Hitchcock 40

Collection Alfred Hitchcock

Années 40 - Partie 2

  


 


 

7. LIFEBOAT

 

Voilà le film le plus difficilement regardable de tous ceux mis en scène par Hitchcock. Il est rarement programmé à la télévision, mais a ses supporters qui lui vouent un culte.

On peut considérer sous deux aspects ce film :
- C’est un film de propagande anti nazie, mais Hitch se joue de la censure pour en faire un film « subversif ».
- C’est un défi technique pour l’homme qui se disait capable de tourner un film dans une cabine téléphonique.
Mais autant le maître nous régale avec « La Corde » qui n’est rien d’autre que du théâtre filmé, autant « Lifeboat » est indigeste.

Ernest Hemingway en personne fut contacté pour écrire le script. Hitch devait produire ce film pour la Fox et cherchait un grand écrivain. Hemingway déclina l’invitation et Sir Alfred demanda à l’auteur des « Raisins de la colère », John Steinbeck, de le remplacer. Bien que abusivement crédité au générique, le romancier jeta l’éponge, il se sentait à l’étroit pour écrire toute une histoire sur un canot de sauvetage. Le producteur Kenneth MacGowan et Hitch le rencontrèrent et il leur dit vouloir écrire toute l’histoire comme un flash-back et vu par les yeux d’un seul personnage : un matelot.

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Le personnage principal, Willie, dans l’ébauche de Steinbeck, ne parlait pas anglais, mais l’on ne savait jamais qui il était, ce qui aboutissait à crééer une paranoïa. Hitch voulait lui un film sur la trahison et la tromperie. Hitch décida de faire appel à un autre scénariste, MacKinlay Cantor. Mauvaise entente avec le maître : l’homme fut renvoyé au bout de quinze jours.

Pendant ce temps, Steinbeck avait écrit un court roman qu’il voulait publier, mais son éditrice le persuada de ne pas le faire.
Jo Swerling, père de Jo Swerling Junior qui créa la série « Match contre la vie » avec Ben Gazzara rédigea l’histoire. Mais entre Steinbeck et Hitch, cela se termina par un procès.

Sir Alfred et Jo Swerling durent donc faire une déposition pour dire ce qui avait été fait par Steinbeck ou non. Le capitaine nazi, c’est Hitch, le noir, Steinbeck, et ainsi de suite. Derrière l’accusation de plagiat, il y avait une querelle politique entre l’écrivain (marqué à gauche) et le conservateur qu’était le maître.
Le réalisateur engagea une célèbre actrice de théâtre, Tallulah Bankhead. Une personne excentrique qui va par exemple arriver sur le plateau sans sous-vêtements et provoquer un scandale. Les autres comédiens ne sont pas connus : on retrouve Heather Angel, la bonne dans « Soupçons ».
Le film fut tourné dans un réservoir plein d’eau sur le plateau de la Fox, qui provoqua une fracture des côtes à Hume Cronyn et une bronchite à Tallulah Bankhead.

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L’actrice Mary Anderson demanda à Hitch quel était son meilleur profil. La réplique du maître est célèbre : vous êtes assis dessus.

Le tournage dura trois mois.
Connie Porter (Tallulah Bankhead) est réfugiée d’un bateau allié coulé par un sous marin nazi. Peu à peu, des naufragés arrivent.
Willy, seul membre du sous-marin allemand à avoir échappé à la mort, va petit à petit prendre la tête du groupe, son but étant de le conduire vers d’autres allemands.
Les naufragés ont chacun leur particularité : une mère avec son bébé mort dans ses bras, qui va se suicider en se jetant à la mer, Gus, un marin, qui va être amputé d’une jambe, et que Willy tuera.

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Difficile pour le maître de faire son apparition sur la barque, aussi le voit-on sur un journal que tient un naufragé.
La première critique que l’on peut adresser au maître est d’avoir choisi cette Tallulah sans charme.
Ensuite, le film est aussi désespérant que le regard vide de la mère à l’enfant mort. Bien que nous ne soyons pas vraiment en mer, le film donne le mal de mer ! L’image ne cesse de bouger (et encore, il s’agit d’un DVD, on peut se demander comment l’on réagit dans une salle de cinéma).
C’est un film extrêmement bavard. Mais là où le maître saura plus tard nous passionner avec James Stewart et les deux tueurs homosexuels de « Rope », il ne multiplie ici que des scènes cruelles comme la mère à l’enfant mort attachée dont le cadavre tient avec une corde qu’un des naufragés tranchera.

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Notons qu’avant le tournage, Hitch apprit la mort de son frère et voulut faire une cure d’amaigrissement , d’où la publicité sur le journal que lit un passager. La suite de l’histoire nous montra qu’il ne s’était pas tenu à ses bonnes résolutions.

Certains films d’Hitch sont plus réussis que d’autres : il y a des chefs d’œuvre, il y a des films moins bons, mais celui-là est tout simplement plat, comme un encéphalogramme plat. Comment un écrivain comme Steinbeck qui a écrit « Des souris et des hommes » et Hitchcock ont-ils pu s’affronter dans un procès à cause de cette « chose ».

Ce que Sir Alfred (à part la prouesse technique dont on se lasse vite) a pu trouver d’intéressant dans ce sujet restera un grand mystère.

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Leçon de morale assommante, où l’allemand Willy est jugé pour le meurtre de Gus le marin amputé et où seul le noir, Joe (Canada Lee) refuse de participer.

Deux couples se formeront à l’issue du film, mais pas vraiment du genre de ceux de « La Croisière s’amuse ».
Heureusement que les malheureux ont des cartes pour jouer !

On trouve le temps aussi long que les naufragés. Le film dure 96 minutes. Une torture !
Kovac, torse nu et couvert de tatouages, semble l’acteur le plus expressif. Willy (Walter Slezak) a l’air d’un gros lourdaud et non d’un nazi diabolique. Hume Cronyn, qui joue Sparks, n’a pas dans les yeux cette étincelle qu’il aura dans « Hawaii police d’état » avec son personnage d’Avery Filler, l’homme aux mille déguisements.
Comme il fallait s’y attendre, une tempête survient. L’équipage du canot en réchappe. Willy n’arrête pas de regarder sa boussole afin de voir s’il est dans la bonne direction pour rejoindre ses camarades. C’est lors de cette tempête que les autres découvrent que Willy parle anglais.

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« Lifeboat » est un OFNI (Objet filmé non identifié). Un bon conseil, après ce film, pour vous réconcilier avec le maître, faites-vous une vision de « La Mort aux trousses », c’est nécessaire.
Comment survivent les naufragés ? On ne les voit pas manger. Quand se lavent- ils ? Ils ne font que parler et dormir.

Mary Anderson est mignonne, sans plus. Les autres…
Censé être un film de propagande, le maître en fait un réquisitoire contre la justice expéditive. 
A sa sortie, le film reçut une douche froide, si j’ose dire. Le New York Herald Tribune déclara : « Traduisez le film en allemand et vous remonterez le moral des nazis ». Des organisations menacèrent la Fox pour « propagande pro nazie ». Moi j’accuserai plutôt le maître de m’avoir fait mourir d’ennui. Même le moins réussi épisode de « Alfred Hitchcock présente » est meilleur que « Lifeboat ».

