’un de ses riches amants, le professeur Gouin habitant dans le même immeuble. Le second petit ami de Louise, Pierrot, est en fuite, mais Maigret s’obstine à penser que tout mène au professeur Gouin dont l’entourage n’est fait que de femmes, de son épouse à son assistante en passant par sa belle-sœur. Étrangement, Maigret tarde à l’interroger…

Critique :

Il faut toujours une exception pour confirmer une règle. Celle qui veut que Maigret soit confronté à un personnage d’envergure est ici plus que valable dans son exception donc. Le mieux est l’ennemi du bien, et Maigret se trompe en est la parfaite illustration. Maigret doit faire face ici non pas à une forte personnalité mais à cinq ! Et c’est bien trop, comme nous allons le constater.

On se perd en effet dans les méandres d’une enquête peu palpitante et passablement confuse. Nous ne comprenons pas les agissements de Maigret qui se fourvoie donc dans une affaire des plus simples en apparence, mais qui prend des allures de roman de gare (pour finir dedans d’ailleurs), sans aucune logique apparente. Maigret se trompe ? C’est possible, mais nous n’en voyons pas la raison. Le commissaire, particulièrement avare de confidences dans cet épisode, ne nous livre rien de ses pensées. A son habitude, il n’échaffaude aucune hypothèse et nous en sommes réduits à des conjectures : tout accuse le professeur Gouin d’avoir assassiné sa maîtresse ; Maigret suit donc cette piste en alternant les interrogatoires de sa femme, de sa belle-sœur, et de son assistante, en s’offrant plusieurs détours chez la bonne de la victime. Il se désintéresse très vite de la piste du fiancé qui n’apporte strictement rien à l’intrigue si ce n’est davantage de digression.

Pourquoi donc Maigret patiente-t-il plus d’une heure de film (mais plusieurs jours d’investigation) avant d’aller questionner l’homme qui apparaît (faussement) comme le principal suspect ? Pourquoi cette attente ? Pour quel motif ne respecte-t-il aucune des procédures policières courantes ? Faut-il chercher la réponse dans la phrase de Mme Gouin ? « On ne dérange pas un homme comme le professeur Gouin ». Ce serait bien la première fois que nous verrions le commissaire s’embarrasser de ce genre de considérations, comme s’il devait ménager un grand praticien, lui qui ne se gêne pas avec les juges ou les ministres. 

Non, il faut plutôt y voir un simple bon sens : Maigret se perd à suspecter un homme que tout accuse. Mais s’il se donnait la peine de réellement l’interroger, il découvrirait l’être abject qu’il est, livré dans sa vérité odieuse certes, mais bien réelle : l’homme n’est coupable que d’être un affreux misogyne imbu de lui-même. Infidèle, oui : il le clame haut et fort. Mais menteur, pas du tout. Maigret, en le questionnant dès le départ, comprendrait aussitôt son erreur et porterait immédiatement son attention dans la bonne direction. Si tel était le cas, cette énigme serait au mieux bouclée en une demi-heure (en poussant bien), et il n’y aurait pas de film.

Alors on nous invente cette sorte d’attente, très longue, incompréhensible, qui nous amène enfin vers la confrontation avec le professeur Gouin. Et c’est là que le bât blesse une seconde fois. L’entretien qui aurait dû être le sommet du film en ressort consternant de platitude. Non pas à cause de la très bonne performance de François Perrot, mais parce que le personnage s’est trop fait désirer et que nous n’en avons à peu près plus rien à faire de lui, de sa femme, de sa maîtresse, ou de son poisson rouge. Nous avons déjà vu sa femme dont l’interrogatoire révèle une personnalité étrange allant comme un gant à Danièle Lebrun ; nous avons vu la belle-sœur bibliothécaire glaçon (une belle caricature pour le coup), nous avons vu également la bonne qui en sait trop et dont on tire les vers du nez (cocasse Bernadette Laffont), et nous avons également eu droit au numéro de l’assistante et maîtresse d’occasion dont on ne sait si elle tend vers la femme fatale, la femme libérée, ou la femme soumise (sans doute un peu des trois à la fois). Beaucoup trop de personnalités qui se débattent et surnagent comme elles le peuvent, chacune tirant un peu la couverture à elle, mais sans que personne ne vienne vraiment emporter le morceau.

La fin du film est ridicule : Maigret, en planque, ne bouge pas, se fait enfermer par le coupable dans une pièce, finit par sortir on ne sait comment, et se précipite stupidement à la poursuite du meurtrier. Pourquoi stupidement ? Parce qu’il sait où il se rend et qu’il lui serait aisé de l’arrêter à cet instant. Mais Maigret, le raccommodeur de destinées, ne permettrait donc pas l’ultime échappée, celle de Mme Gouin devenue complice, et qu’il protège dans un sursaut de bonté d’âme.

La seule véritable force de l’épisode réside dans son interprétation car les acteurs sont véritablement remarquables chacun dans leur style. La réalisation est honnête, les couleurs un peu plus vives qu’à l’ordinaire, ce qui n’est pas forcément désagréable et nous procure une fausse impression de légèreté. Le montage apparaît comme idiot comme nous l’avons vu précédemment, de part de cette insistance de Maigret à mal faire son travail, mais ce découpage est manifestement dû au scénario en lui-même, bancal et mal fichu.