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Difficile d’avoir de l’intimité sur le canot. Dans une scène, Connie Porter troue le journal que lit Kovak et lui fait les yeux doux. Une scène cruelle pour l’actrice car à côté du beau Kovak, elle fait « vieille peau ». Mais faute de grives…. Kovak échangera avec elle un baiser passionné.

Avec son bracelet, Connie attire l’attention de Willy et provoque la répulsion de Kovak.

Les classes sociales se reconstituent sur l’embarcation entre l’homme d’affaires et l’ouvrier prolétaire. On débat, on se gifle. Une partie de cartes que le vent a emporté tourne à l’empoignade.

Après un long échange verbal pendant que tout le monde dort, Willy jette Gus, l’amputé, à la mer. Les autres font alors bloc contre l’allemand. On n’éprouve aucune émotion lors du lynchage du gros lourdaud. C’est Jo Swerling que l’on a envie de jeter à la mer, pour nous infliger un tel pensum ! Pendant que le groupe pêche, Joe voit un bateau. Mais c’est un torpilleur allemand. Voilà où les menait Willy. Un navire américain coule le bateau allemand et recueille les naufragés. On ne le voit pas à l’écran. Le film se termine par l’arrivée d’un rescapé du torpilleur, muni d’un pistolet, que les naufragés désarment, mais ne jettent pas à l’eau.

Nul. Un film à oublier très vite. A zapper sans regrets lorsque l’on se passe l’intégrale du maître. 96 minutes passées à bord du canot. Ouf, c’est fini. Le voyage a semblé durer des heures. Et le verso de la jaquette du DVD qui parle de … « chef d’œuvre oppressant »! C'est tenir jusqu'au bout qui est oppressant.

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8. LA MAISON DU DOCTEUR EDWARDES
(SPELLBOUND)


 

 

 

En 1943, Alfred Hitchcock souhaite se libérer de son contrat avec le producteur David O Selznick auquel il doit encore deux films.
Il essaie d’intéresser le magnat à un roman écrit par Francis Beeding (pseudonyme du tandem Hilary Sanders et John Palmer), « La maison du docteur Edwardes ». Hitch avait acheté le roman sorti en 1927 et le revendit à Selznick. Le thème : un fou s’empare d’un asile après le départ en retraite du directeur, en se faisant passer pour le remplaçant qu’il a tué.
Avec le scénariste Angus Mc Phail, il propose un premier script à Selznick, intéressé par un sujet sur le pouvoir de la psychiatrie. Le projet est rebaptisé « Spellbound » et s’écarte de l’aspect strictement policier du livre. Le scénariste Ben Hetch est convié par Selznick à participer au film.

Dès le début, il est convenu que le personnage principal, le docteur Constance Petersen, sera interprété par Ingrid Bergman, sous contrat avec Selznick.

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Pour le rôle principal masculin, Sir Alfred pense à Cary Grant. Il a également l’idée d’utiliser Salvador Dali pour les séquences de rêves prévues dans l’histoire. Selznick engage sa propre psy, May Romm, comme conseillère technique sur le tournage.
Hélas, Cary Grant rejeta comme « médiocre » le scénario de « Spellbound » au soulagement de Selznick car Grant demandait un salaire exorbitant. Sir Alfred, déçu, pense confier le rôle à Joseph Cotten, mais Selznick impose Gregory Peck qui est sous contrat.

Pas infaillible, Hitchcock fait une première bourde, il considère Peck de façon négligeable et lui impose de porter les costumes qu’il voulait pour Grant. Ce ne sera pas la dernière faute de goût d’Hitch puisqu’il choisira, en demandant la permission à Selnick, l’immense Miklos Rözsa (sans doute le plus grand compositeur de toute sa filmographie) et qu’il va ensuite le bouder, allant jusqu’à ne pas le remercier pour l’oscar remporté à l’issue du film et traitant sa musique de « sirupeuse ». On imagine ce que Rözsa a dit du maître quand il fit son autobiographie. Le disque est toujours disponible en 2011, ce qui montre l’énormité de la faute de jugement d’Hitchcock. Et cela fait douter que le maître soit connaisseur en musique.

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Pour jouer l’assassin, l’homme qui a tué le vrai Edwardes, il fit appel à Leo G Carroll, anglais déjà présent dans « Rebecca » et « Soupçons ». Selznick voulait ajouter un aspect jalousie au meurtre, mais Leo G Carroll se prêtait mal à être l’inspirateur d’une passion féminine. On se limita donc au crime d’un directeur d’asile dépossédé de son titre et qui se venge en tuant son successeur.

Pour jouer le dr Brulov, le mentor de Bergman, il choisit le comédien russe Michael Chekhov, tandis que le dr Fleurot serait interprété par John Emery.

Mais Selznick constitua, derrière le dos du maître, sa propre équipe qui n’allait pas tarder à poser des problèmes au réalisateur. Le directeur de la photo George Barnes fut d’emblée l’ennemi d’Hitchcock et empoisonna l’ambiance sur le tournage.

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Ingrid Bergman voulait jouer selon son instinct, mais fut confrontée à un Sir Alfred stressé qui imposait ses directives.
Avec Gregory Peck, Hitch fut également impitoyable. Il répondit sèchement à Peck qui demandait des précisions sur son jeu : « Mon cher, ce que vous pensez m’est tout à fait égal ». Peck partit à la dérive et devint vulnérable, ce que souhaitait le maître puisque le faux docteur Edwardes est précisément comme cela dans l’histoire !

Selznick fut vite agacé par l’excentricité de Salvator Dali et il ne reste dans le montage final, après la censure du producteur, que peu de chose des quatre rêves que Hitch lui avait demandé de concevoir. Le coût du salaire de Dali fut reporté sur le tournage qui au lieu de se faire en extérieurs eut lieu en studio. Dans le troisième rêve, Dali voyait Bergman en statue dans une salle de bal. Selznick donna son accord et on construisit la statue. L’actrice respirait par un tube tandis qu’on la couvrait de papier mâché !

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Le premier rêve, la séquence des joueurs comportait des ciseaux géants et des yeux découpés. Le second deux hommes sur un toît, et le quatrième une rue en pente.

Dali quitta hollywood furieux, car il jugeait que ses meilleurs dessins avaient été coupés au montage.
Le film à sa sortie aux Etats Unis en décembre 1945 fut un grand succès critique et public et obtint six nominations aux oscars ensuite, mais seul Rözsa en obtint un.

Hitchcock plus tard confiera à Truffaut qu’il n’aimait pas ce film à l’intrigue trop complexe.

Parlons du film : Constance (Ingrid Bergman) travaille à Green Manors, asile dont le docteur Murchinson (Leo G Carroll) est écarté de la direction au profit d’un inconnu, Edwardes. Mais c’est un amnésique, John Ballantine (Gregory Peck) qui se présente, le vrai Edwardes ayant été tué par Murchinson qui voulait garder sa place.

Très vite démasqué, Ballantine est contraint de fuir mais Constance, amoureuse, va le persuader de se battre pour retrouver sa mémoire et confondre Murchinson. Cependant, pour la population, Ballantine est un assassin et recherché par la police en tant que tel. On retrouve, en moins bien, le canevas de « La mort aux trousses », mais Bergman se montre trop protectrice et trop « masculine » face à un Peck qui est assez passif durant tout le film.

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Il s’agit d’une belle histoire d’amour mais dans laquelle Bergman prédomine un peu trop sur son partenaire. Bien entendu, la musique de Miklos Rözsa accompagne merveilleusement la romance et le danger, quoi qu’ait pu dire Hitchcock à ce sujet. On regrettera que la censure n’ait pas permis à Dali de maintenir la femme nue dans la séquence des rêves.

On découvre ici des scènes de traumatisme que l’on retrouvera dans « Pas de printemps pour Marnie », avec dans le présent cas la peur du blanc (une simple trace de fourchette sur une nappe le bouleverse, rappelant les pentes à ski) qu’éprouve Ballantine.

Constance, au début froide et sans sentiments, se « dégèle » vite face à la beauté de Ballantine. Hitchcock montre des portes dans un couloir qui s’ouvrent lorsque Constance accepte le premier baiser du faux Edwardes. On remarque que Constance est confrontée au machisme ambiant des autres psychiatres. Fleurot en particulier, qui est amoureux d’elle, se montre condescendant.

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Très vite, Gregory Peck s’empare de ce rôle d’amnésique névrosé plutôt faible, un rôle qui n’aurait peut-être pas convenu à Cary Grant au jeu plus léger. Les différents incidents (la salle opératoire, le coup de téléphone mentionnant l’absence du docteur Edwardes) provoquent le malaise et la fissure qui effritent l’identité de l’imposteur.

Il s’agit ici de psychanalyse de bazar, destinée à servir l’intrigue, mais en aucun cas on ne peut considérer le film comme un essai sérieux sur le sujet, à la façon de « Freud, passions secrètes ».

C’est l’influence de Selznick que l’on ressent, car Hitchcock seul aurait livré un film plus personnel et plus authentique.
La trace du faux Edwardes est signalée à Manhattan. Constance s’y rend, est importunée par un dragueur ivrogne, et défendue par un détective d’hôtel auprès duquel elle se fait passer pour l’épouse de Ballantine.

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Nous assistons alors à un grand moment d’humour lorsque le détective se décrit lui-même comme un psychologue et pense avoir percé l’identité de Constance : une institutrice qui s’est disputée avec son mari.

Le retrouvant dans sa chambre d’hôtel, Constance tente sur Ballantine une séance de pyschanalyse pour lui faire retrouver la mémoire.

Dès lors, nous assistons à la fuite du couple, un classique d’Hitchcock, la scène de la gare nous ravissant par son suspense, préfigurant celle de « La mort aux trousses ».

Constance décide de conduire Ballantine auprès de Brulov, son maître es psychanalyse. Mais les scènes dans cette maison constituent la partie faible du film, et l’on s’ennuie un peu, après la fuite de Manhattan. En chemin vers Rochester chez Brulov, nous découvrons une scène de train si familière au maître.

Michael Cheklov s’avère un choix bien saugrenu de la part de Sir Alfred, car le personnage aurait pu être tenu par beaucoup de comédiens « Selznick » et le russe ne brille pas par sa performance.

Le film sombre alors dans des bavardages bien ennuyeux. Par comparaison, « Marnie » ne contient pas de temps morts. Cela empêche « La maison du docteur Edwardes » de faire partie des films parfaits du maître.
Là prennent place les scènes de rêves de Salvator Dali. La fille décrite comme nue est très loin de l’être, même s’il reste des séquences impressionnantes. Celles-ci rappellent les épisodes des avengers (« Faîtes de beaux rêves » et « La porte de la mort »).

Le film retrouve alors une tension mémorable, lorsque le secret de Ballantine est extirpé de son esprit par Constance : Ballantine, enfant, a accidentellement tué son frère lors d’un jeu sur une rampe en le faisant empaler sur un portail (comme le fils de Romy Schneider).

L’action se déroule sur les pentes de Gabriel Valley.

Les scènes de ski sont filmées de la façon la plus maladroite possible, à cause de l’avarice de Selznick. Elles ont très mal vieilli.

Ballantine ayant cru avoir provoqué la chute mortelle d’Edwardes a fait une crise d’amnésie en repensant au drame de son frère.

Malheureusement, Ballantine est arrêté par la police. Constance se rend à Green Manors pour la confrontation finale avec l’assassin, Murchinson. Une fois de plus, le russe Brulov joue le mentor dans une scène inutile.

Le face à face à mort entre Ingrid Bergman et Leo G Carroll nous permet de voir un habile jeu de comédiens typiquement Hitchcockien. Constance interprète devant lui les rêves de Ballantine. Chacun des détails du rêve retrouve sa signification et le masque d’assassin de Murchinson tombe enfin. Une partie de poker s’entame entre eux tandis que Constance se lève pour prévenir la police et au lieu de la tuer, Murchinson se suicide.

Par contre la fin est bâclée, se terminant par un mariage évoquant la coda de « La mort aux trousses ».
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9. LES ENCHAÎNÉS
(NOTORIOUS)

Le faux coupable

 

En 1946, pour son 33e film, Alfred Hitchcock sous contrat avec David O Selznick, obtint de pouvoir tourner un film pour la firme RKO qu’il produirait lui-même. Ce serait le premier où il obtiendrait cette fonction depuis son arrivée en Amérique.
Avec le scénariste Ben Hetch, il imagina une histoire de nazis qui voulaient prendre leur revanche après la chute du IIIe Reich depuis leur refuge en Amérique du Sud.

Le script est vaguement inspiré par un feuilleton de John Taintor Foote, « The song of the dragon », datant de 1921, et dont Selznick possédait les droits. Il s’agissait de l’histoire d’un producteur de théâtre travaillant pour les services secrets qui se servait d’une actrice pour séduire un faux gentleman anglais qui se révélait un saboteur allemand. « The song of the dragon » se déroulait à New York.

Hetch et Sir Alfred adaptèrent l’histoire et la transposèrent à Miami après la seconde guerre mondiale.
Les services secrets allaient se servir d’Alicia, la fille de John Huberman, un américain pro nazi reconnu coupable de haute trahison et condamné à vingt ans de prison, et infiltrer un réseau de fascistes à Rio de Janeiro. Huberman se suicide dans sa cellule en s’empoisonnant.

 

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Alicia, fille de mœurs légères, alcoolique (Ingrid Bergman) servira donc de cheval de troie.
Selznick voulait initialement faire le film avec Joseph Cotten, et ne pas payer un salaire royal à Cary Grant, et il laissa le projet à Sir Alfred et au studio rival RKO. Hitchcock dépêcha une équipe pour filmer des extérieurs au Brésil qui serviraient d’arrières- plan pour des scènes tournées en studio. C’était pour lui une façon de faire de substantielles économies sur le budget du film.

Hitchcock engagea le couple Ingrid Bergman-Cary Grant auquel il adjoint le comédien Claude Rains, qui jouerait le méchant, un ex-amoureux transis d’Alicia, un homme d’affaires nommé Alex Sebastian. Mais Rains, le héros de « L’homme invisible » mesurait 1.65 m et Bergman 1.75 m. Hitchcock décida Rains à porter des talonnettes, que le comédien continua à utiliser après le tournage. 