Le coffret 2 s’achève donc sur une fausse note, un raté, nous laissant une impression peu agréable. 

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Distribution :

  • Bernadette Lafont (1938-2013) : Se destinant à la danse, elle suit des cours à l’Opéra de Nîmes. Bonne élève, elle décroche son baccalauréat à 16 ans. À Paris, elle rencontre François Truffaut et devient l’égérie de la Nouvelle Vague avec des films remarqués comme Les Mistons (1957), Le beau Serge, A double tour (1959), Compartiment tueurs (1965). Actrice également de films populaires, on la voit dans Les Bons vivants, Un idiot à Paris, La fiancée du pirate, La maman et la putain. Sa carrière connaît un creux mais on la revoit dans les années 80 dans de nombreux films de Jean-Pierre Mocky, ainsi que dans Inspecteur Lavardin, Masques et L’Effrontée qui lui vaut le César de la meilleure actrice dans un second rôle en 1985. Elle continue de tourner à la télévision (dans Scènes de ménages) jusqu’à sa mort en 2013. Elle était la mère de l’actrice Pauline Lafont, décédée accidentellement en 1988.

  • Danièle Lebrun : Née en 1937, elle obtient un premier prix au Conservatoire et passe deux ans à la Comédie-Française. Elle officie principalement sur les planches, alternant les registres tragiques, comiques, ou même franchement burlesques. Elle est surtout connue du grand public pour les adaptations télévisions de Marivaux et de de Musset, et ses nombreuses participations à Au théâtre ce soir. On la voit au cinéma dans Camille Claudel et Uranus, à la télévision aux côtés de Claude Brasseur pour Les Nouvelles aventures de Vidocq et dans le rôle d’Yvonne de Gaulle dans Le grand Charles aux côtés de Bernard Farcy. En 2011, 53 ans après son premier passage, elle est à nouveau engagée à la Comédie-Française. Elle était déjà apparue dans un Maigret avec Jean Richard en 1988 : Maigret et l’inspecteur Malgracieux.

  • Brigitte Catillon : Actrice et scénariste née en 1951, elle obtient plusieurs nominations aux Césars ainsi qu’aux Molières sans jamais décrocher la récompense. Elle alterne le théâtre (Kafka, Shakespeare, Racine, Marivaux, Bergman, Guitry, Bedos...) et le cinéma (Le quart d’heure américain, Louis, enfant roi, La parenthèse enchantée, le goût des autres, Ne le dis à personne, Amour et turbulences...). À la télévision, on l’a vue dans Alice Nevers, Jean Moulin, et Les petits meurtres d’Agatha Christie.

  • François Perrot : Né en 1954, il débute au théâtre dans la troupe de Louis Jouvet puis passe au TNP de Jean Vilar. Spécialiste des rôles de notables, on le verra dans Les liaisons dangereuses de Vadim en 1960, Les innocents aux mains sales de Chabrol, Le Corps de mon ennemi de Verneuil, ainsi que dans Coup de torchon et La vie et rien d’autre pour Tavernier, toujours dans des personnages élégants et bourgeois. On le voit dans de nombreuses séries télévisées prestigieuses (Châteauvallon, le Château des oliviers, La Prophétie d’Avignon, etc.). Au théâtre, il remporte un grand succès dans Les seins de Lola de Maria Pacôme.

  • Annie Grégorio : Née en 1957, elle se fait remarquer dès 1982 dans Le petit théâtre de Bouvard. Figure importante de la télévision (Tramontane, Merci les enfants vont bien, Marie Bernard l’empoisonneuse, la Prophétie d’Avignon aux côtés de François Perrot, Week-end chez les toqués, Crimes et botanique, Commissaire Laviolette...), elle officie sur les planches pour Bernard Murat (Guitry, Feydeau...) et Jean-Michel Ribes (Dubillard, Gourio...), et au cinéma (Désiré, Les Sœurs soleil, Au secours, j’ai 30 ans !, l’Antidote, Les Visiteurs 3...). On  retrouvera sa gouaille et son accent délicieux en 1996 dans Maigret en meublé. On l’avait vue aux côtés de Jean Richard dans la première série des Maigret en 1988 dans La morte qui assassina.

  • Dominique Roulet (1949-1999) : Écrivain, scénariste, et réalisateur, il a écrit une dizaine de romans dont Les dossiers de l’inspecteur Lavardin dont il signe l’adaptation télévisuelle et au cinéma pour Chabrol avec Jean Poiret (Poulet au vinaigre, Inspecteur Lavardin). Il a écrit ensuite surtout pour Les Cordier, juge et flic.

  • Joyce Sherman Buñuel : Née en 1941, Buñuel est une réalisatrice et scénariste française d'origine américaine. Elle fut mariée à Juan Luis Buñuel, fils du cinéaste Luis Buñuel. Elle réalise nombre d’épisodes de série pour la télévision française depuis 1979 (Julie Lescaut, Madame le consul, Commissaire Moulin, Sœur Thérèse.com, Le Juge est une femme... et surtout Clem).

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