Pour le rôle du chef des services secrets, Prescott, Hitchcock engagea Louis Calhern. Reinhold Schûnzel, qui avait fui l’Allemagne nazie, allait être le docteur Anderson, et un danseur de ballet, Ivan Triesault, le tueur du groupe, Eric Mathis.
Pour jouer la mère d’Alex Sebastian, Sir Alfred fit appel à une actrice tchèque, Leopoldine Konstantin, vedette du Berlin des années 20, qui avait l’âge de jouer une vieille chouette dans le style Mrs Danvers/Judith Anderson de « Rebecca ».
Si Cary Grant, en mufle et cruel agent secret Devlin, amoureux d’Alicia qu’il incite à épouser Sebastian, est convaincant à souhait, faisant passer son métier avant ses sentiments, de même qu’Ingrid Bergman, bourgeoise écervelée fille d’un traître pro nazi entamant une rédemption pour faire avorter un complot démoniaque, on peut regretter le choix de Claude Rains dans le rôle du méchant. Hithchcok connaissait Rains depuis longtemps, ils étaient tous les deux des « cokney ».

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D’emblée, par sa taille mais aussi ses mimiques, Rains apparaît comme un faible, dominé par sa mère, et jouant les parfaits niais auprès d’Alicia. Pour un tel rôle, il aurait été préférable de prendre un comédien qui engendre la peur, comme Erich Von Stroheim. Même Orson Welles aurait fait merveille, il tournait en 1946 le rôle du professeur Rankin dans « Le criminel » qu’il réalisait. Claude Rains est une grosse erreur de casting pour Alex Sebastian. Heureusement, le film est tellement bon que l’on peut passer outre Claude Rains. Mais il faut avouer qu’il n’est guère convaincant dans les scènes de jalousie, lorsqu’il aperçoit Devlin/Cary Grant embrasser sa femme Ingrid Bergman dans une réception, il réagit à peine alors qu’un chef nazi revanchard aurait massacré son rival. Pour les scènes où Rains se promène avec Bergman, Hitchcock fit construire une rampe invisible du public.

 

 

Le MacGuffin du film est une bombe (le scénario a été commencé en 1944 avant le lancement de la bombe sur Iroshima) faisant d’Hitchcock un visionnaire) qui sera fabriqué à partir d’uranium caché dans des bouteilles de champagne dissimulées dans la cave de Sebastian, cave dont, tel Barbe Bleu, il conserve seul la clef. Alicia, le ver dans le fruit nazi, volera la clef. Ce minerai vient d’une réserve secrète trouvée par les nazis au Brésil. La scène de la réception, où les invités boivent plus de champagne que prévu, tandis que Devlin est parti fouiller la cave, est d’un suspense haletant, car Sebastian va aller chercher de la réserve des bouteilles supplémentaires sous le regard terrifié d’Alicia.

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Démasquée, Alicia est petit à petit empoisonnée par la mère d’Alex au moyen de tasses de café dans laquelle elle distille un venin. En effet, Sebastian a trouvé de l’uranium et une bouteille cassée par Devlin lors de sa visite clandestine de la cave secrète. Mais s’il révèle à ses partenaires nazis qu’il s’est laissé abuser, il sera tué.

« Les enchaînés « est avant tout une histoire d’amour, avec le plus long baiser jamais filmé à Hollywood. Sir Alfred réussit à tricher avec la censure du code Hayes pour imposer sa scène.

Hitchcock venait de tourner avec Ingrid Bergman « La maison du docteur Edwardes » et deux ans plus tôt avec Cary Grant dans « Soupçons ».

Le film comporte des scènes de suspense époustouflantes : Bergman, ivre, a pris à bord de son bolide à Miami Grant qui serre les fesses. Notons aussi que les nazis de Sir Alfred ne plaisantent pas : l’un des leurs ayant eu une réaction trop bavarde à propos des bouteilles de champagne est impitoyablement éliminé. C’est le sort qui sera réservé à la fin à Sebastian (Lorsque Devlin vient sauver Bergman de l’empoisonneuse, ses comparses le rappelent « Alex, Alex ») et même si Hitch ne le montre pas, on devine le sort qui lui sera réservé pour avoir fragilisé l’organisation. Les faciès des nazis, notamment les yeux, expriment ceux de créatures surnaturelles.

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« Les enchaînés » a son lot de légendes vraies ou fausses : Sir Alfred ayant découvert avant tout le monde la bombe d’Iroshima fut surveillé par le FBI. Cary Grant eut des ennuis avec la police et dans une biographie d’Edgar J Hoover, on apprend que ce dernier le soupçonnait de travailler sur le sol américain pour l’Intelligence Service. Enfin, un jour, le maître du suspense trouva l’actrice Ingrid Bergman l’attendant dans sa chambre à coucher pour lui faire l’amour. Jusqu’à sa mort, le maître refusa de démentir ce qui peut sembler un fantasme, surtout que l’on sait aujourd’hui que le réalisateur était impuissant.

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David O Selznick qui avait refusé de produire le film à cause de l’histoire de l’uranium qui lui semblait trop invraisemblable reçut quand même, alors qu’il est étranger au film, un pourcentage sur les recettes, William Dozier le producteur de la RKO lui laissa cinquante pour cent des bénéfices : il possédait les droits du roman, avait un contrat d’exclusivité avec Hitchcock qu’il « prêtait » à la RKO, Il faut rappeler que Selznick obtenait l’exclusivité d’une star pour la « louer » ensuite à tel ou tel studio, il le fit avec Ingrid Bergman qu’il prêta à la Warner pour « Casablanca », à la Paramount pour « Pour qui sonne le glas » et à la RKO pour « Les cloches de Sainte Marie », empochant ainsi des fortunes sans rien faire !

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« Les enchaînés » est l’un des joyaux de l’œuvre d’Alfred Hitchcock, et était le préféré de son admirateur François Truffaut. Le film n’a pas pris une ride, et le noir et blanc ajoute au charme et au suspense de ce chef d’œuvre qui traverse les décennies.

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La musique est confiée à un inconnu, Roy Webb, alors que le précédent Hitchcock avait bénéficié de la partition de Miklos Rôzsa pour « La maison du docteur Edwardes ». Mais Hitchcock qui dans sa carrière se sépara de Bernard Herrmann, jeta à la poubelle une partition d’Henry Mancini pour engager un inconnu, et trouva la musique oscarisée de Rôzsa « sirupeuse », accordait-il à la musique de film la place qu’elle mérite ?

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10.LE PROCÈS PARADINE
(THE PARADINE CASE)

Sueurs froides

 

En 1946, le contrat liant David O Selznick à Hitchcock arrive à son terme dans la mesure où le maître ne doit plus qu’un film au producteur. Il proposa alors à Hitch de rempiler pour un nouveau contrat, mais Sir Alfred refusa. Selznick lui demanda de filmer un roman, anglais de Robert Hitchens, « The Paradine case », publié en 1933. 

Le livre avait été acheté par la MGM pour Greta Garbo, et c’était un succès en librairie. Une danoise, Ingrid Paradine (Prénommée Maddalena dans le film), empoisonne son vieux mari aveugle, un vétéran de la guerre. Kean, l’avocat, tombe amoureux de la meurtrière mettant son mariage en danger. Le juge, Lord Horfield, fervent partisan de la peine de mort, fait tout pour confondre Mrs Paradine. Celle-ci révèle qu’elle a une liaison avec le valet. Keane est humilié et Maddalena condamnée à mort, maudissant son avocat d’avoir provoqué le suicide de l’homme qu’elle aimait, le valet André Latour.

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Ce film peut-il être considéré comme un film d’Hitchcock ? Sir Alfred avait refusé, au moment de la promotion du 53e film « Complot de famille », que l’on compte « Elstree calling » de 1930 l’attribuant à Adrian Brunel. Le premier film inachevé « Number Thirteen » lui non plus n’était pas recensé. Mais « Le Procès Paradine » n’est plus vraiment un Hitchcock dans la mesure où se trouvant avec trois heures de métrage, Selznick décida de couper toutes les scènes qu’avaient suggéré Hitch pour aboutir à 131 minutes de film. Gregory Peck, la vedette, disait qu’il aimerait brûler le film !

Selznick avait proposé le rôle principal à Greta Garbo, mais elle refusa dédaignant de travailler pour Hitchcock. Ce dernier sollicita Ingrid Bergman qui aurait bien accepté, mais ne voulait plus tourner pour Selznick, et Sir Alfred auditionna des actrices françaises. Il se heurta au refus de Selznick qui imposa une italienne, Alida Valli, qu’il présenta comme « une nouvelle Bergman ». Malheureusement, Alida Valli parlait très mal l’anglais et n’était ni Garbo ni Bergman. Elle avait de surcroît un jeu impassible.

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Pour jouer le valet, il fallait un homme fort et rustre, comme dans le roman. Hitchcock voulait Robert Newton, mais Selznick imposa le français Louis Jourdan, auquel il fit refaire les dents, et qui portait des talons compensés et une coiffure de playboy. Hitchcock estima que Selznick avait complètement détruit le sens du film. 

Sir Alfred engagea Ann Todd pour le rôle de Gay, l’épouse de l’avocat, et Leo G Carroll pour celui du procureur. C’était le quatrième film de Carroll avec le maître. Claude Rains refusa le rôle du juge Horfield, dont hérita Charles Laughton qui avait cabotiné durant tout le tournage de « La taverne de la Jamaïque ».

Pour jouer l’avocat, Hitch pensait à Laurence Olivier ou Ronald Colman, mais une fois de plus, Selznick imposa le très américain Gregory Peck pour jouer un avocat anglais !

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L’homme choisi pour l’adaptation était James Bridie, grand dramaturge, qui arriva d’Angleterre. Personne n’était là pour le recevoir, et Bridie déchira son contrat. Hitch réussit à le ramener dans le film, mais Bridie refusa de retourner en Amérique, de sorte que résidant à Glascow, le scénario était échangé avec Hitch par des télégrammes de trente pages !
Alma Reville, l’épouse d’Hitchcock, avait rédigé 195 pages, copie revue par Ben Hetch, le scénariste maison de Selznick et transmise à Glascow pour James Bridie. Finalement, Selznick aurait pu se passer de scénariste car il réécrivit l’histoire durant le tournage, écartant toutes les idées d’Hitchcock. Ecrivain frustré, Selznick vira du générique tout autre scénariste que lui. Le tournage commencé le 19 décembre 1946 dura 92 jours et fut un enfer. Sir Alfred le 7 mai 1947, écoeuré, considéra que ce dernier jour de tournage, il n’avait plus rien à voir avec le film et s’en désintéressa.

La seule à chose à sauver de ce film, c’est la musique, signée par l’excellent Franz Waxman. Tous les travelling d’Hitch ont disparu au montage. Pourtant, le maître s’était démené lors de la pré-production en choisissant les perruques des magistrats, en visitant des prisons de femmes et en assistant à des procès en Angleterre, où il eût même la permission de photographier la salle d’audience de l’Old Bailey.

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Le film est d’un ennui mortel. Il commence par l’arrestation de Mrs Paradine (Alida Valli). L’avocat Anthony Keane (Gregory Peck) est chargé de sa défense, mais cette dernière veut qu’il épargne le valet, André Latour (Louis Jourdan). Prenant trop à cœur son rôle et tombant amoureux de l’accusée, Keane provoque le suicide de Latour. Le vieux Paradine avait l’habitude de boire un verre de vin chaque soir au coucher, et de nombreux palabres dans les scènes reviennent sur ce détail qui finit pas être pesant. C’est évidemment dans le vin que l’épouse a mis le poison.

L’une des seules scènes qui rappelle l’humour morbide de Sir Alfred est la confrontation entre le juge, Lord Thomas Horfield (Charles Laughton) et son épouse qu’il terrifie, Lady Sophie (Ethel Barrymore) et à laquelle il se plaît à décrire l’exécution par pendaison qui attend Maddalena Paradine.

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Le film fut un désastre au box office, il était déficitaire en juin 1950 et les recettes mondiales furent de 2 119 000 dollars.
Le nom de Selznick apparaît au début du générique, et discrètement est mentionné « Mise en scène d’Alfred Hitchock » avant que le film commence.

Deux questions demeurent : pourquoi Sir Alfred n’a-t-il pas fait retirer son nom du générique ?
Pourquoi a-t-il accepté de tourner « Le Procès Paradine » alors qu’il pouvait tourner un autre film pour se libérer du contrat avec Selznick ?

Sueurs froides 6

Gregory Peck est ici bien plus sûr de lui que dans « La maison du docteur Edwardes ». On préferera Ann Todd à Alida Valli.
Laughton se montre aussi impitoyable que dans « Les révoltés du Bounty » en infâme capitaine Bligh. Non seulement, il terrifie sa femme et l’humilie lors d’un repas, mais il se permet aussi de faire des avances à Gay Keane.

 

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Keane se rend dans la vaste propriété des Paradine et remarque que le valet André Latour l’évite. Peu après, Latour rejoint l’avocat discrètement et les deux hommes s’affrontent verbalement. Latour accable Mrs Paradine qu’il accuse d’être une criminelle et la femme la plus odieuse qui soit. Le valet comprend que l’avocat est tombé amoureux de Maddalena et le plaint. On comprend que Mrs Paradine est une sorte de Milady de Winter. Mais l’aspect glacial de l’actrice Alida Valli ruine cet effet.

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Le procès se révèle particulièrement pénible à suivre, engourdissant, excepté l’affrontement entre Latour et Keane.
Après l’annonce de son suicide et les aveux de Maddalena, la fin plutôt bâclée montre le pardon de Gay et la réconciliation avec son mari

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Un film ni fait ni à faire.

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11. LA CORDE
(ROPE)

La Mort aux Trousses

« La Corde » est tiré d’un fait divers réel : en 1924, deux étudiants homosexuels, Leopold et Loeb, ne vivant que pour les théories de Nietzsche, qui étaient à l’université de Chicago, avaient pour prouver leur supériorité tué de façon purement gratuite un ami.

Le thème du crime parfait purement gratuit a été plusieurs fois abordé au cinéma et à la télévision (notamment avec l’épisode de Columbo « Criminologie appliquée »). On pense aussi à « Orange Mécanique » de Kubrick avec le meurtre du clochard. Une pièce avait été tirée en 1929 de l’affaire Leopold-Loebe, « Rope’s end » de Patrick Hamilton.

 

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A cette époque, Hitch voulait réaliser ce qui sera l’un de ses chefs d’œuvre incompris, le sublime « Les Amants du Capricorne ». Mais Ingrid Bergman étant indisponible, il décida en attendant de tourner « La Corde » (qui sera un autre chef d’œuvre).

Ce n’était pas un hasard car Sir Alfred y pensait depuis des années. A l’époque de « Cinquième colonne » puis du « Procès Paradine », il n’avait pu aboutir. Selznick lui avait dit que ce projet était immoral.

Hitch voulait Cary Grant pour le rôle d’un des assassins, ce qui était une idée absurde. Pour le grand public, Grant était un acteur hétéro, un héros. Casser son image dans les prudes années 40 aurait abouti à briser sa carrière. Il aurait pu, à la rigueur, interpréter le professeur Rupert Cadell, qui sera finalement interprété de façon tellement magnifique par James Stewart qu’imaginer un autre comédien est une hérésie. Mais certainement pas l’un des deux tueurs homos.

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Patrick Hamilton, qui avait transposé l’action de Chicago à Londres pour la pièce, tenta de faire une adaptation cinématographique pour le maître, mais se découragea vite.

Hitch propose alors (idée saugrenue) à l’acteur Hume Cronyn (« Lifeboat », et plus tard Avery Filler dans « Hawaii Police d’état ») de faire l’adaptation. Cronyn était comédien et non scénariste.

Finalement, Arthur Laurents se colla au travail d’adaptation. Laurents – auteur homosexuel et amant de l’acteur Farley Granger – réussit un script sans fautes. Hitch voulait Farley Granger dans le rôle de l’un des assassins, Philip, et Montgomery Clift dans celui de Brandon, l’autre tueur. Grant étant alors (plus raisonnablement) envisagé pour le rôle du professeur.

A la fin de l’été 1947, Grant et Clift trouvent que l’entreprise est sulfureuse. Clift est homo, Grant bissexuel, ils avaient tout à perdre dans l’aventure. Aussi Hitch choisit pour remplacer Monty Clift un comédien, John Dall, également homo, mais que le rôle n’effrayait pas.

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James Stewart, après la guerre, voulait quitter le métier et reprendre la quincaillerie de son père. Le producteur Lew Wasserman parvint non sans mal à convaincre Stewart d’interpréter Cadell. Son personnage boîte ce qui peut être interprété comme une blessure de guerre.

Le tournage eut finalement lieu à New York (Ni Londres comme la pièce, ni Chicago comme l’histoire vraie). Par rapport à la pièce, Hitch change la nature des invités. Il ne garde que le père de la victime.

Le plan d’ouverture est donc le meurtre, totalement gratuit, de David Kentley. Ils l’étranglent avec une corde. Puis sûrs d’eux, ils mettent le cadavre dans un coffre qui va se trouver au centre du film.

Ils y installent le buffet au grand désarroi de la femme de chambre, Mrs Wilson (Edith Evanson) qui l’avait soigneusement mis sur une table, et ont organisé une soirée. Lors d’une scène, alors que les comédiens sont hors plan, Mrs Wilson débarrasse la nappe sur le coffre. A tout moment il peut être ouvert. On aurait pu imaginer le même film avec une bombe qui menace d’exploser, ici, la bombe, c’est le coffre qu’il suffit de soulever pour découvrir le pot aux roses, ce que fera Cadell.

 

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Cette fête, c’est un défi. Voulant montrer leur supériorité, les assassins se croient malins, mais tandis que Brandon triomphe, Philip trouve tout cela trop macabre, un peu comme s’ils tentaient le diable. Mais le comble de l’histoire est que celui qui leur a inspiré cet horrible meurtre est (à son insu bien sûr) leur professeur, en leur parlant des théories de Nietzsche.

Parmi les invités, Janet (Joan Chandler), son ex fiancé Kenneth (Douglas Dick) auquel Janet a préféré David – Kenneth se demande un peu pourquoi on l’a invité – puis arrivent le père de David, avec la sœur de sa femme, et Cadell.

Sir Alfred voulait réaliser le film en une seule prise, chose impossible techniquement vu la longueur des bobines. Aussi tricha-t-il en faisant passer un acteur devant la caméra ou achever et commencer une prise sur un objet.
Le film peut être considéré comme du théâtre filmé. Il nous captive des premières aux dernières images, et représente la plus formidable partie de chat et de la souris du cinéma. Cadell/Stewart a vite des soupçons, et a vu le chapeau de la victime censée n’être pas venue à la soirée. Une fois tout le monde parti, les deux tueurs sont persuadés avoir nargué la société et commis le crime parfait, celui qui représente l’élimination d’un faible.

 

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Mais le professeur revient, il prétexte avoir oublié son porte cigarettes. Il a des soupçons. Le film se concentre sur les visages, leurs expressions. Ce n’est pas un film qui a besoin de plans extérieurs. Cadell va peu à peu fissurer la certitude des assassins. En revoyant le film aujourd’hui, on songe à une version très dramatique d’un épisode de Columbo.

Si Brandon est sûr de lui, Philip craque peu à peu. Finalement, lorsqu’ils ont invité l’ex fiancée de David, le père, leur ancien professeur, les deux tueurs étaient plus à l’aise que face au seul Cadell qui les ébranle avec ses raisonnements.

On peut se poser la question de savoir si le « meneur » soit Brandon est aussi sûr que cela de lui. Lorsque Cadell revient, avant d’ouvrir la porte, il charge son pistolet.

Cadell reconstitue le meurtre devant les meurtriers, et ses soupçons vont grandissant, comme une marée qui monte.

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Très peu sinon aucun n’auraient pu nous captiver ainsi avec un décor aussi minimaliste, une unité de lieu, une absence de mobile (en ce sens, « La Corde » n’est pas un film policier). « La Corde », c’est Hitchcock au sommet de son art. Il est bien dommage qu’après s’être tant évertué à livrer le travail le plus parfait (jusqu'à refilmer neuf bobines car il n’était pas satisfait de la couleur du soleil couchant), Hitch ait, comme pour le génial « Les Amants du Capricorne », quasi renié ce film en disant qu’il n’aurait pas dû le tourner.

Le film, dans une Amérique puritaine (et encore il n’est pas certain que tout le monde ait saisi l’homosexualité des assassins) a scandalisé et est à peine rentré dans ses frais. Il fut accusé de faire l’apologie du crime. Mais Hitch n’a jamais été compris : lorsqu’il fit « Lifeboat », film de propagande anti nazi, on l’accusa d’avoir fait le contraire. On n’a pas compris la prouesse du maître, on s’est attaché au contenu de l’histoire.

La Mort aux Trousses 7

 

Sir Alfred était très en avance sur son temps. On peut considérer que certains de ses films sont très modernes. Après « La Corde », il allait signer un autre chef d’œuvre incompris qui marquerait sa dernière rencontre (hélas) avec Ingrid Bergman. Une petite anecdote pour finir : furieux de la défection de Cary Grant, il déclara ne plus vouloir jouer avec lui, promesse qu’il ne tint pas. Fort heureusement !

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12. LES AMANTS DU CAPRICORNE
(UNDER CAPRICORN)

LES AMANTS DU CAPRICORNE

 

 

En mars 1948, Ingrid Bergman est libre. Pour l’attendre durant un engagement, le maître a tourné « La Corde ». Cette-fois, il adapte un roman de Helen Simpson, « Under Capricorn », paru en 1937.

Mais la star suédoise dès le début se montre gourmande : elle veut un cachet de 200 000 dollars et 25% des bénéfices. Elle ne devait pas voir la couleur desdits bénéfices car le film fut hélas un désastre au box office.

C’est un film britannique que produit Hitch. Pour adapter le roman, avant le tournage de « La Corde », Hitch avait sollicité John Colton, mais ce dernier mourut subitement le 26 décembre 1946 et fut remplacé d’abord par Arthur Laurens (qui n’aima pas le livre) puis par James Bridie et l’acteur Hume Cronyn.

Une partie de l’histoire, le héros cherchant une mine d’or dans le bush australien, avait été gommée dans l’ébauche du défunt Colton. Par contre, la tentative de meurtre du mari contre le prétendant de sa femme est une invention du film.

A Londres, on commençait à distribuer les rôles. Burt Lancaster devait jouer le mari, Sam Flusky. Pour une stupide question d’argent, Lancaster demandant trop cher, le maître choisit Joseph Cotten, ce qu’il regrettera très vite. Il n’était pas le personnage.

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Michael Wilding, célèbre seulement en Angleterre, est par contre un choix judicieux pour le rôle du héros, soupirant du personnage d’Ingrid Bergman. Cecil Parker, le méchant de « Une femme disparaît » sera le gouverneur, et Margaret Leighton de l’Old Vic Theatre la sévère et psychopathe gouvernante. Choix très discutable, il fallait un laideron qui effraie le public et on engagea une jolie fille.

Le budget était faramineux : deux millions de dollars. Ingrid Bergman vivait le naufrage de son mariage en raison de ses nombreuses aventures. Elle voulait rencontrer Roberto Rossellini et tourner avec lui aimant le néoréalisme du cinéma italien.

Le 19 juillet 1948, le tournage commença. La première prise est une des plus belles scènes du film, l’arrivée du personnage d’Henrietta Flusky pieds nus.

Pourtant, des nuages arrivèrent sur le plateau. L’infrastructure en plans séquences avec l’énorme caméra Technicolor irritait Bergman. Elle fut aussi la source d’un incident, la lourde caméra écrasant l’orteil de Sir Alfred pendant une prise d’une séquence tendre entre Bergman et Michael Wilding.

Comble de malchance : l’épouse de Joseph Cotten, apprenant qu’il avait eu une liaison aux états unis avec une actrice, tente de se suicider. La tension est palpable sur le tournage. Bergman se rebella contre le maître et sa « technique », il refusa de lui répondre. Il était fou d'elle.

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Fin août, partie pour Paris, Bergman devint la maîtresse de Roberto Rossellini. Elle se sentie plus apaisée et heureuse sur le tournage, malgré le scandale provoqué par son affaire de cœur.

A la fin du tournage, au mois de septembre, Michael Wilding tomba gravement malade (pleurésie). C’est le moment où Alma, la femme du maître, sexuellement frustrée par son mari impuissant, prit un amant, le scénariste Whitfield Cook. Le maître, qui pensait que Cook était un homosexuel, ne comprit pas sur le champ.

Wilding guéri, le tournage s’acheva en Angleterre la première semaine d’octobre. Le montage fut terminé à Noël 1948.

Le film sortit le 8 septembre 1949. Affectée par les vives critiques sur sa vie privée, Ingrid Bergman refusa d’en faire la promotion. Le film fut une débâcle commerciale totale, dépassant le four du « Procès Paradine ». 

Véritable film maudit, que les banques menacèrent de saisir, mais en France, le film fit l’objet d’un véritable culte. Le public anglais le détesta, et en Amérique, les critiques estimaient que le maître avait fait « un faux pas ».

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Pourtant, les français ont bien raison de vouer un culte à ce film, auquel Hitchcock vouait une profonde affection. C’est un pur chef d’œuvre.

Dès le début, le ton est donné, nous allons voir un grand spectacle. L’arrivée du nouveau gouverneur d’Australie, Richard, un irlandais (Cecil Parker) et de son cousin, le héros de l’histoire, Charles Adare (Michael Wilding) donnent lieu à une cérémonie grandiose en plein air. Les costumes, la reconstitution historique, les couleurs tropicales, on devine que l’on va en avoir pour son argent. On ne saura pas le nom de famille du gouverneur, à moins que ce ne soit tout simplement « Adare ».

L’identification du spectateur à Charles Adare se fait immédiatement. Jeune, beau, rebelle, il n’hésite pas à désobeir à son prestigieux cousin pour se rendre à une soirée où l’a invité Sam FlusKy (Joseph Cotten). Il faut dire qu’ils sont tous deux irlandais, et qu’il a entendu parler de l’affaire Flusky.

 

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Le spectateur mâle, lui, est conquis d’emblée par Ingrid Bergman, qui dans le rôle d’Henrietta Flusky dite « Hattie », n’a jamais été aussi belle. Son arrivée lors de la scène du dîner, complètement ivre, est un morceau d’anthologie. Nous voyons d’abord ses pieds nus, puis ses bras qui entourent les épaules de son mari.


Si Ingrid est superbement belle (Sam parle d’elle comme « d’un ange »), on ne comprend pas d’emblée ce qui a pu l’attirer chez Sam. Joseph Cotten non seulement n’a rien pour attirer le regard, mais son personnage est odieux. Il engage comme serviteurs des bagnards qu’il renvoie en prison au premier incident.

La visite de Charles chez les Flusky fait scandale et le gouverneur, Richard, sermone son cousin. Il menace de le renvoyer en Angleterre.

Lady Hattie Considine, devenue Henrietta Flusky, était de la haute société. Elle s’est enfuie avec Sam, garçon d’écurie, qui pour ce faire a dû tuer Devott, le frère de la belle. Il a échappé à la potence pour récolter dix ans de bagne.

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Désormais, et bien qu’il ait fait fortune, Sam ne peut acheter des terres à la Couronne d’Angleterre, aussi se sert-il du cousin du gouverneur comme prête nom en lui donnant un bénéfice conséquent au passage.
Charles, comme le ferait tout homme de goût, tombe passionnément amoureux de Hattie/Henrietta. Il devient son confident. Le véritable couple du film, c’est eux. Hattie cache un terrible secret (comme plus tard Marnie). Hitchcock nous envoûte littéralement. Michael Wilding est un beau garçon, alors que Cotten est affreux. De plus, son personnage de Sam est tourmenté. Très tôt, Charles se hasarde à embrasser Hattie, d’abord dans le cou, puis sur la joue. On se doute que si l’on faisait un remake, le réalisateur aujourd’hui irait beaucoup plus loin.

Mais c’est compter sans la gouvernante. En effet, si Judith Anderson n’est pas présente, Madame Danvers est de retour en la personne de Milly (Margareth Leighton). Hattie a peur d’elle, au point que Charles lui demande qui commande dans la maison.

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Erreur de casting : Margareth Leighton est une jolie fille, et on l’imagine mal en garde chiourme.
La vulgarité de Sam se retrouve chez ses employés bagnards, qui semblent tous sortis des bas fonds de Londres.

Sir Alfred nous montre de façon appuyée que nous sommes chez Roméo et Juliette. Charles escalade le balcon de la chambre de Hattie. Mais Juliette est une fois de plus ivre et dépressive, toujours son fameux secret. Et arrive enfin le baiser passionné. Hattie répond à l’amour de Charles.

 

 

 

 

Milly, telle Mme Danvers, se montre vite l’obstacle entre les amoureux. Elle raconte tout au mari. Charles la traite de sorcière et de langue de vipère. Joseph Cotten est pitoyable en un Sam Flusky bourré de remords et de culpabilité. Ses airs de chien battu sont vite horripilants. Milly décide de partir.

On comprend alors le canevas de l’histoire : Charles est tellement amoureux de Hattie qu’il va la renvoyer dans les bras de son piteux mari si c’est mieux pour elle.

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Les trois comédiens sont prodigieux : Ingrid Bergman confirme, pour la dernière fois dans ce film, qu’elle est irremplaçable avec Grace Kelly, et que toutes les Doris Day de la terre ne feront jamais de bonnes héroïnes chez le maître. Malgré la névrose de son personnage, elle est sublime à chaque plan, on se damnerait pour elle. Joseph Cotten, si on l’a vu dans « L’ombre d’un doute », n’a pas de mal à jouer l’homme que tout le monde aimerait haïr. Le rôle le plus facile est celui de Michael Wilding. Son physique avantageux joue pour lui. Quelle femme hésiterait entre lui et Cotten ?

Etrange triangle, avec le mari, la femme, et le non amant. Hitch filme la descente d’escalier d’Ingrid Bergman avec sa robe de bal comme jadis Mrs de Winter en Rebecca.

Milly revient chercher ses affaires (sa malle), car elle a trouvé un nouvel emploi, chez Corrigan (Denis O’Dea), le procureur général. On devine que Milly est amoureuse de Sam. Non seulement, c’est une langue de vipère, mais elle a des goûts de chiottes. Margaret Leighton, qui est très belle (moins que Bergman, n’exagérons pas) n’est pas crédible une seconde dans le personnage. Il aurait fallu rappeler cette bonne vieille Judith Anderson.

Le bal du gouverneur permet à Sir Alfred de nous montrer Hattie et Charles au meilleur d’eux-mêmes. Charles a falsifié l’invitation de Hattie que le gouverneur ne voulait pas voir. Michael Wilding et Cecil Parker jouent l'affrontement mais l'humour est au rendez-vous. Wilding a ce côté rusé et malin de ceux qui ne se laissent pas impressionner, et son personnage n’a pas peur des mesures de rétorsion énoncées par son cousin gouverneur.

 

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Mais Hattie arrive et le gouverneur n’a plus envie de la chasser. A- t -on envie de chasser Eve du Paradis ? Ingrid Bergman irradie ici dans chaque scène.

L’arrivée de Sam en plein bal fait l’effet du carrosse qui se transforme en citrouille. Hattie perd le sourire. Sam fait scandale. Un garçon d’écurie, et moche en plus, mais qu’est ce que Hattie a pu lui trouver ?

Charles essaie de réconforter Hattie, en lui expliquant que Sam, son mari, est jaloux de la condition de sa femme, qui appartient à la grande bourgeoisie. A la différence d’un James Cameron dans un film comme « Titanic » où la condition sociale de pauvre du personnage de Leonardo Di Caprio attirait la sympathie du spectateur, celle de Sam est ici présentée par le maître comme une tare de plus. Sur ce point précis, le film a un peu vieilli.

Hitchcock filme Ingrid Bergman comme un homme amoureux, un amour impossible. Aussi, après ce film, quand Ingrid partit avec Roberto Rossellini, un autre metteur en scène, il en conçut un immense désespoir et ne tourna plus avec la plus fascinante suédoise du 7e art. Non seulement il était jaloux en tant qu’homme (Hitch a toujours prétendu qu’un soir, Ingrid Bergman s’était donnée à lui, ce dont on peut objectivement douter puisque le pauvre était impuissant, tolérant à ce sujet que sa femme Alma ait un amant), mais aussi en tant que réalisateur. Ingrid lui a préféré un autre metteur en scène.

Hattie avoue son secret à Sam : elle a tué son frère Devott en état de légitime défense, voulant empêcher ce dernier d’assassiner Sam. Charles alors croit la partie gagnée. En enlaçant Hattie, il lui dit qu’elle n’a pas de dette envers Sam.

Un banal accident, de la légitime défense, et Sam est parti au bagne à la place de son épouse.

Sam chasse son rival, mais ce dernier tombe avec la jument qu’il lui prête. Furieux, Sam veut tuer Charles et ce dernier reçoit une balle. Notre Roméo est grièvement blessé. Pour sauver Sam, Hattie révèle au gouverneur qu’elle a tué son frère.

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Avec « Les Amants du Capricorne », Sir Alfred signe son meilleur film de « non suspense ». Il nous prouve qu’il est aussi bon réalisateur complètement sorti de ces psychoses et autres vertiges.

Ironie du sort, le peu charismatique Joseph Cotten fait partie des deux plus beaux joyaux du maître : « L’ombre d’un doute » (qui était à juste titre le film préféré de son auteur) et « Les Amants du Capricorne ». Oncle Charlie dans « Shadow of a doubt » était une interprétation prodigieuse. Le mal absolu dissimulé en oncle affectueux de l’héroïne. Ici, on ne peut croire une seconde que Hattie/Ingrid Bergman ait tout quitté pour lui. Il aurait fallu choisir un bel acteur.

Nous retrouvons quand même le Hitch macabre dans deux scènes où l’on voit une tête humaine réduite. L’une au début du film, qu’un quidam cherche à vendre à Sam, et celle que Milly dépose dans le lit de Hattie à la fin. L’effet est spectaculaire. Milly voulant empoisonner Hattie avec un somnifère mais rapidement confondue par Sam empêche le film de basculer dans les suspenses habituels du maître.

Lorsque Sam se sacrifie en risquant la pendaison et en refusant de confirmer à Corrigan les aveux de sa femme au gouverneur (elle a tué son frère), il devient un récidiviste bien que parler d’accident envers Charles est abusif : il a voulu le tuer. Mais il « récupère » sa femme, son amour, sa passion. Charles, par amour pour Hattie va mentir et sauver Flusky. Il blanchit cette crapule de Sam et donne sa parole d’honneur. N’est-ce pas la plus belle preuve d’amour qu’il pouvait donner à la femme qu’il aime ?

Le film se termine par le départ de Charles : « Ce pays n’est pas assez grand pour moi » conclut-il. Ce n'est pas le fait qu'il n'ait pas fait fortune qu'il évoque, mais qu'il laisse derrière lui la femme de sa vie.

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